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Racines (1ère partie)

Par Sandy458

Racines

2009

 

Racines (1ère partie)


"Arbeit macht frei", Auschwitz, photo de Jochen Zimmermann, wikimedia commons, sous licence.


On demande souvent au créateur ce qui l'a amené à se vouer à son art, corps et âme.

Pour certain, c'est essentiellement une question de survie.

Au début, c'est le bruit de raclement prolongé et régulier qui provenait de son stand du Salon de l'Artisanat qui m'a attirée.

Puis, c'est la contemplation de ses gestes précis, de cette technicité maîtrisée qui semblait faire partie intégrante de la composition de son être, qui a achevé de me séduire.

Une pancarte joliment calligraphiée indiquait « sculpture sur bois, créations d'objets et de bijoux. M. Moniek. »

Sculpteur d'essences diverses, sculpteur d'âmes boisées, il n'en fallait pas plus pour que, définitivement conquise, je me décide à approcher de l'étal de l'artisan.

Courbé sur sa table de travail, il ne laissait discerner que son épaisse chevelure blanche et ses vieilles mains agiles qui s'affairaient avec passion.

Devant lui, s'étalaient ses créations : boîtes joliment sculptées dans des essences de conifères exhalant leurs parfums épicés de résineux, récipients décorés de la pointe alerte d'outils antédiluviens.

Plus loin, il présentait ses bijoux répartis en gammes de couleur et ses parures nées de la rencontre délicate de la vision créatrice de l'homme et de son patient travail sur des racines et des loupes soigneusement sélectionnées.

Il avait l'art d'exploiter ce que les yeux profanes auraient considéré comme des défauts impardonnables et de les sublimer, les magnifier et ainsi, changer le plomb imaginaire en un or bien réel. Sous ses doigts, les nœuds du bois se transmutaient en fins ornements, les contrastes des aubiers devenaient expression de la diversité humaine, les veines tortueuses et colorées charriaient les pigments de l'existence.  Plus qu'un artisan, il était aussi un artiste.

Enfin, au bout de son stand, il dévoilait des créations abstraites d'une étonnante facture comme il ne m'avait encore jamais été donné d'en contempler.

Le vieil artisan sculptait des racines torturées de buis et de bruyères, accentuant la tournure suppliciée des souches, creusant dans les chairs, dénudant les veines du bois au point de leur rendre un semblant de palpitation impossible.

De temps en temps, il s'essuyait brièvement le front du revers de sa main ridée puis il reprenait son travail silencieux non sans avoir vérifier s'il était temps de passer la lame de son couteau au manche de corne jaunie sur l'affutoir.

Alors qu'il était occupé à la conception de ces intrigantes figures, j'observais son outil découper un long ruban dans le bois blond.

La boucle tomba souplement au sol et rejoignit le tapis de chevelures d'arbres mêlées au pied de l'artisan.

Une vague de malaise s'empara de mon cœur, ma respiration s'accéléra tandis que je sentais une goutte de sueur parcourir la rigole cutanée de ma colonne vertébrale.

« Il est si adroit de ses mains, vous ne trouvez pas ? »

Je sursautai en percevant la présence d'un visiteur posté à mes côtés.

Troublée et fâchée par cette irruption intempestive, je me contentai d'acquiescer d'un bref signe de la tête.

« Vous connaissez l'histoire de Moniek ? »

Je secouais la tête de gauche à droite en signe de dénégation, me demandant si je n'allais pas m'éloigner du stand et revenir plus tard dans ma contemplation du vieil artisan lorsque le fâcheux aurait déguerpi.

Une musique d'inspiration klezmer* s'élevait du petit poste de radio que Monsieur Moniek gardait allumé à ses côtés, le volume réglé sur un niveau réduit laissait entendre la joyeuse trille d'un violon.

A SUIVRE ...

*La musique klezmer était colportée dans toute l'Europe de l'Est par des baladins juifs ashkénazes. On retrouve ses traces  depuis le moyen âge.



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