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Six feet under, un exemple d'économie de la captation

Publié le 30 mai 2009 par Anonymeses

Six feet under, un exemple d'économie de la captation Six Feet Under, série créée par Alan Ball, en 2001, qui se déroule dans une entreprise funéraire familiale, Fisher & Fils, met à l'épreuve la thèse de Norbert Elias dans La Solitude des mourants. Selon Norbert Elias, la mort ferait l'objet d'un « refoulement » en Occident, à la fois individuel et social. Au niveau individuel, le « refoulement » prend la forme d'« un ensemble de mécanismes de défense psychologiques ». Au niveau social, dissimulation des affects et évitement de la mort, seraient des attitudes caractéristiques selon Elias d'une peur de la mort, d'un tabou créé autour d'elle. La mort nourrit un fort sentiment de gêne et fait l'objet d'un tabou qui interdit l'expression des affects et cette censure au centre de l'économie psychique et sociale des individus représente une illustration du « refoulement des pulsions » par lequel se définit la civilisation des mœurs[1] selon Elias. - Pour en savoir plus sur la thèse d'Elias et sa critique, une référence majeure est l'article de Jean-Hugues Déchaux, paru dans L'Année Sociologique en 2001 « La mort dans les sociétés modernes : la thèse de Norbert Elias à l'épreuve » (N°51, vol 1, p 161-184). -

Bien loin d'être cachée, la mort est au centre de Six Feet Under, série quelque peu iconoclaste. Après la mort accidentelle du père, Nathaniel Fisher Senior, ses deux fils héritent de l'entreprise basée à Los Angeles. La disparition de Nathaniel va faire basculer l'existence de tout le reste de la famille. Et celle du fils aîné en particulier Nathaniel, qui avait toujours refusé l'activité familiale et marqué un refus de la mort. Rattrapé par l'entreprise familiale, dont il hérite à moitié avec son frère, Nathaniel qui s'était éloigné de la mort, en délaissant le foyer familial, va se trouver contraint à apprendre un nouveau métier, directeur de pompes funèbres. Alors qu'il avait tout fait pour « refouler » la mort de sa vie, en changeant de ville, il se voit rattrapé par elle, en en faisant son métier. Plus ironiquement encore, le réalisateur de la série le crédite d'un anévrisme latent qui le soumet à une mort prochaine et inattendue...

Si l'on peut grâce à cette série analyser la rapport à la mort, on peut également suivre l'évolution des normes familiales : l'évolution de l'institution du mariage à travers les hésitations de Nathaniel fils et Brenda, diminution des prises alimentaires en commun dans la famille[2], revendications homoparentales de David et Kiss..., mais notre objectif ici est tout autre. Nous souhaitons revenir sur le processus de « captation » de dépouilles mortelles par deux des personnages Vanessa Diaz et David Fischer, au travers de l'analyse de Pascale Trompette, dans son article de la Revue française de sociologie « Une économie de la captation : les dynamiques concurrentielles au sein du secteur funéraire ».

Le marché funéraire, ainsi que le montre Pascale Trompette est un marché « illégitime », qui en raison du tabou qui règne sur la mort « doit se dénier comme tel » L'achat de prestations funéraires réalisé dans une situation de choc émotionnel dispose peu le client à adopter un comportement consumériste, et la « sanction sociale » qui pèse sur les croque-morts a une conséquence majeure sur le problème de la rencontre entre clients et prestataires, l'opacité de l'offre.

Les conditions dans lesquelles se réalise l'achat d'un service funéraire contribuent encore plus à en faire un marché bien particulier : l'achat revêt un caractère plutôt exceptionnel, il est généralement non anticipé, réalisé dans l'urgence, et est motivé par la contrainte. Ce contexte contribue grandement à une méconnaissance du contenu des prestations existantes : le client est « égaré ». Aucune des conditions n'est réunie pour que l'acheteur adopte un comportement rationalisateur et consumériste, comme il le fait sur d'autres marchés. Une telle situation est propice à l'aiguillage du client vers des prestataires privilégiés...

Comprenez, lorsqu'un membre d'une famille décède à l'hôpital, de façon inattendue, où le « futur client » peut-il le mieux trouver des informations sur les formalités mortuaires ? A l'hôpital ? Pascale Trompette montre que le marché funéraire va trouver historiquement à s'organiser au sein des hôpitaux, de façon à suppléer au défaut d'accueil des chambres mortuaires des hôpitaux. « À partir du début des années soixante, on assiste ainsi au développement des « chambres funéraires » qui se substituent aux morgues hospitalières publiques pour devenir le lieu privilégié d'accueil des cadavres » « Les opérateurs privés rencontrent ici une opportunité providentielle de conquérir « l'amont de la filière ». Ils investissent dans un nouvel équipement, les « chambres funéraires », dépôts mortuaires dont ils assurent la gestion complète. L'offre est immédiate, efficace et moins coûteuse, elle dispense provisoirement les établissements de santé d'investir dans des équipements ad hoc. » Se met donc en place une véritable « captation » à la source, le lieu même de la mort, des clients pour les entreprises de pompes funèbres.

Nous y voilà... la série Six feet under propose de ce point de vue, deux exemples parfaits de cette stratégie de « captation » ou de positionnement stratégique pour attirer à soi une clientèle. Aide soignante à l'hôpital, Vanessa Diaz est la femme de Fédérico Diaz, le thanatopracteur aux doigts de fée de la famille Fischer. De par sa position au sein de l'hôpital et confrontée à la mort de ses patients, elle est à même d'orienter les défunts et leurs familles vers Fischer et fils. Son mari, qui cherche à devenir associé des Fischer, n'hésite pas à rappeler son rôle de fournisseur de clients... Autre position opportune, celle de David Fischer, le fils qui comme son père est diacre dans l'église du quartier. Il y a toujours un fidèle qui vient de perdre un proche... En effet, peut-on conclure avec Pascale Trompette « Qu'ils se postent à l'entrée des mairies, des cimetières ou à la sortie des hôpitaux, les pompes funèbres partent à la rencontre des clients qui ne viennent pas d'eux-mêmes visiter leurs boutiques... »

Fred & Ben


[1] Elias, Norbert, La civilisation des mœurs, Agora Pocket, 1939, 1973 (trad française), 2002

[2] Kaufmann, Jean-Claude, Casseroles, amours et crises. Ce que cuisiner veut dire., Armand Colin, 2005


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