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Interview de Dambisa Moyo

Publié le 21 avril 2009 par Unmondelibre

Le 21 avril 2009 - Dambisa Moyo est l’auteur de l’ouvrage Dead Aid : Why Aid is not Working and How There is a Better Way for Africa (L'aide morte : pourquoi l'aide ne marche pas et comment il y a une meilleure voie pour l'Afrique) qui conclut que l’aide interétatique au développement est un échec. L'économiste zambienne défend un nouveau modèle de développement qui n’est pas fondé sur l’aide. Elle est interviewée par Caleb Brown du Cato Institute où elle a présenté son ouvrage il y a quelques jours.

Dambisa Moyo : L’hypothèse générale selon laquelle donner de l’argent gratuitement serait un aspect fondamental pour le processus de développement, n’a pas changé. Les détails derrière cette hypothèse ont changé bien sûr : dans les années 60 l’aide allait aux infrastructures, dans les années 70 vers la pauvreté, dans les années 80 vers l’ajustement structurel, et dans les années 90 vers la démocratie et la gouvernance. Mais le point fondamental ici est que ce système introduit des incitations perverses dans la société. L’Etat peut en effet récupérer l’argent de l’aide et le détourner dans une mauvaise direction. C’est un système qui introduit l’inflation, le fardeau de la dette et empêche en réalité les citoyens africains de tenir leurs dirigeants responsables. En ce sens il n’y a pas eu de véritable changement ces six dernières décennies, même si la manière dont l’aide a été présentée a elle-même évolué.

Caleb Brown : L’opinion américaine par exemple pense l’aide à travers des programmes rendus populaires par des campagnes d’aide telle que celle de Bono. Mais les méthodes de ces programmes n’ont-elles failli ?

DM: Les gens comprennent assez mal ce que ces campagnes peuvent et ne peuvent pas faire. Dans une certaine mesure elles permettent de fournir des solutions d’urgence, des solutions « pansement » : financer par exemple la scolarisation d’une petite fille africaine. Mais elles ne peuvent pas induire la croissance de l’Afrique à un niveau permettant de réduire de manière significative la pauvreté. J’ai l’impression que les gens confondent les problèmes en mettant dans le même sac l’aide des ONG et des associations caritatives d’un côté avec l’aide d’Etat à Etat de l’autre. Fondamentalement, nous essayons de bâtir un modèle de développement durable, avec des stratégies à long terme et qui ne se repose pas sur le système de l’aide. Nous essayons de bâtir un modèle qui crée des emplois et qui soit endogène et pérenne.

CB: Quel est le danger à confondre l’aide d’Etat à Etat avec celle des ONG ?

DM : Le danger est de se concentrer sur le mauvais standard de mesure. Par exemple mes critiques me rétorquent qu’il y a 30 millions d’africains scolarisés grâce à l’aide. Même si cela est vrai, elles oublient deux choses. D’abord, il n’est pas de la responsabilité des associations caritatives de s’occuper de la scolarisation des africains, mais de celle des Etats africains. Et deuxièmement c’est un modèle non pérenne : nous ne pouvons pas nous attendre à construire une société à travers l’Afrique et sur le long terme en nous reposant sur Bono et sa campagne The One. Que l’on soit de droite à gauche, d’une ONG ou d’une institution internationale, il me semble qu’il n’est pas possible de ne pas considérer que l’Afrique doit tenir sur ses deux jambes. Et cela ne sera pas possible en nous reposant sur les interventions caritatives.

CB : Avez-vous espoir que la nouvelle administration américaine avec Obama à sa tête ait une meilleure compréhension des défis des Etats africains en termes de développement ?

DM : J’ai espoir que le Président Obama et sa nouvelle administration soient innovants. Après tout ils sont arrivés au pouvoir en faisant campagne sur l’innovation. Il y a bien sûr des choses qui m’inquiètent puisqu’il y a déjà eu des demandes pour doubler l’aide à 50 milliards par an. Je pense que cela ne fera que renforcer l’ancien modèle de développement qui a démontré qu’il ne marche pas. J’espère ainsi que le Président Obama sera plus innovant dans son approche à promouvoir un progrès endogène de long terme en Afrique. J’espère par ailleurs qu’il comprend la différence fondamentale entre des interventions de type « sauvetage » temporaire et un objectif de long terme consistant à atteindre le développement. Je pense que si l’on regarde les objectifs de développement de long terme et l’importance de l’implication de l’Etat, on ne peut soutenir un modèle fondé essentiellement sur l’aide.

CB : Quelles sont pour vous les « success stories » de l’Afrique ?

DM : Sans surprise, je dirais l’Afrique du Sud et le Botswana, qui ont réussi sans reposer sur l’aide. Il faut noter que le Ghana a bien progressé. Il a été traditionnellement dépendant du modèle dominant de l’aide mais a réussi à s’en séparer peu à peu, notamment grâce à l’accès aux marchés de capitaux. Il y a encore beaucoup à faire bien sûr et j’espère d’ailleurs qu’il y aura plus de dialogue sur ce type de questions.

CB : Vous dites que le Ghana a réussi à se débarrasser de l’ancien modèle de l’aide. Quelles sont les incitations qui fonctionnent au Ghana et pas dans d’autres pays ?

DM : Le Ghana est assez proche d’un pays comme le Rwanda où le président Kagamé fait entendre son opinion contre l’aide qui selon lui ne peut être le fondement d’un développement économique de long terme. Il me semble que pour lui aussi, il ne peut y avoir de culture d’entrepreneuriat – menant au développement – si la structure des incitations n’est pas favorable à l’initiative privée. En l’absence de telles incitations favorable, il ne peut y avoir que du vol, de la corruption et de la bureaucratie rampante, qui ne font que perpétuer l’inflation et le fardeau de la dette.


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