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Effet de source

Publié le 20 juin 2009 par Snorri

L'effet de source est un des concepts les plus intéressants et les plus importants en histoire, et pourtant, comme tant de choses parfois complexes à traiter, il s'agit somme toute de quelque chose de fort simple. Et qui ne concerne pas que l'historien.

Le concept existe aussi en sociologie : "Lorsque le message met en scène un pseudo-scientifique en blouse blanche dans un laboratoire pour vanter les mérites d'une marque de dentifrice, cela induit un "effet de source" qui vient renforcer la crédibilité du message", écrivent Nathalie Guichard et Régine Vanheems dans leur manuel de fac de gestion Comportement du consommateur et de l'acheteur. Un blog que je découvre à l'instant, Homo Sum, offre cet autre développement dans un billet intéressant sur les effets positifs de la colère sur le jugement : "Le problème est que la colère rend très sensible à certains effets psychologiques qui orientent le jugement à notre insu, par exemple "l'effet de source". Nous sommes sensibles à l'effet de source lorsque nous entendons par exemple un responsable politique de l'opposition critiquer le programme du gouvernement. On trouve sa critique convenue, car il est dans l'opposition, alors que la critique serait perçue comme très crédible si elle venait d'une autre source, par exemple d'un membre de la majorité. Un tel effet est amplifié par la colère. Lorsque vous vous disputez avec quelqu'un, vous êtes victime de cet effet de source, et l'identité de la personne qui vous a énervé l'emportera sur son argumentation."

Jusqu'ici, rien que de très simple... Mais l'effet de source de l'historien, ce n'est pas tout à fait cela ; ce n'est pas fondamentalement l'idée que l'origine d'un discours influe sur le jugement que nous portons sur sa crédibilité ou sa qualité, quoique ce phénomène soit, bien entendu, à prendre en compte. Pour expliquer l'intérêt principal de la notion en histoire, voici un exemple...

Prenons le cas d'un journal local fictif, par exemple La Voix de la Basse-Transcarinthie. Ce journal, quoique faisant des articles sur divers événements mondiaux, s'intéresse de très près à la vie de la Basse-Transcarinthie et de ses quatre plus ou moins grandes villes de Trúperdu, Nullpahr, Quekpahr-sur-Shepaú et Pómë-sur-Shepaú. Premier effet de source : mais alors, pourrait se dire un lecteur excessivement naïf, le spectacle de fin d'année du collège de Pómë-sur-Shepaú a autant d'importance que les dernières déclarations du président des Etats-Unis de Corée sur les activités nucléaires de la Californie du Nord ? Mais non, sans doute pas, même pour la plupart des habitants de Pómë-sur-Shepaú. Seulement, la ligne éditoriale et le but de ce journal sont tels que ces deux éléments y reçoivent une attention comparable.

Continuons notre exemple hypothétique. La région voisine, la Haute-Transcarinthie, ne dispose pas ou plus d'un journal comparable ; disons par exemple que Le Républicain Altotranscarinthien a fait faillite et que, depuis un bon moment, rien n'est venu le remplacer. Du coup, personne pour écrire d'article sur le spectacle de fin d'année, pourtant tout aussi remarquable, du collège de San Tredumondh, capitale de Haute-Transcarinthie. Prenons le cas du même lecteur excessivement naïf qui reçoit, dans son pays lointain, toute la presse de Transcarinthie (Haute et Basse) : mais alors, se dit-il, tandis que les collégiens de Basse-Transcarinthie font preuve d'une remarquable activité théâtrale, ceux de Haute-Transcarinthie ne font rien de tel ? Il y aurait là, peut-être, une différence culturelle majeure ! Mais non : il y a juste une différence dans la couverture de ces deux régions par les sources dont il dispose.

Déplaçons-nous de quelques siècles et imaginons un chercheur, Mr Clément Jpahdpin, fouillant les archives, à la recherche de sources portant sur la Basse-Transcarinthie. Hélas ! Aucun exemplaire de La Voix de la Basse-Transcarinthie n'a survécu, tous ont été brûlés lors de la grande révolte des parents d'élèves de '79, déclenchée par un article particulièrement critique sur le spectacle de cette fin d'année-là ; mais notre chercheur l'ignore. Seuls subsistent devant les yeux de notre chercheur les numéros du Courrier des Agriculteurs de la Vallée du Shepaú et du Chasseur Bas-Transcarinthien. Une conclusion s'impose de ces vieux numéros jaunis : la Basse-Transcarinthie connaissait, à cette époque, une vie agricole et chasseresse, mais la pratique des spectacles de fin d'année semble en avoir été complètement absente, ce qui suggère d'ailleurs un fort point commun avec la Haute-Transcarinthie. Peut-être tenons-nous là une des caractéristiques fondamentales de la culture transcarinthienne !

Quelques siècles plus tard encore... Tous les exemplaires de journaux transcarinthiens ont disparu, à cause des coupures budgétaires drastiques pratiquées, à un moment, dans le financement des services publics. Subsiste cependant l'ouvrage de Mr Jpahdpin, La Civilisation Transcarinthienne au temps du président Páçë. C'est ce que l'on appelle, un peu faussement (mais nous y reviendrons) une source secondaire : elle a été écrite "de loin", sans l'accès direct aux événements que pouvait avoir un journaliste de la défunte et regrettée Voix de la Basse-Transcarinthie. Donc, ce n'est pas terrible, comme source. Mais c'est tout ce qui reste, puisque les sources dites "primaires", les journaux transcarinthiens auxquels Mr Jpahdpin avait, lui, eu accès, ont depuis tous disparu. Alors, il faut bien faire avec... Et les chercheurs d'étudier la Transcarinthie à partir de cet ouvrage, et d'être victimes, s'ils sont aussi naïfs que tous nos hypothétiques personnages précédents, du fait que Mr Jpahdpin avait déjà subi un effet de source. Il y a donc un effet de source dans la source, et un effet de source dans l'effet de source... La recherche moderne se concentre donc sur l'agriculture et la chasse en Transcarinthie, points particulièrement développés par Mr Jpahdpin - qui ne pouvait rien développer d'autre, puisqu'il n'avait pas d'informations sur d'autres domaines. A tel point qu'une prestigieuse chaire d'Etudes Agricoles Transcarinthiennes est créée.

Ces exemples sont bien sûr excessivement simplistes ; c'est volontaire. Mais l'effet de source tend à être à la fois simple et insidieux, "tellement simple qu'on en meurt" comme le dit (à propos d'une tactique zouloue, pas de l'effet de source) un officier dans le film , qui n'est pas trop mal, mais ne digressons pas. Il faut aussi dire que les effets de sources font souvent débat ; car les conditions dans lesquels ils interviennent ne sont jamais, bien sûr, aussi simples, parfaites et extrêmes que celles proposées ci-dessus. Quelques exemples, à présent, d'applications...

Vous avez peut-être entendu parler de la peur de l'an mil, ou des terreurs de l'an mil, dont la justification se trouverait dans l' Apocalypse selon Jean : "Heureux et saints ceux qui ont part à la première résurrection ! La seconde mort n'a point de pouvoir sur eux; mais ils seront sacrificateurs de Dieu et de Christ, et ils régneront avec lui pendant mille ans. Quand les mille ans seront accomplis, Satan sera relâché de sa prison." (Apocalypse, XX, 6-7) L'idée des terreurs de l'an mil étant que tout un chacun au Xème siècle, lorsqu'il n'était pas occupé à mourir de faim ou de maladie comme (c'est bien connu) tout le monde faisait au Moyen-Âge, courait en hurlant : "l'an mil arrive, c'est l'apocalypse !". Et de faire toutes sortes de choses idiotes pour sauver son âme avant le Jugement Dernier. A l'époque, ils étaient un peu c..., comme chacun sait.

Je caricature, mais la chose a fait débat et continue à le faire, jusque dans des publications récentes. Or, l'un des problèmes qui se pose est le suivant : si certains textes monacaux peuvent manifester une attention particulière à divers prodiges et signes (croix de sang apparue dans le ciel...), il est difficile de dire si ces passages sont à relier à une véritable peur de l'arrivée de l'an mil, et surtout si ces préoccupations étaient largement partagées, ou si elles étaient le seul partage de quelques moines. Seulement, nul paysan médiéval ne nous a laissé son Journal intime écrit en attendant la fin du monde (qui est en retard cette année). Ici nous touchons à l'une des origines courantes de l'effet de source : l'accès à l'écrit. Au Moyen-Âge, mais aussi aujourd'hui, tout le monde n'a pas un accès égal aux divers supports qui permettent d'exprimer et de fixer une pensée, qu'il s'agisse du manuscrit ou de la fameuse "blogosphère". Or, si nous accordons sans doute une valeur trop importante aux témoignages écrits par rapport aux autres, il est néanmoins une certaine réalité dans le fameux adage "les paroles s'envolent, les écrits restent" : si nous pouvons à l'envi tenter de déceler les préoccupations d'un Raoul Glaber, il est difficile de dire si le moindre serf, ou même un quelconque prêtre, seigneur, moine, était tout aussi sensible que Mr Glaber aux "multiples signes et prodiges qui eurent lieu dans notre monde [...] aux alentours de la millième année après la naissance de notre Seigneur" (Raoul Glaber, Miracles de saint Benoît). Et si, dans mille ans, quelqu'un prenait la blogosphère d'aujourd'hui comme source historique, pourrait-il y trouver un portrait fidèle de notre monde à nous ? Sans doute pas. Un portrait intéressant, oui, mais non pas "fidèle" : il n'échappera à personne que certaines nationalités, catégories sociales, professions, courants intellectuels et idéologiques... sont sur-représentés sur ladite blogosphère.

Un autre exemple d'effet de source, cette fois contemporain, et qui reste dans le thème de l'apocalypse : le Web-bot, un programme automatisé qui parcourt le web et tente, en établissant des tendances à partir de ce qu'il récolte, de faire des prédictions - à l'origine il s'agissait de faire des prédictions boursières. "[P]our l'instant, j'ai l'impression qu'ils [les développeurs du projet] interprètent les résultats comme nous interprétons les quatrains de Nostradamus", écrit sur son blog l'étudiant en informatique et "web strategist" Benoit Tremblay. À regarder le site du Web-bot, cela semble exact. Tandis que Raoul Glaber regardait le ciel pour y voir des croix sanglantes, certains, apparemment, regardent le web pour "obtenir un résumé de l'inconscient collectif, et donc une vision de l'avenir", comme le dit ce documentaire sensationnaliste (1:07 à 1:11). Et voilà qu'on demande au Web-bot si il sait quand va avoir lieu la fin du monde. Réponse : 2012. Ce qui est censé appuyer des théories à base de calendrier maya [en] sur l'apocalypse en 2012. Problème logique, comme le relève Cracked, site humoristique et néanmoins (parfois) intelligent [en] : "Les données du Web-bot se limitent à ce dont on parle sur Internet. [...] [L]es alarmistes prédisant la fin du monde inondent le net de tonnes d'information sur une prétendue apocalypse en 2012"... Par conséquent, le Web-bot "prédit" : (d'après Internet), la fin du monde aura lieu en 2012. Simple, et pourtant cela semble échapper aux amateurs du Web-bot (cf. le "documentaire" cité ci-dessus).

Hé bien, c'est tout à fait cela, un effet de source ; la source étant en l'occurrence Internet. Et, comme on le remarque ici, l'effet de source peut s'entretenir lui-même, gagner de la force à mesure que l'effet de source initial est repris et amplifié dans une autre source, elle-même reprise par une autre source encore qui reprend et amplifie l'effet davantage, etc.

Il ne faut pas croire, cependant, que l'effet de source n'est que cela, que rumeurs superstitieuses concernant la fin du monde que l'on prendrait trop au sérieux, mais contre lesquelles il suffirait d'appliquer une bonne dose d'esprit critique pour les faire disparaître. L'effet de source ne se résume absolument pas au mensonge et à la mauvaise foi, ni même à la superstition, à la naïveté et à la crédulité. Il peut être dû à des raisons fort peu dépendantes de la volonté de l'auteur, comme par exemple les conditions de production de l'écrit, comme dans le cas de nos peurs de l'an mil, mais aussi à la préservation ultérieure des sources : si une source disparaît sans laisser de traces, ou - ce qui est plus probable - une trace déformée, "secondaire", l'effet de source est là qui nous guette... Et bien souvent il ne peut être repoussé ou résolu, ni même déterminé avec certitude ; il plane comme une incertitude.

Je me permets de me citer moi-même pour donner un dernier exemple, qui m'est tombé dessus dans mon étude de la Heimskringla, une série de biographies des rois de Norvège du Xè au XIIè siècle, écrite au XIIIè (source "secondaire" donc). Le problème, dans ce passage, est de savoir quelle image du "roi idéal" la Heimskringla propose, notamment de savoir s'il s'agit d'un roi guerrier :

Dans The Viking Achievement, Peter Foote et David Wilson se basent non plus sur le contenu des sources, mais sur leur quantité pour émettre le jugement suivant : " La paix et la prospérité étaient appréciées - et il y a des légendes sur les grands et bons rois sous les justes règnes desquels le pays était prospère. Cependant, il est parlant que, de tous les rois de Norvège, on a retenu le moins de choses du règne d'Óláf le Calme, qui régna en paix de 1066 à 1093, tandis qu'on a retenu, ou inventé, le plus de choses sur les règnes des deux puissants vikings missionnaires, Óláf Tryggvason et saint Óláf, qui régnèrent pendant moins de vingt ans à eux deux " Cela concerne directement la Heimskringla : Óláf le Calme fait l'objet de huit chapitres plutôt courts, tandis qu'Óláf Tryggvason est gratifié de 113 chapitres ; quant à la Saga de saint Óláf, morceau de bravoure de la Heimskringla, elle compte 251 chapitres. Il est quasiment incontestable qu'il y a un " effet de sources " en faveur des deux Óláf " agités ", si j'ose dire, et au détriment d'Óláf le Calme.
[...] Par ailleurs, l'on pourrait expliquer le déséquilibre quantitatif entre la Saga d'Óláf le Calme et la Saga de saint Óláf ou la Saga d'Óláf Tryggvason par un effet de source de la part de Snorri lui-même : comme il se concentre essentiellement sur les conflits, les enjeux de pouvoir, le règne d'Óláf le Calme, s'il a véritablement laissé un souvenir de " calme ", ne présente guère d'intérêt comme cas d'étude. D'ailleurs, la phrase par laquelle Snorri conclut sa Saga d'Óláf le Calme ne simplifie pas les choses : " En tant que roi, il était très aimé, et durant son règne la Norvège crût grandement en richesse et en honneur ".

Ou peut-être Snorri ne disposait-il que de peu de sources sur Óláf le Calme, par suite, peut-être, du fait que ce raisonnement ("un règne calme n'est pas intéressant à raconter") a été tenu par les auteurs qui l'ont précédé. L'effet de source, typiquement, c'est ce doute ; c'est une probabilité, très rarement une certitude. L'on peut essayer de délimiter cette probabilité par la logique, mais tout cela reste supputations ; tout ce que l'on peut espérer, c'est de ne pas se faire prendre, non pas aux "mensonges" des sources, mais tout simplement à tous les effets, les miroirs déformants créés par leurs conditions de production, de conservation, et de lecture (y compris par nous-mêmes).

L'idée de l'effet de source amène à rappeler un adage d'historien qui n'est pas sans mériter qu'on s'en souvienne, y compris en-dehors de la pratique de l'histoire : "l'absence de preuve n'est pas une preuve d'absence". Et, serait-on tenté d'ajouter : "la présence de preuve n'est pas une preuve de présence". Et, si l'on veut pratiquer l'esprit critique, ce qui est toujours une bonne chose, alors oui, méfions-nous... mais pas tant du texte lui-même, contrairement à ce que l'on peut être tenté de faire, que de la façon dont il nous parvient et de la façon dont nous le recevons.


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