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L'Amérique au panthéon rock, part XXII

Publié le 23 mars 2009 par Bertrand Gillet


Le rock ne serait que meilleur que lorsqu’il fonctionne à contre-emploi ? Il y a les joueurs de blues et les chanteurs de charme, ça c’est le rock tel qu’il fut décliné en France d’une façon un peu caricaturale. Et les chanteurs de rue ? Prenons le cas de David Peel, sympathique folk man new-yorkais. 1968, les pontes d’Elektra le découvrent au détour d’une rue de Manhattan alors que le bonhomme hurle d’une voix éraillée ses diatribes anti-guerre et pro drogue. Ils ont l’idée de poser quelques micros là où il se produit, au cœur même Washington Square Park. En quelques semaines, un premier album est bouclé dans une ambiance de happening et de gaudriole qui en font automatiquement un classique inusable. Deux années plus tard, David Peel et son groupe, le Lower East Side Band, entre en studio pour un opus un peu plus cadré et pourtant. Avec pour nom The American Revolution, cette deuxième livraison reprend ce qui avait fait le sel de Have A Marijuana : humour potache, autodérision et provocation assumée. Nos joyeux drilles nous gratifient de neuf perles déjantées qui redonneraient le moral à un trader dépressif. Cela commence par Lower East Side, ode communautariste avant l’heure, puis par Pledge of Allegiance, une allégeance non pas à la grandeur de l’Amérique, mais plus simplement je cite « I pledge allegiance to the bag of Marijuana made in Mexico ». Ça c’est dit. Quelques riffs de guitare s’en suivent avec des caresses de cimbales, le refrain explose au visage extatique et interdit de l’auditeur en un « Legalize Marijuana » aussi franc et massif que salvateur. Non pas que votre serviteur soit un fervent défenseur des drogues qui rendent mou, qu’il admire en son for intérieur ces rastas tout droit sortis d’un festival d’artisanat ethnique, non point d’une douche, mais cette déclaration d’amour aux substances chimiques et agricoles plonge le mélomane que je suis dans un état d’euphorie intense. Mais les choses ne s’arrêtent pas là, bien au contraire. On se laissera ainsi surprendre par les mélodies savantes et absurdes qui parsèment l’album, je voulais citer dans le désordre (le mot « d’ordre » de cet album) l’adipeux Girls Girls Girls (They are made for love !!!!), le crétin Oink Oink et le paresseux puis tumultueux I Want To Get High et le très rock’n’roll et très irrévérencieux I Want To Kill You. À mesure que le disque s’écoule, l’on ne peut se départir d’un sourire quasi hilare, ok, cette formule pourrait être largement qualifiée de pléonasme, mais j’assume : The American Revolution a été conçu comme un antidote à la morosité et je conseillerais fortement son écoute en ces temps de crise, de glapissements politiques et  de banqueroute généralisée. Comme pour montrer qu’il n’est pas un bozo rock’n’roll, David Peel clôt cette demi-heure de fun absolu par deux titres exemplaires d’une certaine prise de conscience politique. Hey Mr Draft Board fait écho au Draft Resister de Steppenwolf, brocardant la folie guerrière qui sévit au cœur du Nord Vietnam. Quant à God, c’est tout simplement une magnifique ballade teintée d’ironie : David Peel y interroge le créateur sur la guerre, les lois iniques qui secouent le monde, les incompréhensions et les haines larvées. Parler de solitude au sens philosophique du terme après avoir déblatéré sur les filles, la drogue, les sorties en bagnoles avec les potes tous les vendredis soir représente un véritable tour de force, d’autant de plus que l’auteur avoue ne pas être l’ennemi de Dieu : propos flirtant avec le  bizarre mais incroyablement lucide de la part d’un hippie hirsute et braillard. Mais avec des mecs de la trempe de Dylan, le rock ne fut-il pas génialement hirsute et braillard ?
La semaine : Dragonfly

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