Ados et alcool: Quand faut-il s'inquiéter?

Publié le 09 septembre 2007 par Willy
Ados et alcool: Quand faut-il s'inquiéter? Keystone Désormais, on boit pour se défoncer les fins de semaine. Pour se «laver la tête». Pour se précipiter dans un état second (quitte à finir «mort»). Le samedi soir, ils se noient dans leurs verres... L'«alcool défonce», ou «binge drinking», se répand et révèle un vrai malaise. Enquête, entretien et conseils avec des spécialistes des dépendances, pour comprendre et savoir comment limiter les risques Christilla Pellé-Douël - 08/09/2007 Le Matin Dimanche - http://www.lematin.ch/   Jeudi soir, à Rouen, en France. Les étudiants de l'Ecole supérieure de commerce ont préparé une soirée. Au menu, un before («avant»). «On boit chacun environ une dizaine de bières ou de la vodka. A minuit, on est juste un peu éméchés. On part en discothèque.» Vincent, en première année, a 20 ans. Boire est une condition pour s'amuser. «Si je ne bois pas, ma soirée est ratée. Je suis timide, l'alcool, ça m'aide», avoue-t-il. Des comas éthyliques ont déjà eu lieu. «Rien de grave, affirme pourtant le jeune homme. Ils ont passé la nuit à l'hôpital et voilà. Il faut savoir se limiter, le critère, c'est de pouvoir aller en cours le lendemain matin.» Pas une exception Vincent n'est pas une exception: qu'il s'agisse de l'élite estudiantine, des collégiens ou des élèves de lycées professionnels, la démarche est la même. Pas d'esthétisme du bon vin (que les ados détestent), pas de partage de l'alcool avec les adultes. On boit pour se défoncer les fins de semaine. Pour se «laver la tête». Pour se précipiter dans un état second (quitte à finir «mort»). Paradoxalement, les adolescents n'aiment pas le goût de l'alcool. Ce qui les pousse vers les boissons très sucrées - d'où le succès des «prémix» - sans saveur alcoolisée! " «Les défoncés à l'alcool sont de plus en plus nombreux aux urgences. Et de plus en plus jeunes. On reçoit des enfants de 12 à 14 ans, en plein après-midi» Georges Picherot, chef de service des urgences pédiatriques à Nantes (F) " En première ligne des conséquences dramatiques de ces «binge drinking» (de l'argot anglais «cirque», soit une «façon de boire anarchique et chaotique»). Georges Picherot, chef de service des urgences pédiatriques à Nantes (F), témoigne: «Depuis environ cinq ans, les défoncés à l'alcool sont de plus en plus nombreux à échouer aux urgences. Et de plus en plus jeunes. On reçoit des enfants de 12 ans à 14 ans, en plein après-midi. Aucune dimension festive à leur conduite.» Expression violente d'une détresse que l'on devine immense, pour des ados qui ne peuvent se faire entendre mais se font voir par leur comportement? Serge Hefez, psychiatre, psychanalyste et thérapeute familial (auteur de «Quand la famille s'emmêle» et de «Un écran de fumée: le cannabis dans la famille», éd.?Hachette, 2004 et 2005) place l'intoxication alcoolique des ados dans le registre de la «tentative enfantine de soin»: «Les adolescents qui vont mal prennent un produit pour atténuer leur malaise. L'alcool est désinhibiteur, tranquillisant.» Des parents désorientés Et quand on est adolescent, travaillé par la sexualité, mal dans sa peau, «l'alcool modifie le champ de perception extérieure et intérieure»: les garçons se sentent invincibles (35,6% des jeunes de 18 à 24 ans tués sur la route en France le sont à cause de l'alcool (statistiques des accidents, 2005), et les filles se sentent irrésistibles. Les parents de Vincent ont réagi comme ils pouvaient, chacun à sa manière... «Vincent allait mal, grossissait, il avait des réactions bizarres à propos de ses erreurs, de ses choix, raconte Annick, sa mère. Sa première année a été catastrophique. Il est passé d'années de prépa où les élèves sont très entourés, sécurisés, à une fête permanente et artificielle, seul avec les autres étudiants.» Vigilante, Annick a ouvert le dialogue. Elle a mieux compris les doutes et les angoisses de son fils pour son avenir, et que s'il boit, c'est aussi pour s'intégrer, pour «être cool»... «Si Vincent avait été vraiment alcoolique, il aurait été dans le déni total, analyse-t-elle. Ce n'était pas le cas. Il a admis le problème, j'ai pu le mettre en garde.» En revanche, son père a minimisé les choses, n'y voyant qu'un acte banal de l'adolescence, sur fond de: «On a tous connu ça... moi aussi!» Annick en est convaincue: «Les parents ne sont pas innocents dans ces histoires. Nous aussi, on boit le week-end, pour faire la fête... Alors que l'on sait que le modèle parental est très important.» Pourtant, peu de parents s'alarment. Ces conduites d'intoxication ponctuelles ne leur font pas peur. «Les adultes ne perçoivent cette alcoolisation que comme initiatique», déplore Georges Picherot. Ils ne voient dans ces «binge drinking» qu'un rituel de plus de passage à l'âge adulte, au même titre que les piercings, les provocations verbales ou le mutisme. Serge Hefez insiste: «L'alcool n'inquiète pas beaucoup les parents. Pourtant, il s'agit de toxicomanie»... Même s'ils n'en abusent qu'une fois par semaine. Or, accepter de voir l'alcoolisation de ses enfants, c'est se poser la question de sa propre addiction à la boisson ou à d'autres substances, et c'est difficile. L'écran de fumée du cannabis «Mon fils de 17 ans et ma fille de 16 boivent avec leurs copains pendant nos absences du week-end, raconte Serge, comptable. Ce n'est pas grave, on a tous picolé un jour ou l'autre, mais j'ai quand même acheté un éthylotest au cas où... Et puis ce qui est rassurant, c'est qu'ils ne fument pas de joints!» Quand des adolescents sont envoyés chez un psychiatre ou un psychologue par leurs parents, ils y vont avant tout pour leur consommation de cannabis, qui fait écran (de fumée) à un éventuel abus d'alcool. Selon les spécialistes de l'adolescence, cette attitude est culturelle: le cannabis, comme toutes les drogues, est un produit «extérieur», importé de l'étranger et interdit, alors que l'alcool est un produit «intérieur», produit en France et intégré dans nos usages... Si les «défoncés» du samedi soir ne sombrent pas tous, loin de là, dans la dépendance, ils n'en garderont pas moins une fragilité. Tout dépendra en fait de leur histoire personnelle et familiale. Car l'alcoolisme des jeunes est à la fois notre miroir et l'expression pervertie de notre amour. Quand une dépendance pathologique à l'alcool s'installe chez un adolescent, on retrouve toujours un problème d'alcool ou d'addiction dans la famille, associé à de graves difficultés relationnelles dans l'enfance, quel que soit le milieu social.