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Le paradoxe de la gauche

Publié le 19 mai 2009 par Argoul

La crise, en remettant en cause le modèle purement libéral qui avait émergé dans les années 1980, devrait en théorie profiter à la gauche française et européenne. On se souvient des années 30 et du New Deal démocrate aux États-Unis, comme du Front populaire dès que la crise économique a touché la France. Ce n’est pas le cas aujourd’hui où 21 gouvernements sur 27 sont à droite ou au centre-droit dans l’Union européenne. Les discours reviennent, incantatoires, sur l’État-providence et le compromis social des belles années 1960 ; la gauche jacobine rêve de restaurer le modèle comme rempart à la mondialisation américaine et à la concurrence chinoise. Les peuples, moins naïfs que les élites les voient, n’y croient pas. Ils tendent à reconduire les majorités de droite ou à les élire lorsque leur terme arrive à échéance. Le cas s’est produit récemment en France, en Italie, et va se produire probablement en Espagne et en Angleterre (voir Le Monde du 13 mai p.9).2009-05-09-the-economist-modele-francais.1242722676.jpg

En France particulièrement, l’heure est à la régulation du laisser-faire et au retour des fonctions d’État dans son rôle premier : dire le droit, donner la direction et assurer le contrôle. Nicolas Sarkozy, en bonapartiste classique, en a chaussé les bottes sans état d’âme. Il est vilipendé par les intellos pour son côté popu, par les bourgeois à statut pour son côté nouveau riche, par les cathos convaincus pour son tropisme envers l’argent (et plus dans les conversations mondaines), par les retraités pour son côté vulgaire et paillettes… mais les sondages donnent son parti, l’UMP, en tête des intentions de vote aux élections qui viennent. Il y a certes la faiblesse congénitale de la gauche, incapable pour la génération arrivée de choisir entre le collectivisme du discours et la pratique sociale modérée, entre le caporalisme jacobin passé de mode et la négociation parlementaire comme partout ailleurs en Europe. S’ajoutent à ces querelles de bigot des querelles d’ego.

Mais la situation est générale en Europe, ne restons pas à regarder notre nombril. L’heure n’est absolument pas « révolutionnaire » comme les extrémistes ou les jamais élus à tendances hystériques aiment à le dire devant la presse. L’heure est au mea culpa, à l’autocritique et à la réforme, selon les nuances politiques du conservatisme : pas à changer le monde. Pourquoi ? Pour notre part, nous envisageons plusieurs hypothèses :

  • Le vieillissement général de la population européenne qui n’incite pas à l’innovation ni au dynamisme ; la génération arrivée préfère conserver les zacquis à l’aventure d’inventer du neuf.
  • Le désintérêt des jeunes pour ces élections mal conçues, mal préparées, laissées par la technocratie en place aux national-politicards de chaque pays. Il serait nécessaire que les candidats se présentent sous l’étiquette d’un parti européen (pas national), sur un programme parlementaire européen (hors des bacs à sable nationaux). Les jeunes voteront moins, les mûrs feront la décision ; ils sont plus conservateurs.
  • L’assoupissement progressif (mais pas progressiste !) d’une Europe qui perd de sa puissance relative face aux pays qui émergent : la Chine, l’Inde, le Brésil, le Nigeria… Le rêve d’une Europe limitée, forteresse, d’une Europe suisse – bien loin de celui d’une Europe puissance, fédérale et politique. Pas enthousiasmant pour remuer les foules votantes.
  • Vrai dans toute l’Europe, mais particulièrement en France (après tout, la Suède a supprimé ses fonctionnaires à vie, l’Espagne a eu un budget en excédent qui lui permet des marges, l’Allemagne a su faire des efforts pour mieux se placer dans la compétition mondiale, etc.), la peur de la dette, du handicap pour l’avenir que sont le gouffre abyssal des retraites, de la santé et des politiques sociales très bureaucratisées.

L’État-providence plaît, mais il a un coût, et ce coût se manifeste par de multiples taxes insidieuses en France (TGAP, éco-pastille, taxe sur les systèmes d’enregistrement, sur les poissons, sur les billets d’avion, sur les huiles et lubrifiants, sur les cartes grises, sur les revenus des placements d’épargne) en sus des impôts et redevances. Ces prélèvements obligatoires « structurellement très élevés », dans la tête des pays de l’UE depuis 1975 selon un rapport du Sénat finit  par peser sur les budgets des ménages – bien plus en France qu’ailleurs.

Les électeurs préfèrent un État-providence maintenu mais rationalisé à la course à la dépense publique sans résultats probants. A ce propos, la « cagnotte » des années Jospin a fait très mal à la gauche. Un surplus budgétaire, lorsqu’existe une forte dette, n’est pas une cagnotte mais une opportunité pour les périodes maigres à venir. La démagogie électoraliste a fait peur, au point de pousser Le Pen contre l’immobilisme Chirac en avril 2002 plutôt que partir à l’aventure du tout social à la suite de Jospin.

La droite européenne veut ouvrir l’Europe au monde en maintenant tant que faire se peut le modèle social du capitalisme rhénan. La gauche européenne veut rendre l’Europe plus « politique » en faisant nommer la Commission par le Parlement et non plus par les États, tout en promouvant des dépenses sociales assisses sur de nouvelles taxes. Cela apparait aux électeurs comme un tonneau des danaïdes incontrôlable au vu des résultats bureaucratiques de la PAC et autres mannes européennes.

C’est peut-être là qu’il faut trouver l’explication des sondages qui créditent les droites de plus de poids que la théorie ne le voudrait. Rien qu’en France, il y a 2 200 000 chômeurs début 2009 – il y en avait 2 600 000 sous la ministre Martine Aubry, il y a 18 ans (voir illustration). Le socialisme français avait promis qu’on allait voir ce qu’on allait voir : après Mitterrand, puis Jospin, les électeurs ont vu : rien n’a changé, si ce n’est que la dette a explosé. Ils ont la mémoire longue.

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