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la chinoise

Publié le 28 avril 2009 par Pjjp44
la chinoise la chinoise la chinoise la chinoise la chinoise "Perdue dans ses pensées...Oui, elle allait encore la trouver enfermée dans cette brume légère qui lui était aujourd'hui comme un abri. marie n'avait pas envie de dire-pauvre vieille femme- comme d'autres le faisaient. Pauvre? Non, Mme Linh ne semblait pas malheureuse. Eloignée seulement. L'aide soignante poussa la porte de la chambre et trouva son occupante les yeux tournés vers la fenêtre. Depuis de nombreuses années, elle ne répondait plus aux questions et on ignorait même si elle comprenait ce qu'on lui disait. Il était totalement impossible d'imaginer retenir son attention de quelques manière que ce soit. C'est dans cet état que Marie l'avait connue lorsqu'elle avait commencé à travailler pour l'hôpital dix ans plus tôt. La jeune femme aimait s'en occuper. Elle admirait son visage très doux griffé de rides et la trouvait distinguée, très différente des autres. Mais elle aurait été incapable d'expliquer pourquoi. Peut-être ressemblait-elle à sa grand-mère, morte voici longtemps maintenant? -ça va aujourd'hui madame Linh? Marie n'attendait, bien sûr, pas de réponse mais il lui aurait été impossible de s'occuper d'un vieillard sans chercher à communiquer avec lui. Depuis ses premiers stages de formation, elle n'avait pas changé d'idée sur la nécessité de créer des liens avec les malades. D'ailleurs pourquoi disait-on "malade"? Etait-ce une pathologie que d'être âgé? Le service se nommait "long séjour" et non "médecine ou "cardiologie". Marie commença à s'occuper de la vieille femme. Elle devait lui faire absorber une crème sans saveur ni couleur aucune, mais prétendument riche en protéines et en vitamines. Et l'obliger à l'avaler jusqu'à la dernière cuillerée. -ça fait longtemps que je vous connais, madame Linh. Des années, et des années, je pense. La pensionnaire s'essayait à déglutir ce qu'on lui donnait. -En vérité, je ne sais rien de votre vie. Seulement que vous avez vécu loin, très loin, en Chine. Marie continuait pour elle même. Si elle insistait tant sur son ignorance de la vie de celle qui lui faisait face, c'était que, d'une certaine façon, elle la trouvait mystérieuse. Elle jugeait méprisant le sobriquet de "la Chinoise" dont certaines employées affublaient Mme Linh. Chinoise, elle ne l'était sûrement pas. Elle avait la peau blanche et dotée d'un autre nom de famille, on ne l'aurait jamais appelée ainsi. Marie se sentait coupable de ce "Chinoise" : à ses débuts dans le service, elle parlait si souvent de cette patiente que les autres se moquaient d'elle en lui demandant: -Quoi de neuf avec la Chinoise?- Elle avait cessé d'en parler trop souvent mais le surnom était resté. Mme Linh semblait fatiguée. La crème était presque terminée. Les yeux de Marie se portèrent sur ceux de la vieille femme. Deux lacs gris-bleu, sur lesquels flottaient les peines et les bonheurs des années vécues. Deux lacs gris où s'étaient abîmés les secrets de toute une vie. Mystères qui demeureraient cachés aux autres mais nourrissaient peut-être encore son envie de vivre. En fait, Mme Linh n'était pas mutique. Elle parlait parfois toute seule. Ces moments étaient toujours inattendus, imprévisibles et nombre de ses paroles s'étaient ainsi perdues, qui auraient vivement intéressé Marie. La jeune femme attrapa une serviette en papier pour nettoyer les lèvres de la vieille femme. -Vous avez aimé, madame Linh? Evidemment, ce n'est pas de la haute gastronomie! Vous aimiez cuisiner autrefois? Moi pas trop mais je le fais quand même! Mon mari est affreusement gourmand. Il vendrait son âme pour un crabe mayonnaise ou un gâteau au chocolat! Mme linh branlait du chef. Elle n'arrêtait jamais, sauf lorsqu'elle se parlait à elle même. Elle n'était pour ainsi dire pas voûtée et paraissait droite dans son fauteuil roulant. Digne. Elle portait une robe bleu lavande dont la couleur se reflétait dans ses prunelles. Autour du cou, un collier de perles qu'elle avait pour habitude d'attacher elle-même chaque matin. Elle en pouvait plus rien faire d'autre, ni s'habiller, se laver ou se préparer. Mais le collier curieusement, si. Il était pourtant difficile à agrafer! Et il était rare qu'elle demande de l'aide pour ce geste-là. Des aide-soignantes lui avaient d'ailleurs dit que personne ne ferait attention au fait qu'elle soit ou non pomponnée. C'était du temps perdu que de mettre des bijoux tous les jours. Le dimanche, encore!...Souvent, elle n'acceptaient même pas de l'aider, requises par d'autres tâches plus urgentes. Marie comprenait qu'il soit important pour elle de s'apprêter tous les jours. Elle se demandait d'ailleurs souvent ce que c'était que d'avoir cet âge-là. Les autres disaient que c'était la fin de la vie, qu'il n'y avait plus de but à atteindre. "A part mourir", ajoutaient-elles en riant. Mais elle, Marie malgr ses quarante ans, se vivait comme si elle n'en avait que vingt. Alors, à un âge très avancé, est-ce qu'on ne pouvait pas penser la même chose? Bien sûr, avec les douleurs et les limites physiques, c'était peut-être différent? Mais avoir envie de plaire, tout de même? La journée de travail de Marie était finie. Il était temps de rentrer après avoir fait les courses. Retrouver les enfants, faire une lessive, surveiller les devoirs, écouter l'aîné qui n'avait pas le moral en ce moment, penser au repas du soir, prendre les rendez-vous de dentiste de la petite. Elle conduisait un peu distraitement. Pas trop. Mme Linh revenait occuper ses pensées. S'était-elle occupée d'une famille nombreuse? C'était interdit là-bas d'avoir trop d'enfants mais le mot "famille" avait un sens large en Asie. Grands-parents, oncles et tantes, cousins...Elle avait l'air d'avoir été assez riche et avait peut-être eu une ou deux employées? Et qui s'occupait de ses enfants? Elle, personnellement? D'ailleurs, finalement avait-elle été mère? Personne ne venait jamais la voir. Jamais de courrier. Ni fils, ni filles peut-être? Probablement étaient-ils restés là-bas. Ou avaient-ils de mauvaises relations avec celle qui paraissait pourtant si gentille? Mais avait-elle le même caractère autrefois? Pourquoi l'Administration ne faisait-elle pas figurer de tels renseignements dans les dossiers des patients? ils permettraient une plus grande proximité avec eux. "Perte de temps" diraient encore certaines de ses collègues. Marie jugeait important de prendre le passé des pensionnaires en compte. Ils avaient autrefois été aussi efficaces qu'elle, à une époque où elle n'était encore qu'une petite fille. Et ils seraient aujourd'hui sans intérêt? Comment pouvait-on penser cela? Des magazines proposaient des articles sur l'importance des personnes âgées dans la transmission des savoirs ou de la culture. Dans certaines maisons de retraite, il y avait des rencontres entre vieillards et enfants des écoles. Certaines plaisanteries d'aide-soignantes lui revenaient en mémoire. Sans pitié. Destinées à conjurer le sort, peut-être? "Elles verront plus tard, quand leur tour sera arrivé" pensa t'elle. Elle ouvrit la porte de la maison. Du bruit, des protestations de sa fille, de la musique à hurler. "La vie, quoi!" sourit-elle. Ce n'est que beaucoup plus tard, une fois les enfants au lit et son mari devant la télévision, qu'elle attrapa un atlas pour mieux découvrir la Chine. ça faisait longtemps qu'elle avait envie de le faire. Dans son esprit, les souvenirs des heures de géographie étaient plutôt brumeux. un pays à la langue incompréhensible, à la culture totalement inconnue. Elle avait tout de même lu des contes populaires dans la collection "contes et légendes" de Fernand Nathan, autrefois. Mais ce n'étaient pas ceux qui lui plaisaient le plus. Elle préférait ceux de la Grèce antique. Son père lui avait certaienement expliqué sur la mappemonde où était ce vaste pays. Enseignant jusqu'au bout des doigts, et nourrissant le secret espor que chacun de ses enfants entre à Polytechnique, il ne cessait de tout explique: les sciens, les langues, la préhistoire. Et elle, rétive à ce genre de prêche, se bouchait les oreilles pour se réfugier dans un monde rêvé. Elle en avait du regret aujourd'hui. Evidemment, les manies de son père lui aurait permis de poursuivre plus loin ses études. Elle s'était marié trop tôt, mais en vérité, ne regrettait rien. Elle aimait sa vie telle qu'elle était. Elle avait attrapé l'atlas sur l'étagère. Il avait vieille, certaines des ses pages étaient déchirées, réparées mais salies. C'était celui de son père autrefois. Après tout, la carte de Chine n'avait pas dû beaucoup changer. Elle souhaitait seulement savoir où se trouvait la Grande Muraille, connue dans le monde entier. Quelques jours auparavant, elle était arrivée dans la chambre de Mme Linh qui parlait toute seule, doucement en regardant par la fenêtre. "La muraille...Dure sous la paume de la main...Difficile de grimper les marches...Haut... c'est haut...! Mais si beau...arriver enfin. Quelle vue...!" Des larmes coulaient sur ses joues. Avec un mouchoir de coton elle balaya le chagrin de moments heureux qu'elle avait connus. Elle avait d'ailleurs déjà murmuré ces mots, assez souvent. Ce monument lui tenait sûrement à coeur. Son doigt glissa sur la page. Le nord du pays. La ligne de la muraille sinuait tel un serpent, vieilles frontières qui allaient jusqu'au désert de Gobi. Marie aimerait bien y aller un jour. C'était trop coûteux pour eux aujourd'hui à cause des enfants. Un rêve qui resterait rêve quelques années encore. Finalement, d'ailleurs, c'était bien d'avoir des désirs qui resteraient inaboutis, impossibles à concrétiser. Elle n'était pas très aventureuse. Comment avait fait Mme Linh pour aller si loin une génération avant elle? Elle avait dû se marier là-bas, certainement, avec un nom comme celui-là. Etait-elle née au sein d'une famille de Français exilés? Un père ambassadeur? Elle avait l'air si distingé...Marie resta plongée dans ses pensées, sans aucune envie de descendre à la télé pour avaler une émission sans intérêt destinée prétendument à dépoussiérer le poids du jour. Elle aimait son travail, même s'il était parfois dur physiquement. Mais elle ne détestait pas aider les personnes âgées, leur parler, surtout celles qui étaient trop seules, qui n'avaient plus de famille. Elle était parfois déçue d'être restée aide-soignante et de n'avoir pas fait d'études d'infirmière. Maintenant elle ne regrettait plus rien. Surtout quand elle voyait le rythme de travail de celles-ci à l'hôpital. toujours pressées, manquant de temps toute la journée avec parfois des décisions urgentes à prendre. Finalement elle avait le sentiment d'être plus proche des gens à travers son métier. Peut-être avait-elle tort? Mais elle avait vraiment besoin de le penser. Pour continuer? Marie réflêchissait souvent à la vieillesse. Mais n'y pensait pas du tout quand elle voyait ses parents. Pour elle, ils étaient dans âge. Il est vrai qu'ils voyageaient souvent au point qu'il fallait leur demander leurs disponibilités pour s'occuper des enfants un jour ou deux. Elle descendit l'escalier. Finalement, savoir où se trouvait la Grande Muraille de Chine ne lui apportait rien. Elle en avait vu des photos une fois ou l'autre. Mais il fallait des raisons particulières, affectives, comme celles de Mme Linh, pour être touchée. Peut-être vivait-elle dans cette région? Peut-être avait-elle des souvenirs agréables d'un événement qu'elle y aurait vécu? Autrement, la pierre reste de la pierre et les murailles des murailles! Même si elles se dressent dans un paysage sublime. Elle devrait peut-être lire un ouvrage sur l'histoire et l'économie de la Chine? Et pourquoi finalement? Mme Linh ne retrouverait jamais ses esprits. D'ailleurs les avait-elle perdus? Peut-être n'avait-elle aucune envie de les retrouver? Allez, vite, vite! Plus que temps d'aller au lit! Demain, il ferait jour de nouveau et le travail serait aussi écrasant! Il y avait assez de nombreux pensionnaires en dehors de Mme Linh! Allez, vite, se reposer pour récupérer de l'énergie. Ce n'est qu'en fin de matinée, au moment du déjeuner, que Marie retrouva la vielle femme. Elle murmurait. Comme d'habitude, les yeux fixés loin, loin vers un pays inaccessible aux autres. Le pays où demeurait son esprit? L'aide-soignante s'approcha. "Les fleurs des arbres...sont toute blanches. Si blanches...on chante à côté...Je ne comprends pas quoi...ils sont trop loin...il y atellement de soleil! Et l'eau...tellement d'eau!...les gens pieds nus...leurs longues perches...l'immensité de la terre...noyée dans l'eau...et leur travail..." Elle se tut dès que Marie fut devant elle. Mais ne manifesta rien de plus que ce brutal silence, comme s'il n'y avait personne près d'elle. -Ils plantent le riz?, essaya la jeune femme. Aucune réponse. L'aide-soignante saisit les poignées du fauteuil roulant pour la pousser jusqu'à la salle à manger. A midi, toutes les personnes âgées déjeunaient dans cette pièce. il fallait souvent les aider. Mme Linh tout au moins. Le repas pris en commun était bruyant. Mais pas désagréable. il fallait pourtant faire vite avant d'emmener les pensionnaires à la grande salle d'activités pour y passer l'après-midi. Histoire de jouer aux cartes ou à d'autres jeux. Belote et rebelote- Mme Linh n'y participait bien sûr pas. Elle en bougeait pas, droite dans son fauteuil roulant. elle ne parlait pas, mais souriait parfois. A personne en particulier. Un tic seulement, peut-être? Ce jour-là, Marie ne put descendre comme à l'accoutumée. Mme Linh paraissait malade. Brutalement. une grande difficulté à respirer, ce qui ne lui arrivait jamais. Elle l'emmena rapidement à sa chambre. Aidée par une autre soignante, elle la déshabilla après avoir appelé le médecin. Et resta près du lit avec l'infirmière. L'état de la vielle dame semblait empirer rapidement. L'angoisse se lisait dans les yeux de Mme Linh, qui attrapa la main de Marie. Le médecin était arrivé en urgence, il ausculta la poitrine de la vieille dame, prit sa tension, le souci marqua son front. -De la cortisone tout de suite, madame! demanda t'il à l'infirmière." et vous, restez avec elle pour le moment!" dit-il à Marie. Après la piqûre, l'angoisse sembla quitter Mme Linh. Elle avait repris les doigts de Marie, qui lui parlait doucement. Elle ferma les yeux. Son état allait-il s'améliorer? Marie caressa le visage légèrement crispé pour en retirer un morceau de coton qui s'y était déposé. Et attendit. Quelques minutes plus tard, les lèvres de la vieille femme bougèrent, elle murmura: "C'est si dur de mourir! -vous n'en êtes pas là! -Si, je le sais...c'est...le bout de la route...laissez-moi partir!..." Marie était stupéfaite. Pour une fois Mme Linh participait à une conversation. Des larmes roulaient sur ses joues. "c'est difficile de s'en aller" osa Marie. -Non, il n'y a...qu'une chose...je ne reverrai jamais...ces murs...me plaisaient tellement...quand...j'étais jeune... -Oui, la Grand Muraille de Chine? Si belle sous le soleil? Et les rizières... La vielle femme ouvrit grand les yeux. -Non, ceux de ...Guérande!...me manquaient...tellement quand...j'étais là-bas...en Asie...Si difficile, c'était si difficile cet exil...Sa pierre me manque tellement...pourtant...je suis si près. L'hôpital...pas si loin...du Rempart...personne pour m'emmener...jusque là...toutes ces années..." Il lui était difficile de parler. sa trachée sifflait. Elle ferma les yeux et expira. doucement. Marie se dirigea vers la fenêtre. il lui fallait appeler le médecin et les infirmières. elle savait que ce soir, sur le chemin de la maison, elle passerait devant les remparts. Et qu'elle s'arrêterait afin d'en caresser la pierre pour la première fois. Au nom de la "Chinoise". -annaig renault-la chinoise- cette nouvelle provient d'un recueil "dernières nouvelles de Guérande" éditions gourenez-il s'agit d'une demande faite à treize écrivains bretons d'écrire une nouvelle sur Guérande et la presqu'ile guérandaise dans le cadre du festival du livre en Bretagne de Guérande. -merci à chantal pour les photos-

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