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Les Français et l’alimentation : la fin de l’exception culturelle ?

Publié le 20 juin 2009 par Delits

Les Français et l’alimentation : la fin de l’exception culturelle ? Le 23 février 2008, Nicolas SARKOZY a annoncé la volonté d’inscrire la gastronomie française au patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Cette proposition intervenait suite à un rapport de la Sénatrice Catherine DUMAS. La tradition du « bien manger » s’inscrirait dans un art de vivre centenaire qui véhiculerait l’image de notre pays dans le monde entier. Pourtant, à un moment où l’obésité a été désignée « grand mal du siècle », les choses pourraient être en train de changer, même en France…

La prévention contre l’obésité est devenue en quelques années un enjeu majeur de santé publique. Il faut dire que le phénomène a connu une croissance importante, touchant une part toujours plus grande de la population en France et dans le monde. L’OMS estimait que sur Terre, 1,5 milliard d’Etres humains étaient en surpoids en 2005 et 400 millions étaient obèses. L’Europe compterait à elle seule 150 millions de personnes en situation d’obésité l’année prochaine. Certains pays européens, comme l’Irlande, voient la part de leur population masculine en surpoids dépasser les 66% (cela représente donc deux hommes sur trois). D’ici 2015, 2.3 milliards d’individus pourraient se retrouver en situation de surpoids et 700 millions en obésité.

En France, si la situation n’est pas aussi grave, celle-ci n’est pas non plus réjouissante. La vague 2006 de l’enquête épidémiologique nationale sur le surpoids et l’obésité menée par l’Inserm et TNS HealthCare Sofres1 montre que près de trois Français sur dix sont en situation de surpoids (29.2%).

Les Français et l’alimentation : la fin de l’exception culturelle ?
Le surpoids se calcule à partir de l’indice de masse corporel (IMC) : il correspond au poids en kilogrammes divisé par la taille – en mètre – au carré (kg/ (taille)² ). On obtient alors un chiffre généralement compris entre 18 et 40 qui permet de cataloguer le sujet.

- Un chiffre inférieur à 18.5 est considéré comme un indicateur de maigreur

- Un chiffre compris entre 18.5 (ou 20) et 24.9 est considéré comme un indicateur de normalité

- Un chiffre compris entre 25 et 29.9 est considéré comme un indicateur de surpoids

- Un chiffre compris entre 30 et 34.9 est considéré comme un indicateur d’obésité modérée

- Un chiffre compris entre 35 et 39.9 est considéré comme un indicateur d’obésité sévère

- Un chiffre supérieur à 40 est considéré comme un indicateur d’obésité morbide

Les résultats obtenus durant les différentes vagues sont relativement inquiétants puisque l’on constate une progression constante de l’IMC moyen des échantillons, passant de 24.1 en 1997, à 24.4 en 2000, 24.7 en 2003 et 24.8 en 2006. Ramenés à l’ensemble de la population française, ces chiffres laisseraient à penser que 2.4 millions de nouveaux cas d’obésité sont apparus sur cette période, pour atteindre le chiffre de 5.9 millions. En 2006, la prévalence de l’obésité était ainsi de 12.4%. De même, le tour de taille est passé de 84.6 à 88 centimètres. Sur la même période, la population adulte a grossi en moyenne de 2.1 kg.

La prévalence de l’obésité est plus importante chez les femmes (13%) que chez les hommes (11.4%). Cette proportion augmente avec l’âge. Les taux les plus élevés sont de 18.7% chez les hommes, de 55 à 64 ans, et 17.9% pour les femmes âgées de 65 ans et plus.

L’enquête du Credoc « Les populations modestes ont-elles une alimentation déséquilibrée ? », réalisée également en 2006, permet d’affiner ces résultats.

Qui est gros ?

Une des idées fréquemment répandues au sein de l’opinion est que l’obésité toucherait en priorité les classes populaires, perçues au travers de leur statut social ou de leurs revenus. Les médias aiment alors à contrecarrer cette idée en affirmant qu’elle est en fait présente universellement au sein de toutes les catégories de population. Cette dernière assertion demande quelques précisions. S’il est vrai que l’on constate des cas parmi les populations les plus aisées et que les classes populaires sont plus touchées, il semble aujourd’hui acquis que le niveau de salaire ou le statut social ne constituent pas les variables les plus déterminantes.

Les régressions de l’IMC permettant de mettre en évidence l’influence de chaque variable, indépendamment les unes des autres, laissent penser que l’influence du niveau de salaire ou de la profession exercée ne sont pas significatives. Les cinq variables clés seraient plutôt le sexe, la région, la taille d’agglomération, l’âge et le niveau de diplôme. En clair, l’IMC augmente avec l’âge, est plus faible chez les femmes – nous l’avions signalé plus haut – mais celui-ci est également plus faible à Paris, en Méditerranée, au Centre-Est et dans la région Grand Ouest. Autre donnée majeure : il diminue significativement lorsque le niveau de diplôme s’élève. Plusieurs études ont mis en évidence que le lien entre ces facteurs sociaux et l’IMC seraient plus marqués chez les femmes, voire que l’influence du niveau de diplôme serait uniquement valable chez celles-ci.

Les riches mangent-ils « mieux » que les autres ?

De même, une des idées fréquemment répandues consiste à affirmer que la sacro-sainte consommation de cinq fruits et légumes frais par jour serait l’apanage des populations aisées, qui se dispenseraient également de se goinfrer de gâteaux, pizzas ou de toutes ces vilaines choses qui font grossir. Une fois encore, ces tendances demandent à être affinées. Il apparaît en effet que pour les hommes, la consommation de fruits et légumes frais est la plus importante chez les plus bas revenus. A l’inverse, la consommation de biscuits sucrés est plus importante chez les plus aisés et celle de biscuits salés l’est également chez les plus diplômés. De même, les cadres et professions libérales font partie des plus gros consommateurs de pâtisseries.

Une prise de conscience de l’influence de l’alimentation sur la santé…

Si la France reste bien sûr un pays où la culture culinaire constitue une tradition et un mode de vie intact et structurant socialement (la France est le pays au monde ou l’on passe le plus de temps à table), une prise de conscience du rôle de l’alimentation dans l’état de santé est perceptible depuis une vingtaine d’années. Cette tendance semble même s’accélérer : en 1997, seules 75% des personnes interrogées estimaient que la manière dont elles se nourrissaient influençait leur état de santé2. Ce chiffre montait à 79% en 2000 pour atteindre 85% en 2003.

L’aspect « hédoniste » du rapport à l’alimentation, particularité française, tend ainsi à s’effacer progressivement au profit d’un rapport plus rationnel, en termes de santé publique mais également en termes économiques. Ainsi, lorsqu’on interroge les Français sur leur rapport à l’alimentation, une majorité déclare que celle-ci « est avant tout une nécessité » (42,1%), la notion de plaisir n’arrive ainsi qu’en seconde position, avec seulement 36,3% de mention3. De même, plus d’un Français sur cinq estime que l’alimentation est « avant tout [...] un moyen de prévenir les problèmes de santé ». Cette première notion de nécessité se retrouve aussi bien chez les hommes que chez les femmes, mais reste plus présente à Paris, chez les retraités, les inactifs mais également les plus aisées (47%). Concernant l’aspect santé, les messages martelés dans le cadre du Programme National Nutrition Santé ont été largement entendus et ont probablement contribué à cette évolution des mentalités.

De même, la sécurité alimentaire est devenue un enjeu majeur. Les grandes crises liées à l’alimentation des années 90 et 2000 ont marqué l’opinion. Deux exemples : depuis 2000, au moins les deux tiers des Français se déclarent inquiets de la présence éventuelle d’OGM dans les produits alimentaire.4. Cette crainte est marquée dans toutes les catégories de la population, à l’exception des retraités, mais marque un clivage important entre les sympathisants de gauche (82%) et ceux de droite (53%). Cette crainte joue directement sur l’adhésion aux arrachages de plantations OGM : 86% des personnes « très inquiètes » l’approuvent, quand cette proportion tombe à 3% pour les plus stoïques.

…et une rationalisation économique…

Le sentiment de perte de pouvoir d’achat, tendance lourde et structurante dans les comportements des Français depuis plusieurs années, va directement interférer sur les attitudes alimentaires. S’est en effet opéré depuis plusieurs années un arbitrage des dépenses des ménages en défaveur de ce poste : alors que la part des dépenses alimentaires se trouvait légèrement au niveau des 20% entre 1994 et 2003, celle-ci est passée progressivement à 18.6%5. Parallèlement, la dépense en faveur des loisirs a progressé d’un point, ce qui montre bien l’existence d’un arbitrage entre deux types de consommation et non en faveur d’une épargne de précaution. Nos compatriotes restent malgré tout parmi les plus grands dépensiers quand il s’agit de se remplir la panse avec pas moins de 2 200 euros dépensés par habitant et par an, mais cette légère baisse tend à montrer une certaine inflexion.

L’arbitrage devient la règle et l’achat devient moins compulsif, plus raisonné avec la recherche des promotions et la diffusion progressive des marques de distributeurs (MDD) et du hard discount. La part du hard discount a d’ailleurs progressé de 2 points en France en 2008. De même, la part des ménages s’approvisionnant le plus souvnet dans un hard discount est passée de 9.2% en 2006 à 15.2% en 2008. Cette tendance n’est d’ailleurs pas seulement française puisque huit européens sur dix (79%) déclaraient en début d’année envisager «recourir au hard discount» pour consommer plus, la France se situant légèrement au-dessus de la moyenne avec une proportion de 82%6. 91% des Européens sont même prêts à diminuer certaines dépenses et en moyenne c’est l’alimentation qui arrive en tête de ces dépenses sacrifiées. Au sein de ce large poste, ce sont en priorité les boissons alcoolisées qui seraient sacrifiées (46.4%) devant les plats préparés (27.8%) et l’épicerie sèche (9.6%)7.

Pourtant, cette double tendance – sensibilité à l’effet santé et coupes dans les dépenses de santé – nouent des rapports complexes puisque contrairement à ce que les arbitrages décrits ci-dessous laissent augurer, plus de deux Français sur trois (68,3%) sont prêts à payer plus cher un produits si celui-ci présente un avantage santé8.

Une défiance vis-à-vis des références traditionnelles

Cette évolution se structure également au travers d’une transformation des valeurs qui voit une légitimisation des consommations type « hard discount » au détriment des vecteurs traditionnels de confiance que sont les marques. Ainsi, plus des trois quart des consommateurs estiment désormais que les MDD sont au moins d’ausi bonne qualité que les marques nationales. De même, lorsqu’on les interroge sur l’importance des critères pour se faire une idée de la qualité d’un produit alimentaire, la marque est le critère en plus forte diminution (56% en 2006 et 45% en 2008)9. Cette défiance vis-à-vis des marques, en partie constitutive de cette vague du « consommer autrement », mises en évidence sur ce site à plusieurs reprises10, se retrouve donc dans le rapport des Français à l’alimentation. Elle s’illustre notamment dans l’image des organismes jouant un rôle dans l’alimentation. Les acteurs envers qui la confiance est la plus marquée sont désormais les petits commerçants (89.9%), les professionnels de santé (88.7%) et les agriculteurs (85.6%) quand les médias (36%) et les industriels de l’industrie (34.7%) arrivent tout en bas…

Les Français et l’alimentation : la fin de l’exception culturelle ?
Cette lente transformation intervient donc dans un contexte de rationalisation des comportements de consommation, accentuée par les difficultés économiques, mais également de remise en cause d’un certain mode de production, lui-même établi sur des valeurs communes. Cette transformation n’est pas un phénomène national, mais s’insère dans un mouvement global (et international, nous l’avons vu) dont les répercussions pourraient s’avérer plus frappantes dans un pays où se sustenter renvoie à un art de vivre et une tradition antérieure à l’organisation économique moderne. Mais si pour 88% des Français, le repas est resté un « pôle de la vie familiale »11, se nourrir devient une démarche de plus en plus personnelle. Une part toujours plus importante de Français achète des portions individuelles et près de la moitié consacre désormais moins de 20 minutes à la préparation du repas.

Or dans une société à solidarité essentiellement organique où les liens primaires (liés à la famille, au lieu d’habitation, à la fonction dans un clan…) ont globalement disparu, la rationalisation du rapport à l’alimentation et la disparition progressive de la sociabilité autour du repas vécu comme un rituel, pourrait avoir comme conséquence un affaiblissement un peu plus important du lien social.

  1. http://www.roche.fr/gear/contents/servlet/staticfilesServlet?type=data&communityId=re719001&id=static/attachedfile/re7300002/re72700003/AttachedFile_04700.pdf [Revenir]
  2. L’enquête du Credoc « Les populations modestes ont-elles une alimentation déséquilibrée ? » [Revenir]
  3. http://agriculture.gouv.fr/sections/presse/dossiers-presse/synthese-du-barometre/downloadFile/FichierAttache_2_f0/presentation_CREDOC.pdf?nocache=1192783495.41 [Revenir]
  4. http://www.lesechos.fr/medias/2008/0521//300266010.pdf [Revenir]
  5. http://www.credoc.fr/pdf/4p/209.pdf [Revenir]
  6. http://compresse.bnpparibas.com/applis/wGroup/wGroup.nsf/docsByCode/RDIC-7NVKKD/$FILE/L%27Observatoire%20Conso%202009_FR.pdf [Revenir]
  7. http://agriculture.gouv.fr/sections/thematiques/alimentation/fichiers-pdf/downloadFile/FichierAttache_6_f0/baromalim08pres.pdf [Revenir]
  8. http://www.credoc.fr/pdf/4p/209.pdf [Revenir]
  9. http://www.credoc.fr/pdf/Sou/Synthesebarometrealimentaire2008.pdf [Revenir]
  10. http://www.delitsdopinion.com/1analyses/fuck-the-consommation-726/ [Revenir]
  11. Enquête TNS Media Intelligence de 2005 [Revenir]

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