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Retour sur Paris

Publié le 10 août 2009 par Arsobispo

Je m’étais lancé le défi de regarder défiler la France, sans interruption. Pendant 5 heures d’affilé, de Perpignan à Paris, en TGV… Le livre que je lisais, « une parenthèse espagnole » de Sylvie Gracia, ne me semblait pas être approprié à combler le temps du voyage entre mon pays d’élection et celui de l’obligation professionnelle. Mais le propos de l’auteur basculant entre deux récits distincts, -les souvenirs d’une amie récemment disparue et la relation d’un voyage en Espagne à la recherche d’un passé familiale - ne m’attirait guère, le premier noyant le second, mon préféré. Alors j’ai limité le décors à la fenêtre que j’occupe à bâbord, sur le côté gauche dans le sens de la marche, en direction du l’ouest.

Après avoir quitté Perpignan, nous suivons la route de Narbonne et peu après la traversée de Salses, de l’autre côté du wagon apparaît l’étang de Leucate. De mon côté toujours la route, puis au-delà l’autoroute. Peu après, on traverse un étang, ou plutôt une succession d’étangs. La voie SNCF semble survoler les eaux, tant la voie est étroite. Il s’agit du premier, l’étang de La Palme. Plus loin, un autre, plus vaste, probablement de Bages. Un petit îlot semble déborder de maisonnettes ! Village de pécheurs ? Vit-il toujours ? Il doit posséder une histoire, mais il me semble difficile d’y vivre aujourd’hui, enserré par cette eau marécageuse, probablement saturée de sel, empêchant toute forme de vie. La présence de salins autour n’est pas à exclure. Les maisonnettes me semblent d’ailleurs entretenues. Mais comment les rejoindre ? L’impression d’un manque de profondeur exclue l’utilisation de barque ou de barge…

Puis des cabanes et d’hideux préfabriqués industriels au milieu de tas d’ordures annoncent Narbonne. Platane monstrueux au tronc ventripotent ! Un canal, puis la gare ou j’étais venu chercher mes amis bangards pour une tournée œnologique dans les corbières. Premier arrêt, il est 18H15. Un vieux wagon de micheline, rouillé, sur une voie désaffectée. Il me fait penser au vieux bus du film « Into The Wild ». Le TGV repart, avec cette douceur sans à-coups, étonnante pour une telle masse et si contraire aux transports habituels tels que l’avion ou l’auto… De l’autre côté du wagon se profile au loin la Clape. En ce moment, peut-être que mon frère se prépare pour le rituel de l’apéro ; de mon côté, vignes et roseaux, ponctués de mazets. La rectitude des ouillères étonne parmi les terrains d’herbes folles asséchées par l’été. Un premier tunnel. Une première manade. Des bosquets de résineux offrant un peu d’ombre à des mas puis, l’annonce d’une nouvelle ville avec des terrains de sports. Je reconnais sur son promontoire, la cathédrale. Nous entrons dans Béziers. Dans une semaine va se tenir la feria annuelle. Cette année, un programme exceptionnel de corridas. Je n’y serai pas… Peut-être l’année prochaine ? Le train s’est arrêté. De nombreux touristes montent nous rejoindre, clôturant leurs congés avec force bagage et le regret qu’affiche la tenue de vêtements légers, short, tee-shirt, espadrilles ou nu-pieds. Il est 18H34. Je m’aperçois que le soleil ne me frappe plus directement. Il est passé par derrière. La terre à nue. Quelques cactus, puis de nouveau des roseaux en frange d’une zone industrielle. Un vol d’étourneaux au dessus d’un cimetière. Une vigne abandonnée et de nouveau des détritus annonçant une bourgade. En fait, il s’agit d’un petit aéroport. Deux ou trois monoplans de tourisme ! Sans doute celui de Béziers car de nombreux véhicules encombrent son parking. Le TGV s’enfonce dans un étroit couloir puis ressort sur un même paysage de vignes, de bambous, d’arbres fruitiers. Puis l’entrée en gare d’Agde, désolée entre vieilles bâtisses abandonnées et caravanes délabrées, rouillées. Au loin, pourtant le vieux clocher sombre me rappelle que cette ville est belle. Souvenirs lointains de ma rencontre avec Denis Fonquerle, qui était à l’époque conservateur du Musée d’Agde et directeur du Centre Méditerranéen d’Étude et de Recherches Archéologiques Subaquatiques, et fut l’inventeur de l’Ephèbe d’Agde dont il faut que je vous raconte l’histoire.

C’est probablement l’une des plus belles statues grecque que je connaisse. Elle était à l’époque au musée du Louvre. Denis Fonquerle et son équipe l’a trouva au début des années 1960 dans le lit de l’Hérault. il lui manquait ses bras. PourDenis, il se trouvait là depuis l’antiquité, probablement tombé lors de son déchargement d’un gauloï, navire de transport à la coque enflée (« rond » en grec). Dans sa chute, la statue s’était brisée et par conséquent, les morceaux reposaient toujours dans la vase du port.

Bien des années plus tard, lors de la réfection du pont, il réussit à lancer une campagne de fouilles avant les travaux. Ses suppositions s’avérèrent fondé, le bras gauche de l’Ephèbe fut découvert. Denis Fonquerle écrivit aussitôt au Louvre afin de signaler sa découverte, et précisant qu’il tenait bien évidemment le bras à la disposition des conservateurs de l’époque. En réponse, on lui rétorqua que son bras, il pouvait très bien le garder, que l’Ephèbe était connu dans le monde entier manchot et qu’il était inconcevable de lui replacer cet appendice. Pouvait-on imaginer un tel outrage. C’était comme souiller la Vénus de Milo ! Malraux à la même époque tenait d’ailleurs le même discours en faisant remarquer que les statues grecques sans bras portent une puissance symbolique que leurs créateurs n’auraient su leur insuffler.

Du coup, Denis conservait le bras dans son musée. Le plus drôle de l’affaire est que l’Ephèbe allait retourner quelques années plus tard à Agde, lorsque fut achevé le musée destiné à l’accueillir. Je ne sais toujours pas si le bras a été replacé. Denis par contre est mort depuis…

Il est 18H48 lorsque le train quitte Agde. De grandes bâtisses de pierres, closes pour la plupart rappellent qu’Agde était une ville de commerce maritime. Vu la taille qu’elles possèdent, ce passé devait être florissant… Des marais envahis par les joncs longent un canal sur des terres autrefois insalubres, peuplées de milliards de moustiques. Ils en subsistent encore quelques hordes virulentes. Un camp de romanichels s’est caché sur une lagune envahie de tamaris. Les premières vignes enclosent par des murs de roseaux étagent des grappes de raisins, ainsi protégées du vent, parfois violent. De l’autre côté du couloir, je jette un œil par la fenêtre. Un gigantesque parking puis, au delà, la mer en façade, comme assiégée par une armée de véhicules aux aguets.

Une nouvelle manade, puis les faubourgs de Sète. HLM, villas, lotissements, avant que l’étang de Thau n’apparaisse. C’est ici que j’avais observé un petit port ou quelques bateaux de pécheurs aux vives couleurs sommeillaient. Toutes ces couleurs m’avaient donné l’envie d’y venir et peut-être d’y découvrir une rôtisserie ou j’aurai dégusté une sardinade… Il est 19H. Dans le calme de l’arrêt, j’entends distinctement derrière moi une musique rap, lancinante et saccadée… A priori, toujours personne à mes côtés. Pourvu que cela dure, bien que je n’y croie guère. Les grandes gares sont à venir. L’herbe jaunie ondule sous le vent du sud-ouest. Comme partout des tags sur des hauts murs, puis une raffinerie, des usines. Sète est industrielle avant d’être un port. Dans la travée devant moi, un jeune homme lit le guide Michelin de la région. Je sais ou ses pensées se tournent car un portrait de Brassens figure sur la page lue. Entrepôts, longues brochettes de camions, bambous, citernes puis une autre raffinerie et son réseau de voies ferrées en tous sens. Nouveau village annoncé par une usine abandonnée, elle aussi taguée, cette fois ci en couleurs, plus joyeuse en somme. De nouveau des maisons toutes semblables, sans doute bon marché, mais dépersonnalisant le village. On voit les mêmes dans tous les faubourgs des villes de tous les continents. Un vol d’aigrettes me fait penser que je n’ai pas encore vu de flamants roses, habituels sous ces cieux. De l’autre côté du couloir central, la main de l’homme caresse les cuisses bronzées de sa jeune compagne. Mes yeux retournent à la vitre. Palmiers, central électrique, beaucoup de laideur puis les premières meules de foin.

Je quitte ma place. Autant profiter de l’absence de voisin, pour aller se soulager avant Montpellier. J’observe les passagers que je ne distinguais pas d’où j’étais assis. Tenues légères, épaules découvertes, shorts, aussi bien pour les hommes que pour les femmes. On devine parfois sous le corsage la lanière d’un bikini qui s’accroche, encore, pour quelques heures supplémentaires d’illusion oisive. On est encore en vacances. Avec mon pantalon, ma chemise blanche, mes chaussures et mon âge, je suis un des rares salariés à retourner au travail. Jusqu’à présent les passagers montaient dans le wagon. Mais là, beaucoup se lèvent et s’apprêtent à le quitter. Arrivé en gare, je me rends compte qu’il y a foule. Conserverai-je la place libre près de moi ? Je crains que non. Le train est à peine à quai que les groupes de nouveaux passagers se sont rassemblés en masse frissonnante devant les portes. Boule mouvante qui se dégonfle au fur et à mesure que s’emplit le couloir du wagon. Déambulation de jeunes femmes essentiellement, cherchant leur place, tirant des valises, portant, qui un sac, qui un bébé, tenant par la main de jeunes enfants excités. Bizarre, aucun homme n’est monté ! Et la place à mes côtés est toujours libre… Trilles sonores des ordinateurs que l’on allume, à moins qu’ils ne s’agissent de jeux électroniques.

Quand le train repart, je décide de manger ; un sandwich SNCF dénommé Madrange, jambon, emmenthal, pain de mie campagne qui colle au palet et dont les graines s’échappent sur mes vêtements. Le train a pris de la vitesse, j’ai de plus en plus de mal à écrire lisiblement. Je constate que des feuillus ont fait leur apparition. Mais toujours présence de la vigne. De nombreux entrepôts occupent l’espace autrefois agricole entre des villages enserrés par des zones résidentielles uniformes. Quelques routes flanquées de platanes subsistent, mais les voies rapides viennent les bousculer. L’agriculture semble toutefois se diversifier. Ce qui m’étonne le plus est la densité de l’urbanisation. Puis, après le franchissement d’une belle rivière, l’espace s’ouvre plus largement. Les paysages, quoique contrôlés, réapparaissent plus conformes à ce que propose la nature. Nous longeons à présent une autoroute. J’essaye de boire, mais impossible d’ouvrir cette bouteille San Pélégrino. Je ne vais pas me laisser faire par un vulgaire bouchon de plastique. J’insiste, me brûlant la peau interne des doigts. La capsule cède enfin. Nous pénétrons alors dans Nîmes. Après avoir bu, j’attaque un poulet rôti aux crudités. Encore un souci avec l’emballage plastique. Je suis obligé de sortir mon couteau courbé catalan dont je suis très fier. La gare de Nîmes possède l’avantage pour les passagers de trains - mais non pour les habitants – d’être perchée. D’où je suis, je peux admirer de vieilles bâtisses en contrebas. Elles sont cossues, aux volumes harmonieux et construites en belles pierre de taille. Sur le quai, beaucoup de passagers se pressent aux portes. La place près de moi trouve preneur. Une jeune femme, s’assoie sans un mot. Elle est vêtue d’un short. Peut-être est-elle très fière d’exhiber le bronzage de ses jambes. Sans un regard pour quiconque, elle s’isole aussitôt en sortant un livre. Il est 19H50. En quittant Nîmes, la ville montre un quartier moins attrayant ; HLM, entrepôts, vieils immeubles aux façades mornes et gangrenées. Puis, brusquement, un secteur plus boisé planté d’arbres imposants, aux essences variées. Un quartier plus aisé aux villas vastes et luxueuses noyées de verdure. Nîmes étale plus loin une grande gare de triage et un enchevêtrement de voies ferrées. En enfin la campagne. Quelques entrepôts encore, des friches, de la vigne et dans des enclos quelques taureaux, noirs, rappellent la culture taurine de la région. Les villages semblent être, maintenant, comme ils étaient il y a un siècle et plus. Dé élection d’une population mais sauvegarde d’une identité habituellement saccagée par l’érection de lotissements industriels, commerciaux ou résidentiels. Une rangée de ruches en bordure d’une vigne. Quel miel produisent-elles ? Dans toute cette étendue plane, le château d’eau se voit de loin, sentinelle moderne à l’architecture banale et sans charme, auxquels répondent les éoliennes qui envahissent tous les horizons. Derrière elles, je devine les contreforts des cévennes. Le TGV est maintenant à pleine vitesse. Les détails s’estompent. L’intérêt de l’observation devient plus abstrait, plus artistique. Les aspects sociaux ou touristiques cèdent le pas à des considérations plus esthétiques, jeux de lumières, de formes, de couleurs… Le soleil couchant accentue les contrastes. Puis vient le monde minéral, collines, buttes, saillies de roche, collines et vallons. La nature a froissée violemment le sol, rejetant plus loin le travail de l’homme. Une végétation rase parsemée de pins nage parfois en un manteau dense sur un sol raviné. Puis, brusquement une plaine et aussitôt des cultures. La vigne, mais pas seulement. Quelques enclos aussi. Un village au loin, sur une butte, en anneau dense sur son église. A nouveau, une autoroute. La même que tout à l’heure ? Elle s’écarte vers l’ouest à toute vitesse, filant droit vers le néant. J’ai la velléité de sortir l’appareil photo, pour saisir ce coucher de soleil qui semble décidé à jouer à l’étoile ardente. Mais il lui faut l’aura des nuages pour jouer sa meilleure partition. Et ceux-là, en cette fin de chaude journée, se font attendre. Un cône inversé suggère au loin un clocher, un losange à ses côtés. Peut-être une grange. Tiens, un tunnel ! Et de nouveau la plaine, surveillée par un château massif bien situé sur une butte qui domine le fleuve. Des champs étayent tout du long le cours d’eau. Des champs de quoi ? Difficile à dire. Les récoltes sont finies, sauf pour le maïs, encore et encore sous le jet puissant des pompes. Le soleil est maintenant si raz qu’il ne laisse à contempler que des contours colorés dont il faut deviner la nature. Seules les couleurs nous parlent encore. Le blanc de la roche unie. L’argent des vignes, le brun des champs récoltés. Le noir des bosquets, le parme des ombres portées par les quelques plantations encore debout. Et le bleu, lumineux, à l’horizon des collines. Le soleil ne peut rien contre les lignes à haute tension qui filent vers une centrale nucléaire dont on devine la présence par les champignons de vapeurs d’eau qui la dominent. De l’autre côté, vers l’est, je sais qu’il y a le long rempart des contreforts alpins. La femme, à mes côtés, ne cesse un lancinant va et vient des genoux.

De vastes cultures ont prient place, piquetées d’éoliennes. Plus loin, nous retrouvons l’autoroute flanquée de stations services, d’entrepôts et de zones d’arrêts aménagées.De vastes rayons strient la plaine de leurs cultures maraîchères. Au fond, les franges se font de plus en plus hautes, des bosquets apparaissent, puis des bois. Quelques arbres solitaires restent au confluent des champs. Des fermes isolées dont les chemins d’accès semblent leur donner des pattes au repos. Parfois, un hameau surgit. Et le train qui file, qui file… Que peut-on distinguer quand les images se succèdent plus rapidement que la pensée ? Parfois une station-service signale une route de quelque importance, invisible du train. Ah, voici le contrôleur. Au même moment, le train s’engage dans un long tunnel. Nous sommes à présent dans des contreforts montagneux. Successions de petites plaines, de buttes, de vals et de collines. Successions de variétés végétales aussi. Puis à nouveau un tunnel. Le soleil saute à mes yeux en fonction du dénivelé des monts ardéchois. Le talus qui suit la voie, s’élève tout à coup, nous plongeant dans l’ombre et la cécité. Le bruit est devenu un vacarme. Puis réapparition, toute aussi brutale de l’horizon. Les puissants jets d’eau des champs forment des grandes plumes d’argent au sein d’un halot d’or. Le ciel commence à concentrer quelques floraisons de nuages, orangées et bleutées. Je distingue de moins en moins la surface des choses. Il est 20H30. J’ai encore deux bonnes heures de trajet avant Paris. Il est peut-être temps de dormir un peu. D’autant qu’on est aux confins du pays de la paille. Celui de la verdure me rappelle le retour au travail. Cela ne m’inspire plus !


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