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Le samedi de Mélusine

Par Chroniqueur
Le samedi de Mélusine
Tu ne m’es pas semblable.
Je suis déboussolé.
Quoi qu’il se passe, je sais que ma mère est ma mère, que mon père est mon père, que ma sœur est ma sœur et ma fille ma fille et mon fils mon fils, et se déroule comme une pelote la généalogie de mes liens congénitaux. Les liens d’avant ; les liens d’après. En haut ; en bas. C’est mon aérobique familial. Comme Tarzan, je passe de liane en liane, de lien en lien, connaissant chacun comme ma poche, sachant ce qui blessera ou attendrira, les points de hautes voltiges et de tension perpétuelles. Ce sont mes semblables. Nous sommes globulairement unis. Je connais parfaitement ma position sur la carte des mêmes.
Mais toi… Tu t’es campée très exactement en face de moi. Tu ne m’offres aucune certitude. Tu n’es pas un précédent ou un descendant dans mon histoire. Nous ne sommes reliés par aucun lien de sang. Pourtant, notre chemin est là, par-dessus le vide qui nous sépare. C’est à cet endroit précisément – et aucun autre - que nous devrons passer. Tendre un pont entre toi et moi. Dès notre première rencontre nous avons lancé les filins qui seraient la fondation de l’édifice à venir. Aussi ténus fussent-ils, ils constituent peut-être les liens les plus sûrs et les plus fidèles.
Toi… un monde. Tu m’étourdis. Pourquoi toi ? Les liens du sang sont immobiles, c’est un héritage définitif. Les liens du cœur, par contre, sont perpétuellement en mouvement. Tu m’échapperas toujours. D’ailleurs, vouloir t’assimiler, absorber ton altérité, serait un meurtre. Privation de l’essentielle liberté qui te distingue de moi. Je me dois de respecter ton samedi de Mélusine. Garder la juste distance pour que le lien, aussi fort soit-il, ne devienne pas un nœud coulant. Pour que le symbole du rosier ou des racines entremêlés ne se transforme pas en un platane de trottoir qui enserre un lampadaire froid en son tronc…
Pas un bout de gène entre nous ! Je fouille dans la gaine technique de notre relation. A part un sacré fouillis, je ne trouve rien de tangible. Nous ne sommes pas dans l’ordre du biologique, mais dans celui des lois non écrites du cœur. A tout moment nous pouvons rompre. Entre nous, tout peut éclater, et c’est la grandeur de notre lien. Parce que tout peut finir, tout peut se construire. Nous ne sommes pas un état de fait. Tu ne m’es d’aucune évidence. Le grand péril serait de l’oublier.
Pour tout l’inexplicable qui nous lie, pour toute la richesse que ton sang apporte à mon sang, et pour notre sang mêlé en une nouvelle vie, pour le métissage de nos mémoires, je fais serment de respecter ton samedi de Mélusine, dussé-je te perdre. C’est à ce prix que tu ne seras jamais mon hypocrite semblable, mais ma plus belle différence.
- Un pas de plus –
Le roman de Mélusine, Coudrette, Gallimard- Flammarion.
L’esprit de solitude, Jacqueline Kelen, Albin Michel.

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