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La photo de classe. Palimpseste contemporain de l'institution scolaire

Publié le 13 mai 2009 par Anonymeses

Christine Charpentier-Boude, La photo de classe. Palimpseste contemporain de l'institution scolaire, Paris, L'Harmattan, 2009

La photo de classe. Palimpseste contemporain de l'institution scolaire

Abordant la photo de classe comme une curiosité, Christine Charpentier-Boude souhaite redonner à cette image a priori sans importance, une épaisseur interprétative. Mise en scène d'une réalité institutionnelle, empreinte de l'école et de la société qu'elle reproduit, la photographie scolaire est une image construite, susceptible d'être porteuse d'une valeur symbolique, qu'il est heuristique de décoder. Il est intéressant de mettre à jour l'élaboration de sa scénographie, de son contenu, mais également de ses différents usages.

Une première partie se donne pour objectif de réfléchir aux conditions de possibilité méthodologiques d'une enquête sur la photographie de classe. Ainsi que le rappelle l'auteure, très peu d'ouvrages scientifiques ont pris à cœur de se consacrer à la photographie et jamais la photographie de classe n'a été pris comme objet d'étude à part entière. Le vide bibliographique qui entoure cet objet, se double de la nécessité de mettre en place une méthodologie pluridisciplinaire alliant des approches socio-historique, sémiologique. Le recueil des données a pris la forme dominante d'une « chasse aux images » selon les termes de l'auteure, tant empirique dans de multiples lieux (bibliothèques universitaires, librairies, brocantes, greniers familiaux...), qu'organisée à travers le parcours d'archives, des fonds professionnels de photographes indépendants, complétée par la mobilisation des usagers de ces photographies.

La difficulté relative à l'étude des photographies de classe ne réside pas dans la collecte de données, que l'auteure a obtenues en quantité, mais dans la constitution de corpus cohérents et unifiés. Christine Charpentier-Boude a constitué dans un temps, un premier corpus de 250 photographies, balayant les cinq continents et les 150 années d'existence de la photographie scolaire afin de mettre en rapport synchronique ces photographies. « L'analyse de ce corpus devait permettre une exploration de la temporalité, et [...] la mise en évidence de ruptures ou de permanences. » (p 30). Deux autres corpus alimentent le travail : un corpus de cent photographies datées de 1905 à 2005 travaillées chronologiquement, le second constitué de clichés (affiches publicitaires, affiches de théâtres...) utilisant la photographie scolaire comme iconographie.

Une seconde partie permet de resituer la photographie de classe dans son contexte d'élaboration scolaire, institutionnel et technique. Il s'agit de réfléchir au contexte historique entourant la naissance de la photographie et sa mise en place dans le système scolaire. La photographie du groupe scolaire apparaît dans les années 1865 dans de rares établissements de formation, elle est d'abord réservée aux établissements d'élite ou privés et se diffuse à partir de 1885 dans toutes les structures scolaires. Christine Charpentier-Boude reconstitue l'enchevêtrement de circonstances et de facteurs politiques, techniques, économiques et sociaux, qui concourent à l'émergence des photographies de classe.

Les deux parties suivantes s'organisent autour de deux grands axes permettant d'aborder le contenu manifeste du cliché, puis son contenu latent. La partie de l'ouvrage consacrée au contenu manifeste de la photographie scolaire se centre sur l'observation de la photographie comme étant un document, « miroir d'un certain réel ». Christine Charpentier-Boude s'intéresse en premier lieu au contenu manifeste explicite du cliché. La photographie de classe donne à voir le portrait figé et contrôlé d'un groupe d'élèves, et manifeste une certaine homogénéité d'apparence dans la construction du cliché. Une analyse diachronique du cliché scolaire permet de pointer à travers les clichés, un mouvement de transformation de l'univers scolaire, à travers des ruptures institutionnelles et politiques : disparition des blouses obligatoires, multiplication des attitudes corporelles personnalisées des élèves, abandon plus ou moins franc des rapports de hiérarchie entre élève et enseignant (l'enseignant dans les années 70 se met « physiquement » au niveau des élèves).

L'analyse synchronique des clichés permet de préciser des différences significatives entre établissements privés/publics, puis au sein de mêmes établissements, faisant apparaître le poids des appartenances sociales au sein des clichés. Les photographies par l'inscription d'éléments vestimentaires à forte connotation sociale, révèlent une stratification des établissements. L'analyse implicite des photographies permet à l'auteure de faire et de tester l'hypothèse selon laquelle la photographie de classe est la manifestation d'un rite scolaire, portée par l'institution. A travers la mise en évidence de critères de formes inhérents au rite, la mise en scène, la dramatisation, l'auteure montre que la photographie fonctionne comme une parade ritualisée et institutionnalisée de l'institution. Les entretiens complètent l'analyse du rituel par l'analyse des usages de la photographie par les usagers : échanges entre pairs, détériorations collectives, biffures, dissidences les jours de prise de vue (regards absents, absences...), ou de la société dans son ensemble : expositions dans les établissements, publications de monographies, publications dans des hebdomadaires. Les réactions des usagers permettent de mettre en évidence la charge symbolique contenue dans la photographie.

La dernière partie de l'ouvrage s'intéresse aux usages de la photographie de classe dans la sphère privée et intime, afin d'approcher « la relation que la personne entretient avec l'objet, une photographie, mais également avec le sujet du document, une représentation de soi dans un groupe de formation scolaire » (p 199). Un premier chapitre s'intéresse aux usages privés et intimes du cliché. Achetée, collectionnée, la photographie de classe permet de se remémorer la trajectoire de formation des descendants (lien intra-générationnel), de se souvenir des transformations de l'enfant (physiques et personnelles). Par ailleurs, le cliché permet une entrée des parents "autorisée" au sein de l'institution scolaire. La place et l'usage de la photo dans la famille atteste du sens qui lui est donné et de l'importance qui lui est accordée. Il apparaît important à l'auteure d'appréhender ce qui s'organise autour de cette photo, et notamment la « cérémonie » qui entoure la confrontation avec le cliché : regards solitaires, ou collectifs au sein de la famille et entre pairs. Se fait jour grâce à l'analyse de la photo de classe des rapports sociaux d'adhésion, de résistance ou de soumission à l'institution scolaire, mais également des individus à la classe.

Au total, La photo de classe. Palimpseste contemporain de l'institution scolaire, est un ouvrage riche qui offre un regard oblique et original sur l'institution scolaire. On pourra regretter cependant que l'auteure n'approfondisse pas davantage certaines questions, comme celle de la différenciation sociale des usages de la photo de classe, d'autant que ses corpus riches et diversifiés l'auraient permis.

Frédérique


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