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mauves en noir

Publié le 24 mars 2009 par Pjjp44
Le polar en bord de loire- c'est une rime qui se sent bien- quand au polar en Mauves il prend de la couleur aussi et pour un week-end (les 25 et 26 avril ) il accueillera une trentaine d'auteurs de romans aussi policés que policiers - animations, conférences, débats, spectacles...autour d'un thème qui pour cette version 2009 est "crime(s) de goût(s)" puisqu'on en est aux bonnes nouvelles -on s'installe confortablement pour lire la suite- : "L’ai-je toujours été sans doute. Combien ai-je attendu ce jour ? Quatre ans. Oui. Quatre longues années. J’ai presque envie de sourire maintenant. Mes nerfs ne doivent pas lâcher. Aujourd’hui doit être propre. Ma tête doit rester calme. Mes mains, quant à elles, sont déjà froides, prêtes à exécuter le mouvement décisif. Mon corps commence à s’anesthésier de toute angoisse. Mon esprit a été balayé du doute. Ce qui m’attend est devenu une évidence. La clarté de ce qui doit être fait. Une raison de vivre. Un prétexte pour survivre. La chambre de Sarah est semblable à celle de son onzième anniversaire. L’odeur de ma fille est encore présente entre ces murs. Je n’ai jamais aéré la pièce. Son lit est défait. Les mêmes plis. Le même oreiller bleu ciel sur le sol. J’inspecte ses vêtements. Elle était sur le point de devenir une adolescente épanouie. Je caresse sa robe préférée, celle qu’elle portait pour tous les anniversaires. On aurait dit une fleur. Une fleur en train d’éclore, avec fragilité et douceur. Son journal que je lui avais offert. Elle avait personnalisé la couverture en y ajoutant l’autocollant d’un panneau de sens interdit. La dernière page raconte son excitation d’entrer au collège. Elle avait des craintes aussi. Elle se demandait si elle parviendrait à se faire des amies. Mais la classe de 6 ème représentait pour elle la fin de l’enfance et elle en était heureuse. En ce jour, elle aurait eu l’âge d’avoir un petit copain et j’aurais pu partager une grande conversation avec elle, autour des premiers rapports et aussi du premier amour. Je ressors et ferme la porte, une dernière fois. La maison ne ressemble à rien. Quelques coussins par terre. Une pile des journaux de la région à côté. Le reste est un ensemble vide. J’ai tout vendu. Tout est d’une blancheur impeccable. Un vide paradisiaque. Plus personne ne vient ici. Il faut dire que je n’ai plus beaucoup de connaissances. J’avais encore le téléphone l’année dernière, mais j’ai coupé la ligne. J’ai conservé contact avec un ami de longue date, avec lequel j’ai eu une aventure. Il ne m’a jamais attiré. Quand Sarah est morte, je savais qu’un jour, j’aurais besoin de lui. Alors, je m’en suis rapproché. Par utilité, et non par envie. Il travaille dans l’administration du Centre Pénitentiaire de Saint-Quentin Fallavier. Pas très loin du drame. D’ailleurs, il m’a contacté la semaine dernière : l’homme que j’ai attendu tout ce temps devrait être relâché dans une heure. Liberté conditionnelle. Il doit s’établir à Lozanne. Petite commune pas très loin de Lyon, où il trouvera un travail et un toit. Le début de sa réintégration dans la société. Je connais bien cet endroit. Nous y sommes déjà allés plusieurs fois pour prendre des photos des voies ferrées et de leurs trains. Toute une histoire là-bas. Une époque révolue. L’image d’une famille unie est un souvenir pimenté. Il me rappelle ce qui a été perdu. Il me renvoie à cet homme, Loïc Roussel, la quarantaine au mois prochain, célibataire et sans enfant, condamné à six ans de détention pour homicide involontaire. Celui de ma fille. L’hôtel de la Gare. À Chessy Les Mines, une petite ville, voisine de Lozanne. Ainsi baptisée pour ses anciennes mines de cuivre. L’endroit a échappé aux marques du 21e siècle. On se croirait presque dans une autre dimension. J’adorais ce contraste. Vivre à Lyon la semaine. Et sortir me balader en plein pays des Pierres Dorées le week-end. Il y sera cette nuit. Il descendra à cet hôtel. Quant à moi, ma chambre est déjà réservée. Je patiente au bar, derrière mon troisième café. 16 h 15. Je suppose qu’il s’est arrêté en route. Loïc devrait être là. Mais il doit probablement en profiter un peu. Se familiariser de nouveau avec la région. Je peux le comprendre. Et je commande un quatrième café. Un jeune homme s’installe à côté de moi. Il paye ma commande en jetant un billet de cinq euros sur le comptoir. C’est vrai que je me suis faite belle pour l’occasion. J’ai pris soin de me maquiller. Mes jambes sont épilées. Je me suis même arrêtée en route pour acheter du parfum. Après en avoir vaporisé dans le cou et sur les poignets, je me suis débarrassée du flacon. Mes cheveux sont lavés et coiffés. Oui, en ce jour et pour ce jour, je suis belle. Le jeune homme essaye de lancer la conversation. Alors, j’incline mes lunettes de soleil pour qu’il puisse voir mes yeux. Et il abandonne. Les cernes de la haine les bordent depuis longtemps. Ils n’offrent rien de plus qu’un profond mépris ou une pleine indifférence au mieux. Voilà ce qui l’a repoussé aussi vite. Glaciale détermination. Le sommeil m’a abandonné depuis l’enterrement. La vengeance m’a gardée en vie. Je n’ai rien eu à dire. Il s’est éloigné en se demandant ce qui a bien pu m’arriver. Le bus vient de se stationner. De là où je suis, je perçois une ombre à la démarche lente se déplacer vers la portière. C’est lui. C’est Loïc. Un large sac noir sur le dos. Son expression a changé. Son visage s’est vieilli d’une vingtaine d’années. Une barbe brune encadre son air de chien battu. Ses cheveux n’ont pas été coupés depuis un bon moment : ils lui descendent jusqu’aux épaules. Un corps maigre. Faible. Il demeure plusieurs minutes sur le trottoir d’en face, inerte. Il scanne les environs. Il essaye de reconnaître quelqu’un, de s’appuyer sur un regard familier, mais en vain. Il est seul avec son sac. Sa solitude me touche parce que je la partage. Nous avons cela en commun. Nous errons comme des bêtes apprivoisées, soudainement relâchées en pleine nature. Les gens nous sont étrangers. Nous sommes des spectres que le paradis a rejetés. Un grand-père semble lui demander s’il est de la région. Je ne vois pas ses lèvres bouger. Il ne lui répond rien. Il secoue la tête. Il est ailleurs. Dans le passé. Il est resté aux portes des urgences de l’hôpital Saint-Luc. Tout comme moi. Nous avons cela en commun oui. Nous avons laissé notre humanité à Lyon. Et le grand-père passe son chemin : il n’a pas rencontré la bonne personne pour discuter. Loïc regarde dans ma direction. Je retourne à mon sachet de sucre. Non. Il ne peut pas me reconnaître. C’est impossible. Du coin de l’œil, je crois qu’il insiste. Je fouille dans mon sac à main. À côté du paquet de Dunhill, la paire de ciseaux de Sarah. Je la serre comme pour me calmer et je la repousse tout au fond. Elle en voulait une grande paire puisqu’elle entrait au collège. C’est peut-être le seul objet que j’ai déplacé dans sa chambre. Tout le reste est encore là. Quand il se décide à avancer vers l’hôtel, je me retourne entièrement et commande un verre de champagne cette fois-ci. Je le sens passer. Tout près. Au ralenti. Je sens ses mouvements derrière moi. J’entends l’air se fissurer à chacun de ses pas. J’écoute l’impact de ses bottes dans l’allée qui mène à l’accueil. Je ne respire plus. Mes poumons se bloquent. Je bois une gorgée. Ça y est. Il n’est plus dans mon dos. Il prend sa clé. Chambre 31. Monte dans sa chambre. Il ne descendra plus. Il n’a pas faim. Moi, j’irai au restaurant. C’est un grand jour après tout. En entrée une salade romaine accompagnée d’une crème d’artichauts. En deuxième entrée, des champignons cuits en terrine. En plat principal, une côte de bœuf saignante encerclée par des poivrons grillés. Et une tartelette au caramel mou en dessert. Pas de vin ce soir. Pas de digestifs. Je reste sobre. Mais je compte négocier une bouteille de Jack Daniel’s à emporter. Pour après. Sur une table voisine, une adolescente avec ses parents et son petit frère. Elle ne parle pas. Ne termine pas son ris de veau. Elle attend que le dîner se termine. Et puis, elle tourne la tête, observe à quoi doit ressembler l’adulte d’aujourd’hui. Je tourne la tête avec elle, participe à l’étude. Il y a là, un petit groupe d’hommes d’affaires qui ont probablement fait une escale ici avant de régler leur business sur Lyon. Un couple d’Anglais silencieux. Un autre, un peu plus jeune et plus bavard, mais qui ne sourit pas. De nouveau, je regarde l’adolescente. Elle essuie ses mains sur sa robe blanche avec hargne, cependant avec discrétion. Comme un signe de protestation. J’imagine que pour une famille de ce milieu, cela est inacceptable de salir son vêtement. La petite fantasme sur une vie plus simple. Avec moins de codes. Sarah aurait son âge. Ça, c’est mon fantasme. Je peux presque voir le regard qu’elle aurait maintenant. Nous serions toujours aussi complices. Si elle était là, je ne lui aurais pas imposé ce type de restaurant grand luxe. Nous aurions trouvé un Grec ou un Japonais. Peut-être une pizzeria ou un Marocain. L’essentiel aurait été d’être ensemble. De se confier l’une à l’autre. Je laisse trois billets de cinquante euros sous le pied de verre et je m’en vais tuer Loïc. Je reviens avant le couvre-feu de l’hôtel. Le responsable s’apprêtait à fermer. Le bâtiment semble endormi. Ou alors peut-être que nous ne sommes que deux clients ce soir. Lui et moi. Avant de rentrer dans ma chambre, j’inspecte le couloir. Je vérifie les lumières sous la porte, les radios allumées ou les téléviseurs. Rien. Excepté au palier de la 31, où je distingue le bulletin d’information de nuit. Je me réfugie dans ma salle de bains et je mouille mon visage, comme pour le laver du moindre symptôme d’hésitation. Je me regarde, les yeux dégoulinants de mascara, les lèvres débordantes d’un rouge brut. Il est temps. Je remplis mon verre à l’évier. J’avale tout ce qu’il me reste de Prozac et de Lexomil, c’est à dire les provisions du trimestre. Pour faire passer le goût médicamenteux, j’ouvre ma bouteille de Jack. Je la bois rapidement, mais par intermittence, pour ne rien régurgiter. Déjà je me sens pâteuse. Molle. Je me dépêche. Les ciseaux de Sarah. Et je me présente devant sa chambre. J’avais prévu de forcer sa serrure. Mais la porte s’ouvre. Le meurtrier de ma fille m’attendait. Il m’avait reconnue toute à l’heure. Et il m’attendait sagement. Comme un condamné. Nous restons là, face à face, sans rien nous dire. Il n’y rien à dire. Nos vies n’ont plus rien à dire. Il laisse la porte ouverte et s’en va s’asseoir sur l’unique chaise de la chambre. J’accepte l’invitation, verrouille derrière moi. Il voit les ciseaux. Il sait ce qu’il doit se passer. Et je me mets à éprouver envers cet homme un profond respect. Je me surprends presque à admirer sa culpabilité, celle d’un ancien conducteur de taxi qui a renversé mon unique enfant. Je ne lui parle pas. Lui, il ne baisse pas la tête, mais m’offre une larme sincère en guise d’excuses. Mon geste est vif. Précis. Dans le cou. Dans la jugulaire. Le sang gicle. Par réflexe, il pose ses mains sur la blessure. Par conviction, il abandonne sa prise. Il se laisse mourir maintenant. Tout est justifiable doit-il penser. Je ne m’attendais pas à tant de philosophie de sa part. Il est allongé sur la moquette. La tâche s’étend peu à peu. À travers ce sang qui s’échappe de son corps, ma vie perd de son sens. Nous étions liés. Je respirais pour lui. Pour le retrouver. Je m’allonge sur son lit. Sereine. Je partirai après." -je respirais pour lui- stéphane gros-finaliste du concours mauve en noir 2008-

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