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Un bien mauvais procès !

Publié le 09 août 2009 par Perce-Neige
Un bien mauvais procès !En vérité, Georges Parmentier ne savait plus très bien comment, dans cette situation, il était censé se comporter… Ni non plus pourquoi. Ou, plutôt, d’ailleurs, mieux vaudrait écrire qu’il ne le savait que trop ! Car cela faisait belle lurette qu’il se moquait à peu près éperdument de toutes les sottises invraisemblables que sa petite voix lui soufflait à l’oreille avec insistance. Cette fois, naturellement - et c’était couru d’avance… -, la petite voix lui recommandait impérativement de garder son sang-froid… Sauf que le type à moustaches, avec son blouson de pédé et son œil torve, avait décidément un drôle de genre. Et, surtout, de drôles de manières, croyez-moi ! Une fois franchie la porte de l’atelier, et tout en claironnant à tout va qu’il disposait de toutes les autorisations nécessaires, le loustic s’était, en effet, immédiatement dirigé vers notre ami ! Bon… Voilà le décor planté, n’est-ce pas ? On comprend aussitôt, dans ces conditions que, soudain, tout soit devenu légèrement plus compliqué à gérer… Vu que Georges Parmentier n’avait pas franchement pour habitude de se laisser marcher sur les pattes, fut-ce par un inspecteur de police descendu de Paris à peine quelques semaines en amont. Or, il faut bien le dire, Julien Tricard avait beau se targuer d’être sorti troisième de l’école des cadres, dix mois plus tôt, avec les félicitations du jury, oui madame, il avait, indubitablement, commis une grossière erreur psychologique – sans doute la toute première de sa carrière - en collant, autoritairement, sa carte professionnelle à moins de vingt centimètres des yeux de Gorges Parmentier. C’était, au fond, une manière de suggérer que son interlocuteur était, soudain, devenu myope en plus d’être, de toute évidence, complètement illettré. Ce qui constituait, accessoirement, la deuxième bourde de la matinée car, il faut être juste, même en l’absence d’Elodie Michon, Georges Parmentier se débrouillait très bien tout seul dès lors qu’il s’agissait d’établir des factures et d’encaisser les chèques qu’il soutirait à ses clients. Julien Tricard, lui-même, avait pu d’ailleurs en faire l’expérience, dix jours plus tôt, en récupérant l’Audi familiale après une bonne demi-journée d’escarmouches techniques dans les méandres des cylindres puis de contrôles divers ayant permis de conclure, non sans quelque désappointement, que décidément on n’avait rien trouvé de sérieux dans la mécanique et que le cliquetis en question n’avait sans doute pas d’autre origine que celle de la lime à ongles de madame qu’ils avaient finalement repêchée quelque part tout au fond de la boite à gants. Ce dont Julien Tricard, curieusement, avait paru se satisfaire. Si bien que sa visite matinale au Garage de l’Europe n’avait pas vraiment pour objet, cette fois, de s’acquitter de son dû en négociant, le cas échéant, une ristourne supplémentaire sur le montant net à payer, déduction faite, déjà, de pas mal d’abattements dont la liste, croyez le ou non, eût été assez longue à établir. Non, cette fois, figurez-vous, il était question de toute autre chose… Et Julien Tricard pouvait bien élever le niveau sonore de la conversation en forçant sur les graves, puis sur les aigus, le tout sans trop regarder à la dépense, Georges Parmentier n’était pas vraiment disposé à lui permettre d’exposer tranquillement son baratin. Car Georges Parmentier commençait à très bien comprendre le manège. Et n’avait donc, désormais, plus guère envie de discuter calmement. Car on pouvait dire à peu près n’importe quoi sur n’importe qui en sa présence, et Dieu sait que personne ne s’en privait, il était absolument impossible, en revanche, de lui faire entendre raison dès lors que le nom de François Mignon venait malencontreusement, au décours d’une phrase, à fleurir sur les lèvres de son interlocuteur. Oui, il suffisait d’évoquer, devant Georges Parmentier, l’espèce de triple salaud et d’enfoiré des particules (pour rester à peu près poli) qui, bizarrement, était parvenu rassembler suffisamment de bulletins pour se faire élire, les doigts dans le nez, président de la société de chasse, deux ans auparavant, non content sans doute de rappeler à tout bout de champ son statut de conseiller général, pour engendrer immédiatement sur le visage du garagiste d’Autrun sur Aubrac une réaction vasomotrice assez impressionnante qui précédait de peu le déclenchement brutal d’une diatribe particulièrement violente, assez décousue d’ailleurs, mais surtout très difficile à endiguer ne laissant, alors, que peu de chance à quiconque de pouvoir en placer une… Vous voulez tout savoir ? Le fait est que ce François Mignon n’était pas un voisin comme les autres (200 mètres à peine séparaient la grange de sa ferme, de la terrasse en béton dont Georges Parmentier était plutôt fier depuis que des anglais en goguette s’étaient arrêtés exprès dans le carrefour pour la photographier). Non, pas vraiment un voisin comme les autres, donc. A dire vrai, ce type était bien la pire calamité qui pouvait s’abattre sur vous, dans l’hypothèse où vous veniez d’acquérir, pour trois sous, un bâtiment à retaper, quelque part dans un coin perdu d’une province sans histoire. Car on vous apprenait un jour, par huissier interposé, ma chère, que vos arbres, comme par hasard, empiétaient sur le terrain du connard de première qui ne vous disait jamais bonjour sur son tracteur. Puis quelques semaines plus tard, toujours par la même voie, on vous faisait savoir que votre fosse septique empoisonnait gravement les canalisations du hameau. Ou bien, au choix, que vous étiez pénalement responsable, pour d’obscures raisons difficiles à comprendre, de la mystérieuse maladie qui avait décimé plus de la moitié des troupeaux de brebis des environs. Puis… Puis un jour vous en aviez assez ! Vraiment assez… Si bien que vous n’étiez même plus étonné de rien, venant d’un type qui semblait consacrer les trois quarts de son énergie à chercher de nouveaux moyens de vous nuire jusqu’à pouvoir vous éreinter, définitivement. Vraiment, on comprend sans peine qu’il était devenu, au fil du temps, à peu près impossible de parler calmement de François Mignon à Georges Parmentier. Si bien que Jean-Francois Tricard avait eu beau se défendre, argumenter, tenter de raisonner son monde, assurer que ce François Mignon n’était vraiment pour rien dans sa visite matinale, Humm, n’est-ce pas, Georges Parmentier, tout simplement, n’y croyait pas. Il ne fallait pas charrier, bordel ! Ce n’était tout de même pas l’effet du hasard qu’il soit, comme ça, un beau matin, ni plus ni moins accusé de viol, à quarante-cinq ans passés, dont plus de trente les mains dans le cambouis, du matin jusqu’au soir, sans jamais beaucoup s’arrêter, ni le midi, ni le week-end, sauf durant la saison, quand ils se retrouvaient, avec des potes, le dimanche, à arpenter la campagne, un fusil sous le bras, espérant un vol de perdrix, le cri d’un faisan, la course effrénée d’un lièvre démasqué à la lisière du maïs. Non, mais, franchement, suivez mon regard, la ficelle était trop grosse… Sûr, qu’il ne fallait pas trop insister et lui chercher des poux dans la tonsure, avait-il fini par brailler avant d’annoncer au jeune type – vingt-cinq ballets à tout casser, tu parles – qu’il n’en avait (excusez l’expression) « vraiment rien à foutre de ces conneries ». Voilà qui avait le mérite d’être clair, non ? Georges Parmentier avait déjà donné. Déjà donné ? Un euphémisme… Trois ans plus tôt, après l’accident, quand il s’était retrouvé les quatre fers en l’air, à l’hôpital, avec plusieurs côtes cassées et la jambe droite en piteux état, on lui avait déjà, figurez-vous, fourré les flics dans les pattes. On… Savez vous, par exemple, que François Mignon, largement introduit dans le beau monde, était notoirement de mèche avec toute la clique : huissiers de justice, policiers et autres salopards en embuscade bien décidés, d’ordinaire, à vous empoisonner la vie jusqu’au trognon ? Alors… Alors… Hélas ! Car ce qui n’avait rien arrangé c’est que Florence ne s’en était pas vraiment sortie, vu qu’elle avait calanchée dans l’ambulance avant même d’avoir pu entrevoir ne serait-ce que le hall des urgences de l’hosto… Prétexte qu’ils avaient saisi, naturellement, à la gendarmerie, pour évoquer, mi figue mi raisin, une alcoolémie légèrement supérieure à celle qu’ils attendaient. Putain… Voilà bien pourquoi Georges Parmentier avait été à deux doigts de craquer, cet été-là, oui, tout prêt de cracher le morceau en balançant aux flics les petites manies du conseiller général, et de son épouse par la même occasion. Sauf qu’au dernier moment, il s’était souvenu qu’il avait à faire à légèrement plus fort que lui par parenthèse et qu’il fallait donc mieux ne pas trop envenimer la situation, sauf à risquer d’être obligé de mettre la clé sous la porte, rien que ça. Alors Georges Parmentier avait ravalé sa salive, courbé l’échine comme un chien et tenu bon, oui, sacrément bon, vous pouvez me croire. Il le fallait, n’est-ce pas ? Pour lui, et pour le petit surtout. C’est que ses potes, tous, lui avaient dit. Ses potes, mais aussi ses oncles, ses tantes, cousins et cousines, à l’unisson, et même le chirurgien qui l’avait opéré plusieurs fois, un type bien, vraiment bien, dont on pouvait dire qu’il l’avait soutenu du début jusqu’à la fin, à savoir depuis les sirènes hurlantes de l’ambulance qui avait foncé à tombeau ouvert sur la départementale jusqu’à celles, toutes aussi hurlantes, croyez-moi, du fourgon de police qui l’avait conduit au tribunal. Vous avez un garçon, monsieur Parmentier, c’est ça ? Un garçon, oui… On ne pouvait pas prétendre le contraire ! Même si à douze ans, Paul-Henri était presque aussi tendre qu’une fille, avait les yeux de sa mère, et des cheveux, corbeau, qui lui tombaient sur les épaules. Un fiston, oui, qui finirait par devenir quelqu’un, et réussirait dans la vie, je vous assure, infiniment mieux que lui, Georges Parmentier, voilà ce qui n’était guère contestable. Précisément, c’était la fameuse petite voix qui lui avait raconté tout cela, même si, à dire vrai, elle ne lui avait guère donné de précision quant à la manière dont cette prédiction parviendrait, un jour, à se réaliser. Il fallait juste faire confiance, n’est ce pas… Car Paul-Henri passait son temps à rêvasser, à se triturer les méninges avec n’importe quoi que c’en était exaspérant, parfois, au point d’avoir envie de lui voler dans les plumes, et de remettre les pendules à l’heure, bordel, ce gamin est une plaie ! Sauf que question plaies, l’accident l’avait pas mal amoché, justement, et que, cloué dans son lit, Paul-Henri avait longtemps gémi comme un malade, que c’en était plutôt pénible, jusqu’au jour où quelque chose lui avait permis de retrouver un semblant de sourire. Quelque chose ? Allez savoir… Une illumination, le chant d’un pinson dans un arbre voisin, le souffle du vent, peut-être, un éclair d’orage, ou presque rien, qui sait… Quelque chose ! Le fait est que le gamin avait sans doute identifié une force en lui et que cette force (mystérieuse, au fond) lui avait permis de grimper illico dans un fauteuil d’handicapé. Le reste ne serait plus que détails et frou-frou, en comparaison ! Sauf pour son père, bien sûr, qui allait devoir se farcir tout ça longtemps, très très longtemps, du matin au soir, vacances et week-end compris, comme un éternel reproche qu’il se ferait à lui même, de l’avoir attrapé par le bras, le soir de l’accident, en lui racontant je ne sais plus quelle sornette, Paul-Henri, s’il te plait, viens par là, parvenant à le convaincre in-extremis, de grimper sur la banquette arrière de la Peugeot, tout cela au moment précis où Florence lui braillait dans les oreilles comme elle le faisait chaque fois qu’il osait lui reprocher ses absences, ses escapades dont il ne voulait rien savoir même s’il avait depuis longtemps deviné avec qui cette traînée passait ses journées. Ah oui ? Vraiment ! Continuez, car tout cela m’intéresse au plus haut point avait enfin répondu Julien Tricard qui cherchait, visiblement, à reprendre la main et attendait le moment opportun pour aborder les questions qu’il faudrait bien lui poser. Car ce qu’avait raconté Pauline Mignon au commissaire n’était pas vraiment joli, joli, non. Certes, à dix-huit ans, on est toujours un peu tenté d’en rajouter mais rien, non plus, n’était tout à fait exclu car ce type me paraît, effectivement, complètement à la masse, se disait Julien Tricard qui commençait à salement regretter de s’être fait refiler l’affaire et entendait d’ici les ricanements de ses collègues, au commissariat, les moqueries, les pitreries des uns et des autres. A la masse, j’vous dis. Il raconte n’im-por-te-quoi… Bordel, quelle vie !

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