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Un livre à dévorer de toute urgence (et plus tard aussi)

Publié le 23 mars 2009 par Ancion

Tamar Drewe cover.jpgLe plus beau des dilemmes auxquels un lecteur peut être confronté n'est sans doute pas celui du Capitaine Haddock (la barbe : sur ou sous la couverture dans le lit ?), même si ce problème le tient éveillé tout une nuit, c'est d'en arriver à ce point magique dans un livre où l'on voudrait à la fois lire la suite au plus vite, tant le plaisir est intense, et ralentir la lecture pour la faire durer le plus longtemps possible. C'est un bonheur exquis et douloureux, car l'on sait que derrière ces deux solutions se cache une vérité bien plus profonde : tout livre, aussi bon soit-il, s'achève une fois la dernière page atteinte. Il faudra bien quitter l'univers doux et chaud de la fiction pour rejoindre le monde terne et froid de la réalité. Ce moment peut-être repoussé quelque peu, il ne peut pas être écarté complètement. Mais quel plaisir intense que de sentir qu'on voudrait freiner alors que la lecture s'emballe ! Il est rare, malheureusement, surtout en bande dessinée, où les pages se tournent si vite et les planches se parcourent avec si peu d'effort qu'on atteint la dernière avant d'avoir eu le temps de savourer.

Heureusement, il y a « Tamara Drewe » de Posy Simmonds. Peut-être bien la lecture la plus époustouflante, à mes yeux, de l'année 2008. Un vrai pavé, un vrai roman graphique, bourré de textes et fourmillant de personnages attachants, une vraie œuvre de littérature, qui recourt aussi bien au texte qu'aux images, aux bulles qu'aux descriptions. En bref, un roman qui ne se prive de rien et qui chouchoute ses lecteurs.

Il paraît que l'histoire s'inspire du roman « Loin de la foule déchaînée » de Thomas Hardy. Je serais bien incapable d'en juger car je n'ai pas lu ce livre. Mais ce que je peux dire est que le résultat ne sent pas le moins du monde l'adaptation, bien au contraire.

Dès les premières pages, on comprend qu'on pose les pieds dans un univers dont Posy Simmonds maîtrise les moindres recoins. On découvre, dans la campagne anglaise, Stonefield, un lieu de retraite pour écrivains, où tous ceux qui le souhaitent peuvent venir achever, en résidence paisible, leur travail de rédaction. Dans la remise, on trouve Nicholas Hardiman, auteur à succès de romans policiers, marié à Beth, la tenancière des lieux. C'est un bel homme, coureur de jupons et grande gueule. Il prend toute la place que son épouse, dévouée et discrète, laisse disponible. Le docter Glen Larson, prof d'unif et traducteur, loge et travaille dans la chambre Bateman. C'est un habitué des lieux, il est gros et barbu, son livre n'avance pas et ça l'arrange plutôt bien, il apprécie les séjours à Stonefield. Il y a encore Andy Cobb, le jardinier de la ferme bio, et quelques autres écrivains de passage... Puis, un matin, l'équilibre paisible bascule, lorsque la scène de ménage entre Nicholas et Beth éclate dans la cour de la résidence, devant témoins. Au départ de cette altercation, une histoire d'infidélité qui est loin d'être la première. Nicholas va devoir quitter les lieux et Beth maintenir le bateau à flots... Ce ne sera pas simple car voici que débarque, dans le village voisin, Tamara Drewe, jeune pipole, chroniqueuse de presse, citadine allumeuse et désinvolte, bien décidée à s'installer dans ce cadre magnifique et... paisible.

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Durant plus de 130 pages, on va se passionner pour ces personnages d'écrivains timides et de campagnards maladroits, on va les regarder se débattre et s'ébattre dans les prés, dans la boue et à leur table de travail. On y ajoutera quelques jeunes du village, des téléphones portables, des couples qui se forment et se déforment, des rumeurs qui courent, des intrusions et des coups fourrés... On se régale d'un bout à l'autre, non seulement parce que le propos est croustillant mais surtout parce que la façon de le raconter, en roman aux voix multiples, où chaque personnage s'exprime tour à tour, où les mêmes faits sont racontés suivant un point de vue puis un autre, en images, en texte et en mélange des deux, est un vrai délice.

Posy Simmonds a trouvé non seulement le tempo qui convenait à son histoire, elle manie surtout avec habileté les ruptures de ton et de genre, elle passe du monologue intérieur aux scènes de pure BD, du récit rédigé dans un journal intime aux images sans paroles, du monochrome aux couleurs flashy avec une égale maîtrise.

Ajoutons à cela que le livre, épais et cartonné, avec son format presque carré et son marque-page en tissu est un très bel objet, que la traduction de Lili Sztajn est à la hauteur de la difficulté et on comprendra pourquoi, bien qu'il ne ressemble à aucun autre, ravit tous ceux qui prennent le temps de se plonger dans ses pages. Bien trop roman pour les simples amateurs de BD, bien trop BD pour les fans de littérature anglaise, il convainc tous les publics parce que c'est un vrai roman graphique, au sens plein du terme, un œuvre qui réinvente sa propre façon de raconter l'histoire sans se priver d'aucun des talents de son auteur.

Hors du commun, vraiment.

Posy Simmonds, « Tamara Drewe », Denoël Graphic. 134 pages - 23,50 EUR.


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