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Littérature indienne.

Par Ananda

Lokenath BHATTACHARYA : "LA NUIT VERTE DE LA DESOLATION", éditions "Les éperonniers - Bruxelles", 1993.

Lokenath Bhattacharya (1927 - 2001) est une figure majeure de la poésie contemporaine du Bengale Occidental (un des états de l'est de l'Union Indienne).
Il fut très proche d'Henri Michaux et écrivit une trentaine d'ouvrages.
Ce recueil de poèmes, "La nuit verte de la désolation", est bilingue : sur chaque page, à gauche, la version en langue (et en alphabet) bengalis, et à droite, en vis à vis, la traduction française due à Luc Grand-Didier.
Le recueil, au plan de la présentation, frappe par sa sobriété tout à fait classique, presque austère.
Notons, au passage, que l'auteur l'a dédié à Werner Lambersy, ce qui témoigne de ses nombreuses attaches avec l'Europe.
Cet ouvrage nous introduit dans un univers sombre, où rien n'est sûr, sinon que "Nos bras, nos jambes, sont voués aux horizons sans fin".
Le poète, écrasé, broyé par une sorte de poids cosmique, est en proie, souvent, à une inquiétude déchirée, proche de l'affolement. Ici, pointent l'indianité, avec son aspiration au néant, son obsession de l'infini, sa conscience d'une impuissance fondamentale.
Le poète semble pris au piège. Seul, son fatalisme le sauve : "Laissons être ou ne pas être ce que cela doit être ou ne pas être".
Cependant, il le sait, s'il dit, c'est pour dire qu'il "ne peut pas dire". L'échec du dire emprisonné dans l'essence du dire elle-même, fait ici penser à "l'échec de la langue" du Mauricien Umar Timol.
Lokenath Bhattacharya est obsédé par la chambre, la porte, le portail, le seuil.
Il est tourmenté, écartelé entre le renoncement et l'"attente" inquiète, sans véritable objet ni but. Il lutte avec les mots et il proclame "je ne pus [...] je ne pus".
Quelque chose d'énorme, de menaçant, de métaphysique est ici à l'oeuvre : serait-ce l'ombre de Nataraja, "le véritable seigneur qui danse dans tout ce qui vit, chante et bouge", mais aussi l'épée de Damoclès qui ne se laisse jamais oublier ("Et nous entendons encore, depuis toujours, le seul rugissement d'un vent féroce, insupportable") ?
Oui, on le sent d'emblée : la présence redoutable du Jaggernauth est dans ces pages. Elle détermine, sans aucun doute, le son grave, profond que celles-ci rendent.
Tout est "mur onfranchissable", "centimètre d'impénétrable obscurité".
L'obscurité. Voilà le leitmotiv de Lokenath Bhattacharya.
Pour ce poète, le monde est obscur, étouffant, complexe à l'excès. Qui, que voit-il dans l'ambiguité de "l'arbre qui danse et pourtant ne danse pas" ?
Craintif, précautionneux, cerné par "les obstacles" qui "se dressent de toutes parts", le poète aveugle, somnambule cherche à tâtons la lucidité (qui, sous sa plume, est exprimée par la métaphore extrêmement présente, et très indienne, du joyau).
Ce livre est l'humble témoignage d'un homme tâtonnant, d'un homme comme terrassé, désarmé par des forces qui le dépassent
.. Ne dit-il pas, page 25, qu'"une formidable tempête a soufflé" ?
De toute évidence, l'homme attend que quelque chose se dévoile à lui. Quoi exactement ? Il l'ignore.
Il retient son souffle, attentif, recueilli, couturé d'angoisse, comme face à un gros nuage de mousson sur le point de crever. Et, de fait, au travers de ces pages, quelque chose semble sans cesse imminent...sans cependant jamais advenir. Et cela tient notre homme en haleine. Cela entretient sa tension. Il est là, sur le fil du rasoir.
"Qui est là, qui n'y est pas ?
Quelque chose existe-t-il quelque part ?" geint le poète, haletant, perdu.
Quid du réel ?
Existe-t-il ?
L'auteur bengali sait nous destabiliser de manière subtile; il sait, de même, nous jeter en pâture des phrases fascinantes, telles que "le prêtre récite ses hymnes et invoque la divinité, qui est là, peut-être pas, qui est venue ou bien n'est pas venue, qui viendra ou ne viendra pas"...quelle importance ?
Le verbe de Lokenath Bhattacharya est d'une virtuosité et d'une complexité telles qu'il nous éblouit par sa capacité même de faire vaciller nos certitudes : que penser, à titre d'exemple, de la phrase "J'ose espérer que j'ai déjà obtenu ce qui reste à obtenir, que j'ai accompli ce que je n'ai pas encore fait" ? Cela ne donne-t-il pas le vertige ? Cela ne nous introduit-il pas dans une toute autre perception du temporel ? Dans une sorte de "court-circuit" qui zappe, ensemble, passé et avenir ? Dans ce "Grand Temps" à une autre échelle dont seul Nataraja est le Maître et que célèbrent les versets de l'hymne du Rauravagama ?
Le "vent terrible et menaçant" n'en finit pas de revenir. C'est celui de Shiva le destructeur et de son double féminin, "l'ogresse", la terrible déesse Kâli.
"Obscurité, obscurité ! Dans un coin danse une flamme minuscule, rouge, ardente". Tel est le monde de Lokenath Bhattacharya : monde d'obscurité dévoratrice et de feu qui couve. Monde traversé d'une violence susceptible de se déchaîner à tout moment.
Monde de "malaise" ("Par dessus tout, le malaise - ce malaise qui est le nôtre").
Car "les mots [...] n'atteignent pas la première marche du temple"; car "ce qui s'étend au-delà, la poésie l'ignore. L'ignorent également la peinture, le chant et l'amour. Moi-même, évidemment, je n'en sais rien . Ce n'est pas une chose à savoir".
Le poème, dés lors, ne peut plus être que pure "acceptation de mes limites", que constat que "l'écran de la nuit s'interpose" et met la perception en échec.
Toute perception est confrontée à son échec à percevoir. Il ne faut jamais oublier que "ce que vous voyez ne peut être vu".
Chaque mot de Lokenath Bhattacharya a un poids, une sorte de pesanteur. On sent à quel point il a été pesé, et mûrement réfléchi. Il n'en constitue pas moins, un peu paradoxalement, l'atome de base d'un verbe visionnaire, aux phrases volontiers sinueuses, tortueuses comme des venelles indiennes, difficiles à approcher. De sorte que cette poésie ne peut se contenter d'être survolée : elle est trop acérée, trop dense pour ne pas réclamer d'être lue avec la plus grande attention.
Et, finalement, le vide s'engouffre. "ce vide", plus exactement.
Le regard intérieur se perd "au fin fond" de l'intérieur, "de l'abîme". Il ne trouve au cours de sa quête et à son terme que "labyrinthes".
Ne reste plus qu'à fermer les yeux, qu'à "somnoler" "loin du sens et du non-sens", "dans cette chambre calme" d'où, peut-être, l'on ne devrait jamais bouger; loin - ou trop près - d'une "immensité" qui se rit de notre aspiration "à passer outre la limite que la main de l'obscurité vous impose". On songe ici, à lire ces phrases assez déroutantes, au "réel voilé" dont parlent les scientifiques.
Lokenath Bhattacharya pourrait être qualifié de "poète nocturne". Son rapport à l'obscurité sous-tend un désir fusionnel, une intimité avec le mystère qui rôde, sinue à l'image des nagâs, serpents sacrés de l'Inde.
Ce livre est, d'abord, celui de "ces ténèbres muettes, envahissantes".
Mais, en filigrane, aussi, on y perçoit l'âpreté de l'Inde, cette dureté qui entretient si bien le sens du tragique.
Ce livre a quelque chose de fort, de terrible, qui vous glace le sang et vous marque.

P.Laranco


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