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L'affaire Roland Bondonny

Roland Bondonny Marius Lac est un gendarme à la retraite qui vit seul à la Chapelle-Spinasse (Corrèze). Ce 25 août 2004, sa famille s'inquiète de ne pas avoir de nouvelles de lui depuis plusieurs jours. Comme il ne reçoit pas de réponses aux multiples coups de fil qu'il tente de passer à son cousin, Fernand Gourinel décide finalement de se rendre à son domicile pour tenter de savoir ce qu'il lui est arrivé.

Arrivé sur les lieux, il remarque une tâche de sang à l'entrée de la réserve de bois. Il ne lui faut pas beaucoup de temps pour comprendre que quelque chose de grave est arrivé et en s'approchant ses craintes sont confirmées lorsqu'il découvre le corps de Marius Lac dissimulé sous une brouette. En état de choc, Fernand Gourinel alerte les gendarmes qui arrivent peu après sur les lieux.
Dès les premières constatations, les enquêteurs sont persuadés du caractère criminel de cette affaire. Des traces de luttes sont identifiées à proximité du corps qui présentent de nombreuses plaies sur le crâne, comme si l'agresseur s'était acharné sur lui. En revanche, la maison de la victime n'a vraisemblablement pas été cambriolée.
Le juge Pierre Baron, en charge de l'instruction, privilégie dès le début des investigations quatre axes de recherches:
- Le crime d'un rôdeur même si le mobile du vol n'est pas établi.
- Une affaire passionnelle car Marius Lac était divorcé.
- Une éventuelle vengeance liée à sa carrière passée de gendarme.
- La piste d'un lien avec une affaire d'empoisonnement de chiens qui traumatise la région depuis plusieurs années et dans laquelle Marius Lac était un témoin important.
Ces empoisonnements en série ont débuté six ans plus tôt, le 30 août 1998 très exactement. C'est à cette date que les gendarmes reçoivent en seulement trois heures, sept plaintes d'habitants de la région d'Egletons (corrèze). Tous viennent raconter la même histoire: Ils ont retrouvé leur chien mort, vraisemblablement empoisonné.
Quelques jours plus tard, des chiens appartenant à un groupe de chasseurs meurrent dans d'atroces souffrances quelques minutes après avoir ingéré des boulettes de viande hachée de couleur bleue disséminées en pleine campagne. L'analyse de ces boulettes permet d'identifier la substance mortelle. Il s'agit de carbofuran, un puissant insecticide utilisé à l'époque en agriculture et interdit depuis en raison de sa grande toxicité.
La forte concentration du produit (5%) laisse à penser qu'il s'agit d'un insecticide utilisé par un professionnel.
Dans les semaines qui suivent, d'autres boulettes apparaissent dans les communes alentours comme à Rosiers d'Egletons, Moustier-Ventadour, Darnets, La Chapelle-Spinasse et Saint-Hilaire-Foissac. A chaque fois, le poison est déposé la nuit, les veilles de week-end, dans des zones habituellement fréquentées par les chasseurs. Le parallèle est très vite établi par la population: Compte tenu de sa parfaite connaissance des lieux, l'empoisonneur pourrait bien être un chasser lui-même. Son mobile serait alors de se débarrasser des chiens de ses "concurrents".
Un nom vient souvent à la bouche des habitants de la région, celui de Roland Bondonny. Ce notable est jalousé car il s'est constitué une zone de chasse privée très étendue fréquentée par seulement une dizaine de chasseurs. En plus, ce territoire est mystérieusement épargné par les empoisonnements.
Roland Bondonny, homme colérique et autoritaire, est en conflit depuis des mois avec des chasseurs pour des questions de limite de propriété. C'est à la suite d'une énième dispute qu'il aurait déclaré à son interlocuteur: "Tu veux me pourrir ma chasse, je te pourrirai la tienne". Et effectivement, depuis cette altercation, les boulettes bleues sont apparues un peu partout dans la région.
De son côté, Marius Lac, gendarme en retraite au courant de ces rivalités, invite ses collègues d'Egletons à enquêter du côté de la chasse privée de Roland Bondonny.Mais son témoignage restera sans suite.
A la fin de la saison de chasse en février 1999, le bilan est lourd: 30 chiens, des chats et un mouton sont morts après avoir mangé des boulettes.
Sept mois après le début de l'affaire, les autorités décident de mettre les moyens pour tenter de résoudre l'énigme. 13 gendarmes sont ainsi employés à plein temps dans ce dossier.
Cette décision est loin d'être superflue car après trois mois de calme, l'empoisonnement reprend de plus belle ses funestes activités.Désormais, onze communes sont touchées, y compris, et c'est plus grave, en plein centre des villages. Des boulettes sont même retrouvées dans des cours d'école.
La psychose s'installe en Corrèze. Des surveillances sont organisées parla population mais aucun témoin ne se manifeste auprès des forces de l'ordre.
L'enquête n'avance pas et durant près d'un an en 2000, les boulettes disparaissent aussi mystérieusement qu'elles étaient apparues. Alors que la peur commençait à retomber, l'empoisonneur dépose de nouvelles boulettes en février 2001 à Darnets et Moustier-Ventadour. Mais cette fois, les gendarmes ont une piste. Une Renault Express blanche est aperçue par quatre témoins. Son conducteur est passé à plusieurs reprises devant leur maison. Le lendemain, des boulettes sont retrouvées à l'endroit exact où la voiture avait fait demi-tour.
Les témoins sont précis puisqu'ils indiquent aux gendarmes que la plaque d'immatriculation de la Renault se termine par "RM 19". Parmi les 14 véhicules identifiés, figure celui de Roland Bondonny, accusé par la rumeur depuis le début de l'affaire.
Avant même que les enquêteurs ne le convoquent, Roland Bondonny se présente spontanément à la gendarmerie. Il souhaite porter plainte car sa chienne a, elle aussi, été victime de l'empoisonneur. Les gendarmes en profitent pour lui poser des questions sur son emploi du temps trois jours auparavant. Il répond être resté chez lui à regarder un match de football, or, après vérifications, il est établi qu'aucun match n'était diffusé ce jour-là à la télévision. Des questions lui sont alors posées sur les circonstances de la mort de sa chienne.
Roland Bondonny explique l'avoir installé à l'arrière de sa Renault Express dont une grille métallique sépare les deux places avant de la zone de chargement pour l'emmener chez le vétérinaire. Pressé de questions, Bondonny s'énerve et refuse que l'on fouille son véhicule. C'est alors que les gendarmes le laissent partir en prenant la précaution de le suivre à distance. Arrivés à son pavillon de chasse, les gendarmes interviennent et procèdent à la perquisition du véhicule. En neuf endroits, tous situés à l'avant de la Renault, les techniciens retrouvent du carbofuran pur concentré à 5 %, comme dans les boulettes de viande.
Or, Roland Bondonny avait expliqué que sa chienne empoisonnée se trouvait à l'arrière de la fourgonnette. Se rendant compte de l'incohérence de ses explications, il tente maladroitement de changer de version en racontant que finalement sa chienne était sur le siège avant. Mais les gendarmes ne le croient pas, pas plus qu'il ne croient ses dires lorsqu'il affirme que sa chienne a vomi dans la voiture ce qui pourrait expliquer les différentes zones de découverte du poison. Mais en l'absence de viande dans les prélèvements, sa version ne tient pas.
Logiquement, Roland Bondonny est mis en examen pour acte de cruauté envers les animaux le 14 février 2001.
Le 24 juin 2003, après plus de deux ans d'instruction, s'ouvre devant le tribunal correctionnel de Tulle le procès de l'empoisonnement des animaux. Avec pas moins de 80 parties civiles pour 144 animaux domestiques tués, le procès est retransmis sur écrans géants dans trois salles du palais.
Mais dès le premier jour de l'audience, à 8 h 45, l'avocat de Roland Bondonny annonce que son client vient d'être renversé par une camionnette sur le parking de son hôtel et qu'il est blessé. Dans le tribunal c'est à la fois la stupéfaction et l'incrédulité. Après avoir mandaté un expert médical, le président du tribunal prend la décision de renvoyer le procès.
L'audience suivante s'ouvre donc quatre mois plus tard, le 1er octobre 2003. Et cette fois Roland Bondonny est présent. Il arrive quasi-triomphant au volant de sa grosse berline allemande protégé par un cordon de policiers. L'homme intimide dans la région et peu nombreux sont les témoins qui acceptent de déposer à la barre. Seuls Eric Fournial, un chasseur en conflit avec le prévenu et Marius Lac osent s'exprimer. Ce dernier explique notamment avoir été menacé de mort par le négociant en vins et qu'il lui a fallu bien du courage pour venir aujourd'hui au tribunal.
Lorsque le débat s'oriente sur les questions techniques et notamment sur la présence de poison à l'avant de son véhicule, Bondonny s'embrouille dans ses explications. Pour couronner le tout, son propre fils vient témoigner et raconte avoir lui-même ouvert les portes arrières de la Renault pour faire monter la chienne malade. Ceci en totale contradiction avec la seconde version donnée par son père selon laquelle la chienne était à l'avant.
A la fin des débats, le Procureur demande le maximum, soit deux ans d'emprisonnement. Reconnu coupable par le tribunal, Roland Bondonny est finalement condamné à deux ans de prison dont un avec sursis et à 111613 euros de dommages et intérêts pour les victimes. Comme la loi le lui autorise, il décide de faire appel. Son procès est prévu pour le mois d'octobre 2004.
Et c'est à moins de deux mois de l'ouverture du procès que Marius Lac est retrouvé mort assassiné. Sur la scène de crime, les gendarmes découvrent un indice intéressant. Il s'agit d'un bout de papier à moitié calciné sur lequel sont notés des noms de ville allant de la région parisienne jusqu'à la Corrèze. Au dos du document est écrit le numéro de téléphone de Marius Lac. Ces éléments laissent à penser que le meurtrier n'est visiblement pas de la région et s'est préparé cet itinéraire pour se rendre en Corrèze.
Un autre élément vient confirmer l'intuition d'un crime perpétré par un "étranger". Le jour du drame, une Alfa-Roméo rouge immatriculée en 02 a été aperçue par plusieurs habitants de la Chapelle-Spinasse, dont la victime elle-même qui l'a raconté à sa fille au téléphone quelques heures avant sa mort. Enfin, un étrange cycliste chaudement vêtu malgré la période estivale, n'a pas manqué de se faire remarquer sur son vélo vert ce 24 août. D'autant plus que selon certains témoins il leur aurait demandé de lui indiquer la résidence de Marius Lac.
Un dernier témoignage intéresse également les enquêteurs. Celui d'une employée de péage qui affirme avoir été troublée par un usager de l'autoroute le 24 août vers 22 heures lorsqu'elle s'est aperçue que ses mains et son visage étaient couverts de sang.
Dans cette affaire de meurtre tout s'accélère le 6 septembre 2004. Ayant placé Roland Bondonny sur écoute, les enquêteurs tombent sur une conversation téléphonique particulièrement intéressante. Bondonny et son interlocuteur semblent méfiants et utilisent des codes pour se fixer d'autres rendez-vous téléphoniques. L'appel vient de la commune de Fourmies (Nord), où réside la plupart du temps Roland Bondonny pour ses affaires de négoce en vins de Bordeaux.Il s'agit du numéro d'un bar dont le gérant s'appelle Alain Bodchon.
Parallèlement, l'analyse croisée du fichier des cartes grises et des relevés téléphoniques permet d'identifier un homme, propriétaire d'une Alfa-Roméo rouge immatriculée dans l'Aisne, ayant eu des contacts téléphoniques avec Roland Bondonny. Interrogé par la police, l'homme reconnait posséder la voiture mais explique qu'il ne l'utilise jamais mais la prête à un ami dénommé Alain Bodchon. En recherchant les relais téléphoniques activés par le téléphone portable d'Alain Bodchon le 24 août, les gendarmes retracent très exactement le parcours tracé sur la feuille de papier retrouvée sur la scène de crime.
Le 13 octobre 2004, l'affaire des chiens empoisonnées revient sur le devant de la scène médiatique avec l'ouverture du procès en appel. Mais une nouvelle fois l'audience est reportée car le président du tribunal est souffrant.
Surveillés depuis plusieurs semaines dans l'espoir de prendre les deux hommes en plein échange d'argent, Roland Bondonny et Alain Bodchon sont finalement interpellés simultanément le 19 octobre 2004.
Si Roland Bondonny se borne à déclarer qu'il a rien à voir dans cette histoire, Alain Bodchon décide de tout avouer. Oui c'est lui qui a tué Marius Lac pour le compte de son ami Roland Bondonny. Il explique que cela faisait des mois que Bondonny le harcelait pour qu'il se rende en Corrèze corriger ce Marius Lac qui serait l'instigateur de toutes ces accusations d'empoisonnement. Bodchon est influençable et cède en décembre 2003. A cette date il descend en Corrèze mais ne trouve pas l'ancien gendarme. C'est alors que Roland Bondonny poursuit son harcèlement jusqu'à ce qu'Alain Bodchon accepte d'y retourner une seconde fois en août 2004 avec une grosse somme d'argent à la clé.
Les éléments recueillis par les gendarmes sont alors suffisamment probant pour que le juge d'instruction mette les deux hommes en examen le 21 octobre 2004. Placés en détention provisoire ils sont extraits de leurs cellules le 13 décembre 2004 pour la reconstitution du meurtre à la Chapelle-Spinasse.
Alain Bodchon coopère avec les enquêteurs. D'après ses déclarations, il aurait interpellé Marius Lac en prétextant vouloir acheter son 4X4. Puis, après être entré dans la maison pour consulter les papiers du véhicule, il aurait profité que Marius Lac lui tourne le dos en retournant au garage pour le frapper. S'en serait suivi une lutte entre les deux hommes durant laquelle Marius Lac, comprenant l'origine de cette agression, lui aurait lancé "Espèce de fumier, tu viens du Nord". C'est alors que Marius Lac se serait emparé d'une hache et aurait frappé son agresseur à la main (d'où le témoignage de l'employé de péage) avant de perdre son arme au profit de Bodchon.
Se sentant démasqué, ce dernier lui aurait alors porté le coup de grâce à la tête.
Depuis sa prison de Tulle, Roland Bondonny prépare sa défense. Selon lui, Alain Bodchon aurait agi de sa propre initiative. Criblé de dettes et connaissant parfaitement l'affaire des chiens empoisonnés, il serait allé éliminer ce témoin gênant pour Bondonny dans le but de lui soutirer de l'argent ensuite pour "service rendu". Bien entendu, les avocats de la famille de la victime ne croient pas une seconde à cette thèse pour le moins fantaisiste.
Dans le dossier des chiens empoisonnés, un nouveau témoignage vient enfoncer un peu plus dans cette affaire. Le 21 octobre 2004, alors que Roland Bondonny est incarcéré depuis 48 heures, un fax arrive à la mairie de la Chapelle-Spinasse. Le document est signé de la main de Bernard Nival, un grossiste en insecticides installé dans le Nord. C'est en ayant lu un article dans le journal parlant des deux affaires impliquant Roland Bondonny qu'il l'aurait reconnu. C'est chez lui qu'il se serait approvisionné en carbofuran à plusieur reprises.
C'est avec ce nouvel élément dans le dossier que le procès en appel des empoisonnements s'ouvre le 2 février 2005 à Limoges. Bien que non concernées par cette affaire, les filles de Marius Lac sont présentes au tribunal pour apercevoir celui qui pourrait avoir commandité le meurtre de leur père.
Mais comme en première instance, l'accusé n'est pas présent à l'ouverture de l'audience. Les minutes s'écoulent jusqu'à ce que la nouvelle tombe: Roland Bondonny s'est donné la mort par pendaison dans sa cellule. Son corps a été retrouvé par ses gardiens vers 6 heures du matin alors qu'ils venaient le réveiller. Avant de se suicider, Bondonny a laissé une lettre à son avocat dans laquelle il explique être accusé à tord mais préfère en finir car il n'a pas confiance en la justice.
Bien entendu cette annonce fait l'effet d'une bombe au palais de justice. Le geste de Roland Bondonny est interprété par les victimes comme un acte de lâcheté et un aveu de culpabilité.

Bondonny mort, l'affaire des chiens empoisonnés ne sera jamais jugée. En revanche, le procès d'Alain Bodchon s'ouvre devant la cour d'assises de Tulle en mai 2007.

Comme on pouvait s'y attendre, l'ombre de Roland Bondonny plane sur l'ensemble de la durée des débats. Alain Bodchon tente de minimiser son geste en déclarant qu'il n'avait pas l'intention de tuer Marius Lac mais seulement de lui faire peur. Pour autant les jurés retiennent la préméditation et condamnent le gérant de bar à 22 ans de réclusion criminelle le 15 mai 2007.

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