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Iran : Du podium de Miss Dakota à la prison d'Evine.

Publié le 11 avril 2009 par Delphineminoui1974

Dans notre métier, il y a parfois des nouvelles plus difficiles que d'autres à annoncer. Surtout quand il s'agit de personnes en difficulté, que nous connaissons bien. Mercredi soir, je tombe sur cette dépêche d'actualité qui me fait tomber des nues : « Roxana Saberi, la journaliste irano-américaine arrêtée en Iran a officiellement été inculpée d'espionnage ».


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En Iran, ce genre d'accusation coûte cher. Selon le code pénal iranien, l'espionnage est un crime passible de la peine de mort. Pour l'heure, l'audience de Roxana Saberi, arrêtée il y a presque deux mois, n'a pas encore eu lieu. D'après son avocat, Abdolsamad Khoramshahi, qui n'a pas encore reçu l'acte du tribunal révolutionnaire, une date pourrait être fixée la semaine prochaine.

Mais on peut déjà imaginer qu'au terme de son procès, sa condamnation se transforme en de longs mois, voir années, de prison. En 2005, le skippeur français Stéphane Lherbier avait écopé de 15 mois de prison pour une accusation beaucoup moins lourde - celle d'être entré illégalement dans les eaux territoriales iraniennes...

Roxana s'est installée à Téhéran en 2003. La première fois que je l'ai croisé, c'était au mois de juillet de cette même année. La caméra collée à l'œil, elle était venue filmer les étudiants qui manifestaient dans la capitale iranienne. Née aux Etats-Unis, de mère japonaise et de père iranien, elle avait décidé de remonter le fil de ses origines et de s'installer à Téhéran, pour y travailler comme correspondante pour l'agence de presse vidéo américaine, Feature Story News. Je la comprends.  Quatre ans plus tôt, c'est la même motivation qui m'avait poussé à poser, moi aussi, mes valises en Iran.


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Dans le milieu très restreint des journalistes étrangers basés à Téhéran, on se croisait souvent. Roxana était de nature assez réservée, et l'humilité faisait partie de ses qualités. Elue Miss Dakota, aux Etats-Unis, alors qu'elle était étudiante, elle ne s'en ventait jamais. C'était une bosseuse, qui ne comptait pas ses heures de travail. Elle avait envie de réussir professionnellement, un point c'est tout. Et elle s'en donnait les moyens. Très sportive, elle ne manquait jamais ses rendez-vous au club de sport féminin de son quartier. Un jour, elle m'y avait emmené. J'avais été soufflée en la voyant courir pendant une heure sur le tapis roulant. De toute évidence, le sport était son défouloir, dans un pays où le travail de journaliste ressemble, bien souvent, à celui d'un funambule qui s'efforce de ne pas tomber du fil.

 
Oui, c'est vrai, Roxana était discrète. Oui, c'est vrai qu'elle n'était pas du genre à parler haut et fort et des interviews qu'elle faisait, ou même à dévoiler aux autres le thème des reportages sur lesquels elle travaillait. L'ambition du journaliste, qui couve ses sujets, sans doute. Elle avait même fini par quitter Feature Story News pour travailler, en tant que pigiste, pour des média plus connus, comme la BBC. Mais de là à en faire une taupe des services de renseignements américains... Cela paraît insensé.

 
Pourquoi donc a-t-elle échoué derrière les barreaux d'Evine ?

 
Roxana, comme beaucoup d'autres, est sûrement victime de la répression qui se renforce à l'égard des intellectuels, journalistes, féministes et acteurs iraniens de la société civile. Sous pression de la communauté internationale, notamment à cause du dossier nucléaire, les autorités iraniennes resserrent les visses en interne. La perspective d'une « révolution de velours » fait partie de leur pire cauchemar. Difficile de recenser le nombre d'arrestations mensuelles tellement elles sont nombreuses : chauffeurs de bus, activistes, étudiants, militants kurdes, derviches de la communauté soufie, membres de minorités religieuses (et plus systématiquement les Bahais).... Un blogueur est même récemment décédé en prison dans des conditions qui demeurent vagues.

Personne n'est épargné... Pas même les reporters étrangers, qui bénéficiaient, jusqu'ici, d'une certaine immunité.

En 2006, un nouveau pas est franchi. Sans donner de raison, le Ministère de l'information décide de ne pas renouveler les accréditations de presse de plusieurs journalistes binationaux. Roxana et moi en faisons partie.  Cependant, la loi sur la presse ne stipule pas qu'il est interdit de travailler sans carte de presse. De quoi nous permettre de continuer, logiquement, à exercer notre métier ...

Mais c'est là que les « signaux » indirects se multiplient. Un an et demi plus tard, après une série d'incidents malencontreux, je finis par quitter Téhéran, comme d'autres confrères. Roxana, elle, est la seule à avoir fait le choix de rester. Son isolement a malheureusement fait d'elle une cible idéale.

Son arrestation survient à une période charnière pour l'Iran. Depuis son arrivée à la Maison Blanche, Obama s'est donné pour mission de tendre la main à Téhéran, après 30 ans de gel diplomatique. Mais entre les deux pays, les contentieux sont nombreux : le nucléaire, les avoirs iraniens gelés aux Etats-Unis depuis 1979... Téhéran attend toujours, également, la libération de ses cinq diplomates, arrêtés au Nord de l'Irak, à Erbil, il y a plus de deux ans... Il est probable que Roxana soit victime de cet engrenage.

Prisonnière de conscience ou otage d'un grand marchandage entre l'Iran et l'Amérique ? Les questions se bousculent. Mais elles restent sans réponse. Animé par un sentiment de manque de reconnaissance internationale, il est possible que la République islamique n'ait de crainte de semer  la zizanie pour se faire entendre. Quitte à employer des moyens barbares à nos yeux, mais légitimes de leur propre point de vue.

La diffusion, cette semaine, sur France 2, d'une enquête sur la crise des otages du Liban, dans les années 80, rafraîchit les mémoires. Elle nous rappelle amèrement qu'en période de crise ou de guerre, les journalistes se retrouvent, à leur insu, les marionnettes aux mains de puissants prestidigitateurs de l'ombre.

A l'époque, les conditions des Iraniens, en échange de la libération des otages, détenus au Liban, étaient claires : la libération d'Anis Naccache, emprisonné en France à perpétuité après un attentat en 1980 contre Chapour Baktiar, le dernier premier ministre du chah ; le remboursement du prêt d'un milliard de dollars pour la construction du chantier Eurodif (uranium enrichi), gelé par la France après l'arrivée au pouvoir de l'ayatollah Khomeyni ; la fin des livraisons d'armes à l'Irak avec qui l'Iran est en guerre...


Il en coûtera la vie à Michel Seurat. Et ce n'est que trois ans plus tard que les autres otages seront libérés.

Aujourd'hui, la perspective de nouvelles discussions sur le nucléaire (incluant pour la première fois la participation directe des Américains) dénouera-t-elle les nœuds avant qu'il ne soit trop tard ? Dans un article d'opinion, dont je vous recommande la lecture, l'ex-Ambassadeur de France en Iran, François Nicoullaud insiste sur la nécessité de calmer les passions et d'écouter les voix de la raison.

Espérons que Roxana - et les nombreux détenus anonymes - puissent bénéficier de cette trêve potentielle.


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