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Réduire son existence à elle-même

Publié le 20 juin 2009 par Perce-Neige
Réduire son existence à elle-même

Pier Paolo Pasolini n’a pas été seulement un très grand cinéaste ; c’était aussi un immense écrivain. Ses textes sont magnifiques et profonds. Ils parlent de la douleur du désir, de l’infinie beauté du monde, mais aussi des réalités sociales, de l’emprise des préjugés et de la difficulté de vivre une sexualité qui n’était pas celle de la majorité de ses contemporains. Il donnait l’exemple d’un homme libre. « Actes Impurs » (Ed. Gallimard) est un roman terrible sur la passion, le péché, et l’ivresse de réduire, écrit-il si justement, « son existence à elle-même ». « Mon éducation n'a pas été, à proprement parler, catholique. Mon père, officier, était plutôt indifférent à la religion, quoiqu’il nous conduisît à la messe tous les dimanches ; il ne vivait pas et ne vit pas de ces choses-là. Tout comme moi (mais en suivant des chemins ô combien divergents !) il a réduit son existence à elle-même. En lui coexistent, il est vrai des superstructures et il y croit : l'honneur, la nation, la pratique religieuse, etc. Ma mère, elle aussi, est trop liée à ses origines, trop ingénue ; par nature, elle ne peut s'empêcher de croire, mais sa culture et son imagination lui ont suggéré une infinité de doutes et, sans qu'elle y prête garde, sa religion est devenue quelque chose comme une religion naturelle. Il ne soufflait donc pas un air catholique chez moi ; un air moral et spirituel, ça oui. Et très élevé : ce n'est pas pour rien que mon frère est mort alors qu'il n'avait même pas vingt ans, en offrant sa vie pour un idéal de liberté. Jusqu'à l’âge de quinze ans, j'ai cru en Dieu, avec l'intransigeance des jeunes; l'adolescence augmentait la rigidité et le sérieux de ma fausse foi. Ma dévotion à l'égard de la Madone était symptomatique. Je provoquais en moi de feintes effusions de sentiment religieux (au point qu'à plusieurs reprises, je me persuadai que je voyais les images de la Madone bouger et sourire et dans les brèves disputes autour de la religion, j'étais un homme factieux, de parti pris. La plus grande angoisse religieuse et les premiers péchés véritables coïncidèrent. A Reggio Emilia, je ressentis la violence des premiers désirs, j'accomplis les premiers actes contre ma pudeur (j'étais un petit lycéen de quatorze ans) ; j'obéissais à mes tendances sans les juger et sans que personne ne les désapprouvât. Le soir, avant de dormir, je faisais pénitence des péchés qu'aujourd'huiencore j'auraishonte de confesser : je récitais des centaines d'Ave Maria. J'imaginais que j'étais tout d'abord sur une route au milieu d'une plaine déserte et à mesure que le nombre des prières augmentait, je voyais mon image s'approcher d'une montagne très élevée. Je commençais à l'escalader, haletant sous l'effort ; la fatigue m'épuisait. Aux derniers Ave Maria, j'arrivais au sommet, un pré à l'herbe brillante, au fond duquel la Madone souriait, assise sur un trône extraordinaire ». Sur un trône extraordinaire au sommet d’un pré… Très beau, n’est-ce pas ?


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