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Jésus est là

Publié le 10 août 2009 par Memoiredeurope @echternach

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Je suis arrivé à Cantiano quelques jours après la canicule. On n’avait jamais vu cela : plus de quarante degrés à quatre cent mètres d’altitude. Dans cette vallée où la Via Flaminia conduisait les soldats et les marchands romains de la capitale de l’Empire vers l’Adriatique, on est plutôt habitué au frais humide de la nuit.

Ce soir vers minuit, le village se rassemble sur la place bordée à droite par l’hôtel de ville, fermée sur le devant par le flanc de pierres apparentes de la collégiale et close en demi courbe par des maisons sages précédées de terrasses où se rassemblent les différents partis, devant une bière, une glace ou un café.

Avant le coucher du soleil la lumière était somptueuse, faisant jouer tous les contrastes des monts alentours, en révélant la quiétude d’un village clos sur lui-même, tout en rondeur, en courbes et en rues étroites. Après le coucher du soleil et la messe du soir, le ciel fait apparaître une lune pleine qui éclaire par l’arrière de manière surréaliste de petits nuages qui semblent jouer à saute moutons. Une révélation.

La banda, les membres de l’orphéon se sont assis et ont entamé un medley, un pot-pourri qui passe en revue des classiques américains et des polkas d’entre deux guerres. Le public ravi tape dans ses mains. Les plus âgés balancent leurs pieds et de jeunes bambines aux cheveux de fée passent devant eux sur des petits vélos silencieux.Le chef d’orchestre c’est Pilate, me dit une des amies de Cantiano. Elle m’a confié tout à l’heure, en désignant du menton le patron du restaurant : c’est Jésus. J’apprendrai que la grosse-caisse est un soldat romain et que son voisin qui agite des timbales est saint Paul. Il ne restait que de voir passer la Madone. La voilà, mais c’est une ex-madone. Où est donc la nouvelle ?

Cantiano est en crise, comme beaucoup de petites communes qui ont perdu leurs industries. Ici, on fabriquait des meules pour les moulins à blé. Une activité qui n’a pas perdu de son actualité, mais qui n’a pas résisté aux désintérêts familiaux et aux crises d’héritages. Prise par l’histoire entre la domination de Gubbio sa voisine, puis par les Montefeltre et Urbino, elle se situe aujourd’hui à la frontière de l’Ombrie et des Marches. Dans le jeu resplendissant de la lumière qui joue à s’infiltrer dans les plis des vallées, on devine pourquoi cette petite ville fortifiée a joué un rôle important dans le contrôle d’une voie de communication essentielle. Les montagnes sont tout près, parcourues de sentiers aménagés et percées de grottes calcaires.

De ce passé vécu comme une résistance, il en reste un sentiment de force qui ne s’applique plus à rien, sinon à la lecture du patrimoine et à séduire des visiteurs de passage qui apprennent à trouver des spécialités qui semblent ressorties des placards de la grand-mère : les griottes (la visciola et l’amarena) à l’origine de marmelades et de conserves et le pain (Il pane di Chiaserna) que relaient des promenades botaniques où on leur promet de rencontrer également les loups et les chèvres pour une sorte de conte de Monsieur Seguin. Plusieurs boutiques sont là pour témoigner de la redécouverte de ces trésors redevenus précieux en un siècle uniforme. Il est vrai que j’ai vu plusieurs fois le patron du restaurant venir retourner les bocaux de griottes alcoolisées qui vieillissent au soleil, dans un geste méthodique.

Mais Cantiano, avec ses personnages modestes, célèbres et quotidiens…je n’ai pas cité les Juges que je viens de croiser, pas plus que Marie-Madeleine qui nous a rejoint, se retrouve autour et avec la Turba. Impossible de trouver qui pourra me donner une explication du nom de cette grande fête du Vendredi Saint. Sinon que la Turba, c’est la foule mélangée, celle qui s’écoule comme un tourbillon incertain. Par contre on me parle plus simplement des temps troublés des affrontements entre Guelfes et Gibelins, de la souffrance des pauvres gens, du rôle des flagellants qui parcourent les provinces. «  L’un popolo processionalmente, talora fino al numero di dieci e ventimila persone, si portava alla città vicina, e quivi nella cattedrale si disciplinava a sangue, gridando misericordia a Dio e pace tra la gente. Commosso il popolodi quest’altra città andava poscia all’altra, dilabierà che non passo il verno che si dilatò una tal novità anche oltremonte e giunse in Provenza e Germania… »

De siècle en siècle, la procession qui n’est ni théâtre, ni célébration religieuse, mais une sorte de cliché instantané que l’on retrouve sous divers traits dans d’autres villes italiennes et européennes, est devenue un rendez-vous communautaire ; un partage qui a pris sa forme actuelle dans les années quarante et cinquante. Elle a rejoint d’autres Passions, dans un cadre associatif européen, au sein d’europassion.

Cantiano est pour moi un retour. La relance d’un projet d’itinéraire interrompu du fait de la mobilité électorale italienne qui a fait disparaître une partie des communautés de montagne, « la Route Lübeck Rome, un parcours historique vers la Paix ». 

Cantiano est un point de ce parcours à partir duquel reconstruire le projet. Et Gino Traversini, ancien Maire et aujourd’hui Président de la communauté de montagne del Catria e Nerone tient à reprendre le fil cassé. Il porte d’ailleurs un nom où quelques immigrés luxembourgeois vont se reconnaître. Un cousinage qui parle lui aussi de l’Europe.

Et quelques rendez-vous en perspective dans les mois qui viennent, après tant d’autres durant l’année passée.


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