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Sur la Karakorum Highway

Publié le 03 juin 2009 par Argoul

Il a plu encore toute la nuit et nous n’avons pas monté les tentes dans le pré comme il était prévu, mais nous nous sommes entassés à quatre par chambrette. Nous nous éveillons dans une chambre pleine comme un œuf, deux sur les lits, un entre les lits, un autre perpendiculaire dans l’accès à la porte.

 

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A mesure que nous descendons en altitude il fait de plus en plus chaud. Un arrêt à Raikot Bridge nous fait quitter les jeeps. Elles rentrent à Chitral tandis qu’un bus nous attend pour croiser sur la Karakorum Highway. Nos sacs y sont transvasés. L’aide chauffeur est un jeune mâle tout neuf, affûté et plein comme un sabre. Il a des sourcils qui se rejoignent au-dessus du nez et une ombre de moustache. Il n’a pas quinze ans et est le fils du chauffeur. Taj, toujours expansif, lui explique je ne sais quoi en lui entourant les épaules du bras. La fragilité adolescente suscite le désir de protection. Nous prenons un pot avec les chauffeurs de jeeps et les cuisiniers que nous allons quitter ici. Karim, hirsute, pas rasé et les vêtements en désordre après ces quatre jours de trek montagnard, ressemble ce matin à un vieux singe. Mais ce n’est pas à lui que l’on apprend à faire des grimaces. Il traduit en ourdou ce qu’il veut bien, en rajoute manifestement pour le plaisir de tous. Nous avons composé une enveloppe de 1500 roupies pour chacun pour le séjour (le salaire d’un ouvrier d’usine est entre 300 et 500 roupies par mois). Nous laissons les jeeps cahotantes pour un bus climatisé qui glisse tout seul sur le macadam.

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La Karakorum Highway est souvent abîmée ou obstruée par des éboulements. Le FWO (Frontier Works Organisation) répare. L’organisme dépend de l’armée qui reste au Pakistan « l’homme à tout faire » d’une administration inefficace. L’armée est le plus grand employeur du pays, elle offre statut social et avantages matériels. Les officiers en retraite ont ainsi droit à une parcelle de terre ou à un appartement en ville. L’armée est aussi un empire industriel qui entretient les routes, surveille les vols d’électricité à la compagnie nationale, s’occupe du recensement… L’élite cultivée du Pakistan est en effet partie émigrer au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis, les ouvriers du bâtiment ont de meilleurs salaires dans le Golfe, les petits commerçants qui le peuvent et les jeunes émigrent en Europe, la petite-bourgeoisie urbaine fuit la violence en émigrant plutôt au Canada. Ne restent que l’armée, les fonctionnaires civils et les étudiants en religion.

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La route longe l’Indus qui roule ses eaux café au lait entre les falaises que la pluie creuse et recreuse en draperies régulières. Les roches affleurantes y sont de toutes les couleurs.

Taj nous montre, sur la route, le village de ses parents. Il y est né et y a fait ses premiers pas à l’école. C’est une tache de verdure à flanc de falaise sur l’autre rive. Plus loin, il nous montre le village en bord de route où il habite aujourd’hui. Le soleil donne.

Dans les ralentissements, les gamins dépenaillés tentent de nous vendre des grenades fruits en courant à côté du bus. Un embouteillage de camions décorés comme des courtisanes bouche inévitablement la voie. C’est un éboulement qu’il faut contourner sur une seule piste. La Military Police et le corps militaire des Engineers fait la circulation. Tous ses représentants portent sur le côté gauche de la poitrine une brochette de décorations colorées. La circulation se fluidifie juste comme nous arrivons à Chilas.

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Le chauffeur a la même beauté, mais mûrie, que son fils. Assis au volant il a le profil d’un lion, les cheveux noirs et drus en arrière. Il conduit cependant un peu vite. Son fils a 14 ans et se prénomme Wadiahat Ali Shah. Selon Karim, qui le cuisine un moment, c’est un prénom chiite. Il vient de quitter l’école en 3ème (9ème locale) pour travailler avec son père et gagner des pourboires. Mais son père récrimine. Il préférerait que son gamin reprenne l’école. Il est l’aîné de quatre enfants, dont seulement un petit frère, et ne sait pas ce qu’il veut faire, peut-être de l’ourdou, ou de l’anglais pour être guide. Il admire Karim qui rencontre beaucoup d’étrangers et voit du pays. Il est vrai que Karim avoue parler huit langues, surtout locales. Mais de toutes il préfère le perse. « This shinning boy », comme le décrit Karim toujours lyrique, est émerveillé par tout ce qu’il voit, irrémédiablement sérieux comme un très jeune homme. C’est vrai qu’il rayonne, il éclate de jeunesse, Ali Shah. A 14 ans il se sent déjà adulte dans cette société particulièrement macho. Il est poussé par ses petits frère et sœurs et voudrait être utile, gagner sa vie comme un adulte. Je réaffirme à Karim qu’il n’y a rien de mieux que l’école pour ouvrir l’esprit et devenir adulte. Il est d’accord et c’est ce qu’il dit au gamin qui sourit. Il a un beau sourire.

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Depuis la Karakorum Highway, on a une vue superbe sur le Nanga Parbat derrière nous. On peut voir de loin son sommet et l’on comprend pourquoi il ne nous a jamais été possible (sauf trois minutes un matin) de contempler son sommet depuis son pied. Il porte en effet une couronne sempiternelle de nuages aux deux tiers de sa hauteur, due sans doute à son élévation massive qui attire l’air chaud vers le haut en créant un choc thermique.

Le crépuscule tombe sur la route et la lune, en son premier quartier, marque ce vendredi d’une faucille islamique dans le ciel. Nous nous arrêtons quelques instants à Shitral voir une pierre gravée par les pèlerins bouddhistes du 4ème siècle. On distingue sur la pierre un grand Bouddha en lotus, un arbre de vie, et une curieuse pyramide. Quatre enfants poussiéreux et dépenaillés nous tendent la main au sortir du bus. Ils ont de 5 à 8 ans et de longs cils merveilleux. Après cet intermède, le souple bus Toyota reprend la route dans la nuit. Il négocie les virages, croise les camions afghans décorés comme des navires de haute mer, tous feux multicolores allumés, restant plein phares jusqu’au dernier moment. Les camions ont des feux rouges et verts placés comme sur les bateaux, à bâbord et tribord. L’intérieur est aussi décoré que l’extérieur. On le voit mal de jour mais, la nuit, une ampoule rouge illumine parfois la cabine. J’ai même vu un camion portant une décalcomanie de pare-brise qui semblait faire éclater la vitre, ainsi éclairé de l’intérieur. Les châteaux décorés, montés en bois au-dessus des cabines, sont comme des palanquins d’éléphant. Notre bus freine souvent, avant les sautes du macadam emporté par les éboulements. Malgré ces à-coups nous somnolons tous un peu ; il est largement l’heure habituelle de notre coucher quotidien. Mais nous ne sommes pas les seuls, Ali Shah n’est plus attentif à la route mais affalé sur son strapontin, déchaussé, calé entre la porte et le siège, la tête roulant sur l’épaule du mâle d’à côté. Puritain comme on l’est à 14 ans, jamais il ne se serait assis à côté d’une femme !

Nous parvenons à Besham, l’étape enfin, vers 22 heures 30. Nous sommes redescendus à 785 mètres et il fait étouffant pour nous qui sommes habitués désormais aux hautes altitudes.


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