Magazine Journal intime

Banane

Par Eric Mccomber
Le premier, c’était un banane. On appelait ça ainsi à cause de la selle, qu’on appelait un siège. Un « siège-banane », c’était le summum, à l’époque, et moi, c’était mon premier. Je m’en souviens comme si c’était, euh… mettons presque récent. Une sorte d’arche dorée montait derrière et la selle elle-même brillait de reflets turquoise-goldflake. Les poignées du guidon montaient très haut de chaque côté et avaient été recouvertes d’un plastique doré plutôt mou qui sentait le char neuf. Le tout était dirigé par un système ultramoderne à trois vitesses contrôlées par une énorme boîte de rapports à levier, du genre oldsmobile. Pour freiner, fallait simplement donner un coup de pédale vers l’arrière.
Mon banane est arrivé à la maison avec quatre roues. Deux paires. La paire supplémentaire était vissée à mon cadre vers l’arrière et me permettait de rouler en attendant que je trouve mon équilibre. Ce problème me fascinait parce que je voyais bien les mômes plus vieux qui roulaient à toute vitesse sur leurs deux roues, mais je n’avais pas la foi. Je testais avec mes légo. Deux points d’appui, ça tombe. Trois, ça marche, mais deux, ça tombe. Je tentais de faire tenir un petit tabouret sur deux de ses pattes et pof ! pof ! pof ! Chaque fois il se barrait sur la moquette du sous-sol. Alors je n’y croyais pas, à cette histoire d’équilibre.
C’est Popa qui m’a un peu bousculé. Il me dit :
— Demain on enlève les tites-roues.
— Jva tomber.
— Non-non, m’a te tnir en arrière.
AH ! Si Popa tient en arrière, c’est autre chose.
Alors pendant plusieurs semaines, il me semble, mais ça aurait pu être plusieurs jours ou tout un été, c’est loin, nous roulions autour du rond-point sur Léopold-Pouliot, la rue de mon enfance. En fait, moi je roulais et Popa courait derrière en tenant l’arche doré de mon siège-banane. Ce qui est certain, c’est que nous roulions toujours plus vite et que j’y prenais goût.
Jusqu’à ce jour où il s’est produit un événement. Je me souviens, Xému sait pourquoi, que c’était à la brunante. Ça semble logique, puisque le jour, Popa devait sans doute bosser.
En tout cas. Nous roulons-courons comme ça autour du rond-point comme d’habitude, mais très très vite. Presque hors d’haleine, je crie de joie et j’en ajoute :
— Plus vite, Popa, plus vite !
Il ne répond rien, mais nous allons effectivement plus vite.
— Encore plus, encore plus vite !
Et mes petits pieds poussent les pédales le plus fort possible. Je file comme une balle de .22 autour du rond-point. Soudain, nous croisons un type qui ressemble énormément… pas le temps ! Pousse-pousse-pousse… Écrase les pédales… ouf-ouf-ouf !
— Popa, c’est qui le monsieur ?!… Plus vite, Popa, plus vite, plus vite !
Concentré sur l’effort et grisé par la vitesse, je fonce autour du rond-point. Revoilà ce monsieur qui se rapproche, qui ressemble vraiment à mon père. Il me fait signe, il sourit… C’est… C’est lui ! C’est Popa. Mais alors, qui me tient ? Je me retourne. Personne. Je regarde devant.
— Popa ?
— Bien oui. Tu vois ben, tu roules tout seul depuis dix minutes.
Il m’attrape avant que je tombe. Si j’avais appris à voler ce jour-là, ça ne m’aurait pas plus impressionné. Les yeux écarquillés devant l’accomplissement, les pommettes brûlantes, je me suis assis sur la chaîne de trottoir et j’ai regardé le ciel. Je me souviens des nuages cotonneux de cette journée d’automne. Une brise fraîche m’a caressé les côtes. Les arbres avaient revêtu leurs fringues multicolores. Mon père tenait le siège-banane et me regardait, amusé. Mois je secouais la tête. Devant moi s’ouvraient des mondes et des univers de possibilités.
— Fiou, Ppa. Chus capabe.
— Ben oui, t’es capabe, fils.
En route sur la Gaxuxa, en Suisse, en Hongrie, en Roumanie, en Ukraine, pratiquement chaque jour j’ai une pensée pour cette course autour du rond-point de la petite rue Léopold-Pouliot. Bonne fête, Popa. Je t’aime.© Éric McComber

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