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Bayrou sur une pente savonneuse

Publié le 05 juin 2009 par Variae

Il y a un grand paradoxe Bayrou. D’un côté, depuis la présidentielle 2007 en particulier, le centriste béarnais joue continuellement sur une image d’homme raisonnable et compétent, de notable pondéré, « l’humaniste », « l’agrégé », etc. Ce sont précisément les critères qui étaient d’ailleurs avancés par ceux qui, se disant de gauche, avaient pourtant mis un bulletin à son nom dans l’urne au premier tour du scrutin. Critères d’ailleurs synthétisés, d’une certaine façon, dans les termes de « démocrate » ou de « progressiste » revendiqués par le MoDem. D’un autre côté, le même individu, dans ses interventions publiques, s’éloigne de plus en plus de cette image dont il jouit (jouissait ?) dans les esprits des Français-es, se répandant en invectives, accusations ad hominem et – surtout – s’épargnant la peine de présenter de vraies propositions politiques, au-delà de vagues positions de principe très générales. Nous en avons encore eu la preuve hier soir, lors d’une édition « élections européennes » de l’émission A vous de juger.

Bayrou sur une pente savonneuse

La première et principale intervention du président du MoDem prend place au début de l’émission, dans un face-à-face avec Daniel Cohn-Bendit. On sait que verts et centristes sont donnés au coude à coude dans les dernières enquêtes, et que les études du jour, qui montrent les écologistes devant le MoDem, ont déclenché l’ire de Bayrou, accusant une manipulation des instituts de sondage. Ne faisant même pas semblant de rentrer dans le fond du débat, François Bayrou aligne une série d’uppercuts à Danny le Rouge, série visiblement préparée à l’avance, comme le laissait entendre Robert Rochefort ce matin sur Europe 1. Premier coup : accusation de « connivence » entre Daniel Cohn-Bendit et Sarkozy, les deux entretiendraient des « relations amicales, sympathiques, formidables ». Sont mises à contribution les affirmations de … Nicolas Sarkozy pour étayer cette accusation. Deuxième coup : alors que l’eurodéputé vert prend le temps de répondre et tente de démonter l’attaque, Bayrou lui plante quelques banderilles : « Quand on fait des réponses trop longues, c’est qu’on se sent mal ! ». Immanquablement, Cohn-Bendit sort de ses gonds, déclarant que c’est « ignoble » de mentir de la sorte. Troisième coup : Bayrou peut alors abattre sa carte finale, demandant en quelle mesure on peut accuser les autres d’ignominie quand on a soi-même « poussé et justifié des actes [inacceptables] à l’égard des enfants ». Allusion assez directe à de la bienveillance envers la pédophilie, réactivant une vieille polémique sur un ouvrage de l’ex-leader de mai 68, déjà utilisée par Marine Le Pen auparavant.

On peut avoir de la considération pour un certain projet politique, que l’on qualifiera de républicanisme modéré, humaniste, visant un électorat de centre / centre-droit. On peut aussi estimer qu’une telle offre politique peut avoir vocation à participer au côté de la gauche réunie à une coalition gouvernementale. Mais il est évident que cette perspective, que François Bayrou a su (res)susciter avec un certain talent, est actuellement mise en péril et lourdement parasitée par les ambitions personnelles de celui-ci, ainsi que par la stratégie médiatique dont il creuse le sillon depuis 2007. Son phagocytage – plutôt réussi – de l’antisarkozysme l’entraîne dans une valse dangereuse avec Nicolas Sarkozy, le conduisant à prendre des attitudes publiques qui le rapprochent, de fait, du populisme extrémiste, et notamment de l’extrême droite. Car c’est bien le profil politique que dessinent progressivement ses arguments récurrents – corruption et « connivence » du pouvoir, complot médiatico-sondagier (on aurait bien aimé l’entendre s’exprimer à ce propos quand les mêmes instituts le jouaient à la hausse contre Ségolène Royal, en 2007), référence aux « gens d’en-bas » … – et ses techniques rhétoriques – attaques ad hominem, sophismes « de l’épouvantail », suspicions des pires turpitudes. Pente savonneuse que celle de l’accusateur public n°1 !

Ceci est d’autant plus problématique que François Bayrou met incontestablement le doigt sur de vrais problèmes, que les socialistes avaient déjà dénoncé lors du Printemps des libertés. A force de capter l’antisarkozysme à son seul profit, en criant et tapant plus fort que tout le monde, il risque de dévoyer et de décrédibiliser la critique légitime de la transformation de l’état de droit en « état de droite ». Et donc de faire une fois plus le jeu d’un Nicolas Sarkozy plus habile que personne à se victimiser, dès lors que ses adversaires commettent l’imprudence de réduire leur parole publique à des attaques outrancières contre sa personne, dont l’opinion finit immanquablement par se lasser.

Enfin, et ce n’est pas rien, François Bayrou participe finalement à sa façon à la décadence morale du monde politique, dont il fait pourtant souvent la dénonciation. Car il est clair que le désolant spectacle donné par l’ensemble de l’émission d’hier soir, lamentable télé-crochet où l’on vit les responsables politiques des principaux partis de France – avec l’exception notable et honorable de Martine Aubry et d’Olivier Besancenot – s’alpaguer, se tutoyer, s’invectiver, s’interrompre sans cesse dans une confusion incontrôlée et dépassant complètement Arlette Chabot, est aussi la conséquence directe d’un climat politique général. Un climat où le débat laisse place à un gangstérisme verbal permanent. Nicolas Sarkozy et ses « porte-flingues » (Lefebvre, Morano, Estrosi …) en ont montré la voie : François Bayrou s’y engage prestement, et sans aucune intention de ralentir, comme le prouve sa persistance dans ses accusations. Il n’est pas sûr qu’il ait beaucoup à y gagner – la République non plus, d’ailleurs.

Romain Pigenel


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