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Les pros de la phrase historique

Publié le 19 juillet 2009 par Doespirito @Doespirito
5869_t Ouvrez la porte du module lunaire. Descendez un à un les échelons. Et là, sous l’œil et les oreilles de 500 millions de personnes haletantes, il va falloir poser le premier pied sur la Lune. Et surtout, dire LA phrase, historique, de préférence, sensée immortaliser  votre sentiment et surtout l’importance colossale de l’événement.
Neil Armstrong n’a pas flanché. Enfin si, un peu, comme on le verra plus loin, mais on s’en moque. En pareille situation, il faut avoir à la bouche la déclaration que tout le monde attend. Celle qui va rester dans l’Histoire. Qu’elle soit dite devant des millions de gens ou énoncée en petit comité, puis colportée à l’infini par les biographes de tout poil. On se presse autour du grand homme ou de la grande dame, on se pend à ses lèvres. Et les mots, n’importe lesquels, seront gravés dans le marbre. Réfléchissez bien, ça sera peut-être votre tour, un jour...
Inondations_m Il faut être grand, en effet. La platitude sera lourdement sanctionnée par l’Histoire. Même mort depuis 106 ans, Patrice de Mac Mahon, 3e président de la République Française, traine comme un boulet ses déclarations au relief beauceron. Le 26 juin 1875, contemplant près de Toulouse les inondations de la Garonne, il lâche «Que d’eau, que d’eau !», symbole du commentaire le plus cucul-la-pralinesque devant une catastrophe. C’est à mettre au conditionnel, car les preuves manquent. Mais on ne prête qu’aux riches et Mac Mahon avait une lourde réputation dans ce domaine.
599px-Jean-Pierre_Rafarin_lors_de_la_remise_de_prix_Netxplorateurs_au_Sénat Edouard Balladur a joué des coudes pour se hisser à ce niveau : son fameux «Il fait chaud !» alors qu’il empruntait le métro entouré d’une nuée de photographes et de gardes du corps nerveux, est maintenant réutilisable à l’envi quand il s’agit de résumer le vide de la pensée. En se remémorant l’exquis «La pente est rude, mais la route est droite» de Jean-Pierre Raffarin, on ne peut s’empêcher de sentir un vague chatouillis dans les commissures des lèvres. J’ai réécouté récemment une autre des ses raffarinades, en anglais de surcroît. Car cet athlète couplet de la cuistrerie en a commis une belle dans la langue de Shakespeare, pour défendre le “Oui” à la Constitution européenne. Ça donne à peu près «Ze Yes needs the No to win... Against ze No», où l’obscurité des termes le dispute à l’hermétisme de la pensée.
453px-George-W-Bush Le champion toutes catégories de la phrase historique hilarante reste George Bush, qui a réussi à distiller un nombre hallucinant d’âneries, aggravant son cas par des erreurs orthographiques et grammaticales monumentales. On ne peut les citer toutes. J’en pose mille et j'en retiens une : l’étonnant compliment qu’il a servi devant l’assistance venue assister à Austin (Texas), en janvier 2002, à l’inauguration de son portrait dans une salle municipale : «Je voulais vous remercier pour après pris le temps de venir assister à ma pendaison». “Hang” en anglais, veut dire aussi bien “accrocher” que “pendre”. Le contexte de la phrase a toujours son importance. Mais c’est une manie, chez George Bush : le contexte, ça le fatigue, alors il s’assoit dessus.
Apollo_11_first_step Le 21 juillet 1969, en sortant de son module lunaire, Neil Armstrong avait eu six heures trente pour gamberger. Les yeux des Terriens braqués sur lui, tels l’œil de Caïn dans le ciel noir de l’espace, ce grand gars taiseux de Wapakoneta, Ohio, devait se rappeler le brief des crânes d’œuf de la Nasa. Et la descente n’était pas de tout repos. L’échelle du LEM ressemblait à ces échelles de piscine qui s’arrête quasiment au niveau de l’eau. Impossible de descendre dans l‘eau glacée petit à petit. Vous êtes obligé de sauter d’un seul coup. Je déteste ça, personnellement. Et puis c’est un peu dangereux, vous en conviendrez. On a eu chaud : on a échappé à une formule historique du  genre «P*** de m***, j’ai failli me p*** la cheville avec ces échelons à la c***».
Heureusement, Armstrong était un pro surentraîné. Il a été grand. Il n'a pas dit «Ah ouais, quand même...!» comme le premier blaireau venu. Ni «Que du bonheur!», façon Nicolas Hulot. Et il fait comme il a senti en lançant le fameux «That's one small step for [a] man, one giant leap for mankind», qu’on peut écouter ici. L’émotion, l'essoufflement, la mauvaise qualité de la transmission, ou son fort accent de l’Ohio l’ont fait avaler l’article devant “man”, ce qui laisse planer une incertitude sur la signification : un petit pas pour l’homme, au sens l’humanité, ou bien un petit pas pour un homme comme moi. Allez savoir. C’est le problème avec les phrases historiques. On n’est jamais sûr de ce qui a été dit réellement.
405px-Neil_Armstrong_1956_portrait Mais Armstrong, au fond de lui-même, s’en souciait peu. Il a accompli sa mission sans se poser de questions existentielles. Poser son pied gauche sur la Lune, ça porte sûrement bonheur et c’est la célébrité assurée. Mais lui, son vrai bonheur, c’était de piloter. Monitoré à distance, son pouls n’était pas particulièrement rapide, quand il a foulé le sol lunaire. Il était à 150 pulsations/minutes, quand il a posé le module lunaire sur la surface glacée de l’astre de la nuit.

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