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Bavure en haute mer, ou les conséquences d’un monde injuste

Publié le 12 avril 2009 par Petiterepublique

3051601662_0248b61502«On ne peut pas exclure que le tir soit français», telle fut la déclaration faite par Hervé Morin, ministre de la défense à l’issue de l’assaut lancé par les troupes françaises pour de mettre fin à la prise d’otages sur le Tanit, ce voilier français qui faisait route vers Zanzibar et qui avait été arraisonné au large des côtes de la Somalie par des pirates en armes le samedi 4 avril. Le bilan de cette opération militaire s’avère particulièrement lourd puisque le skipper, Florent Lemaçon ainsi que 2 pirates ont trouvé la mort, alors que le reste de l’équipage est sain et sauf (dont un enfant âgé de 3 ans), et que les preneurs d’otages survivants ont été capturés. Mais, si cet acte militaire pose la question de ses causes, de sa légitimité ainsi que de ses conséquences, surtout, il soulève avec force le problème essentiel des responsabilités qu’il faudra bien établir clairement.

À l’évidence, l’ordre de lancer des troupes françaises à l’abordage du Tanit à été donné au plus haut niveau de l’État, déjà fort de deux opérations réussies en avril et septembre 2008 dans cette zone géographique qui a connu une augmentation de 200% des actes de piraterie en l’espace d’une année. Mais, à la différence des précédentes interventions réalisées par l’armée françaises, cette opération a tourné au drame que l’on sait avec la mort d’un père de famille âgé de 27 ans, skipper du Tanit, ce petit voilier de plaisance qui naviguait dans les eux troubles du golf d’Aden, zone qui abrite aujourd’hui la plus forte concentration de pirates de la planète. De plus, ces derniers n’ont eu de cesse de professionnaliser leurs pratiques, d’améliorer leurs rendements et d’étendre leur influence, au point de nécessiter la mise en place de troupes militaires maritimes internationales hétéroclites désormais commandées par le France. Il faut dire que cet espace maritime représente un enjeu stratégique considérable puisqu’il débouche sur l’océan Indien via le canal de Suez, voie maritime essentielle s’il en est[1]. Pas moins de 12% du commerce maritime mondial (plus de 20000 navires/an), et 30% du pétrole circulent dans cet espace maritime incontournable, ce qui lui confère une dimension géostratégique de toute première importance. On comprend dés lors que nombre de nations ont tout intérêt à ce que cette zone soit sécurisée afin que ne soit entravée la libre circulation des biens (surtout), et des personnes. Mais, la corne de l’Afrique n’est autre que le Puntland (pays de Pount), cette région de la Somalie [2] qui s’est proclamée autonome en 1998, où a proliféré une véritable armée de pirates qui règne jusque dans les eaux les plus éloignées, ratissant avec une efficacité de plus en plus redoutable cet immense espace maritime pratiquement impossible à contrôler dans sa totalité. La pauvreté et le quasi chaos d’un côté, alors que tant de richesses défilent sans cesse de l’autre, il n’en fallait pas plus pour qu’apparaisse une zone de tensions extrêmes, où les convoitises les plus vénales le disputent à un commerce mondial hégémonique et arrogant. Tout cela sur une toile de fond historique complexe [3] qui aura façonné au fil des décennies une véritable culture qui mêle luttes claniques et intérêts mafieux, expliquant en grande partie la dérive d’une partie de la population qui peuple cette région soumise tant à la nécessité qu’à la partialité de la loi du plus fort.

Mais, jusqu’ici, tout drame avait pu être évité au prix de rançons versées rubis sur ongle par les États directement concernés par ces actes de piraterie qui, succès oblige, n’ont eu de cesse de proliférer car devenus une source de devises sans équivalent pour une population parmi les plus pauvre de la planète, désormais dépendante de ce mode d’acquisition de liquidités. Concernant ces peuplades abandonnées aux chefs de guerre sur lesquels le droit international n’a aucune prise, il est aisé de comprendre que l’engagement dans ces actes de piraterie représente une des seules issues possibles face à la misère qui gangrène un pays qui n’apparaît même pas dans le classement en terme d’indice de développement humain [4].

À terme, le drame ne pouvait que se produire, notamment lorsque place est laissée à la force pour régler un problème dont la source se situe pourtant bien en amont et qui aurait nécessité en fait, depuis bien longtemps, diplomatie, aide et reconnaissance internationale. Dés lors, n’est-on pas en droit de nous questionner quant à la légitimité profonde ce de cette intervention qui, au-delà de la souffrance irréversible qu’elle a causée pour une famille, n’aura apporté aucune solution pérenne au problème posé par le Puntland et son armada de pirates motivés par la promesse d’une manne financière à portée d’embarcations fortement motorisées. L’usage de la force en pareil cas de la part de la France s’apparente à un acte irréfléchi et irresponsable dont les conséquences auraient pu être bien plus dramatiques. De fait, ne doutons pas que cet événement aura pour effet immédiat d’endiguer toute velléité future d’agir de la même manière. L’usage des armes, loin d’être satisfaisant, se révèle même parfaitement inadapté et contre productif, puisque au lendemain de l’intervention française un autre acte de piraterie était commis. La preuve par les faits.

Le problème est désormais entre les mains de la communauté internationale qui doit faire preuve de plus de raison que ces pirates qui agissent sous la contrainte de multiples facteurs dont la pauvreté, à n’en pas douter, demeure le ressort principal. En effet, si la Somalie, dans toutes ses composantes, pouvait de nouveau intégrer le giron des nations, et profiter d’un développement à minima, nul doute qu’il pourrait être mis fin à ces pratiques impulsées par une logique qui peut s’apparenter dans le fond, mais à un degré moindre, aux séquestrations de patrons qui fleurissent actuellement en France, seule réponse d’un monde ouvrier désemparé par la fermeture de leur outils de production. Dans les deux cas, il s’agit de désespoir, ce moteur qui conduit à un mode d’action violent pour contrecarrer en retour la violence d’un monde profondément injuste qui voit d’immenses richesses concentrées en quelques mains. La piraterie, cette pratique séculaire [5], a toujours été l’apanage de quelques esprits révoltés qui n’ont aucun scrupule à s’emparer par la force de biens que d’autres n’ont pas voulu partager équitablement. Point de pirates dans un monde équitable, nulle violence dans une société juste.

Certes, en l’occurrence, la cible choisie n’était absolument pas la bonne, mais les pirates en question ont du perdre tout sens de la raison, obéissant certainement à des donneurs d’ordres dépourvus de tout discernement et aveuglés par l’appât du gain devenu des plus malsain. Pour autant, cette histoire illustre parfaitement ces deux mondes qui désormais se confrontent, celui des plus démunis faisant face à celui des nantis, et cela tant dans sa dimension internationale (nord/sud) que nationale (nord/nord; sud/sud), soit une logique transversale et verticale. Dés lors, chacun comprendra que la force ne peut en aucun cas être la solution apportée au défi que représente la nécessaire répartition des richesses et des peines. Aussi, sagesse et réflexion doivent être les valeurs mises en avant par les nations les plus avancées qui ne peuvent plus se permettre d’affirmer par la force des armes une domination déjà établie par la spoliation des richesses globales.

Ainsi, cette triste affaire de piratage qui s’est conclue par une bavure évidenteet cela quelques pourraient être les conclusions de l’enquête-  doit conduire nos dirigeants à réviser leurs positions, en apparence de bon sens et de bon droit, pour faire place à une gestion plus pragmatique de situations géopolitiques pourtant induites par une multitudes de péchés originels. En outre, nous ne pouvons plus nous satisfaire de ce rôle de gendarme du monde que se sont attribué de concert les nations prospères, criminalisant des comportements qui ne sont que la conséquence directe de leur désir incessant de domination du monde. Par ailleurs, certains esprits belliqueux n’hésitent pas à amalgamer les pirates à des terroristes appartenant à la mouvance Al Quaïda, reproduisant là un glissement déjà employé pour justifier l’invasion de l’Irak. Décidément les faucons veillent encore!

Malheureusement, Florent Lemaçon, ce père de famille éclairé, pacifique, guidé par l’envie d’une autre vie, bien loin des figures de style imposées par notre société de consommation, représente incontestablement une victime collatérale supplémentaire qu’il faut imputer à l’affrontement de ces deux mondes en présence. Avec lucidité il faut constater qu’il a été sacrifié sur l’autel d’une décision politique empreinte d’irresponsabilité et de toute puissance que tous les coups de fil du monde ne ramèneront pas à ses proches.

[1] Cartographie du trafic maritime dans le canal de Suez

[2] Histoire de la Somalie et du Puntland

Présentation de la Somalie

Les accords de Djibouti

[3] Travaux du Centre d’études des mondes africains (CEMAf)

[4] Classement des pays selon l’indice ou indicateur de développement humain (IDH)

[5] Quelques notions juridiques sur les actes de piraterie

Résolution du Parlement Européen du 28 octobre 2008 sur la piraterie en mer

Convention des nations unies sur le droit de la mer, section VII, articles 100 à 111

Article 224-6 du code pénal français définissant les détournement d’aéronef ou de navire.

Illustration: UNOSAT (Voir toutes les cartes sur les actes de piraterie)

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