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Fragment pseudotobiographique IV : Darty

Publié le 05 septembre 2008 par Agar

 

IV. (IC: 2/5)

        Il était tôt dans la matinée, cette heure où le règne animal se rappelle à l’existence des hommes par un flot de chants, de sifflements et de cris. L’heure où, la moiteur de la nuit pas encore dissipée, l’atmosphère opaque ne permet pas de distinguer clairement les contours des choses et des êtres. Il était très tôt, donc, quand les livreurs de Darty sonnèrent à la porte.

        A peine avais-je pressé la gâchette de l’interphone que s’éleva de la cage d’escalier un vacarme tel qu’il ne doit pas en exister au sein du moins bien insonorisé des cercles de l’Enfer. Ne sachant trop si je devais claquer la porte et me barricader ou, au contraire, ouvrir le battant à son maximum pour faciliter l’entrée des incubes dont les grognements terrifiants se faisaient plus proches chaque seconde, je restai figé, tenant d’une main la poignée de la porte et de l’autre une tasse de café tiède à la surface de laquelle se formaient des vagues, infimes échos liquides du chaos sonore qui régnait quelques mètres en contrebas.

        Je me trouvais encore dans cette position lorsqu’ils surgirent, immenses, hirsutes, halant une machine à laver et un sèche-linge, troupeau de bipèdes dont l’allure baroque évoquait quelque procession primitive vouée au culte d’un dieu chtonien chargé du nettoyage des caleçons.

        J’allai me cacher derrière la porte de mon bureau, terrifié, plus que jamais conscient de ne pas faire le poids. A quelques mètres de ma peau blafarde se déchaînaient les éléments, tous réunis en une tornade de flammes, d’écume, de vent et de pierre, de virilité, de sueur, d’haleine et de chair. De gargantuesques bras brandissaient bruyamment de lourds appareils électro-ménagers que j’eusse été bien en peine de déplacer d’un seul centimètre. La langue que ces hommes parlaient était la mienne – un grammairien l’eût affirmé – mais la violence, la force que les poumons démesurés enfermés dans leurs torses musclés et velus projetaient dans chaque mot lui conférait les sonorités gutturales d’un dialecte venu du fond des âges, une de ces langues anciennes que parlait l’homme pas encore homme mais plus vraiment bête. Une langue si brutale, si franche, qu’elle semblait être faite pour tutoyer Dieu.

        Je craignais pour le papier peint ; le couloir était étroit. Immanquablement, une machine à laver qu’un défaut d’usinage aurait pourvu d’angles trop acérés allait finir par balafrer l’un des murs. Mais la matière elle-même ployait devant la volonté de ces titans du service livraison. Les cloisons tremblaient, craquaient et s’écartaient pour laisser aux surhommes l’espace qu’ils réclamaient, élargissant le couloir et réduisant d’autant la superficie de mon bureau. Poussées par les murs, les bibliothèques tombaient les unes après les autres, vomissant sur moi, pauvre spectre recroquevillé de terreur, un flot de livres dans lequel je crus un instant devoir finir noyé.

        La pensée n’est qu’une légère fumée rapidement dissipée par la moindre brise un peu violente, comme celle provoquée par les mouvements d’un corps d’athlète. A moitié enseveli sous une pile de vieux papiers jaunis, j’abjurais tout ce en quoi j’avais cru. Matière et volonté sont nos maîtres, et les plaintes de quelques littérateurs dans mon genre n’y changeront rien. L’espace d’un instant, tout me parut évident : Stirner, Schopenhauer, Nietzsche, les jeunes allemands cultivés se bousculant pour avoir leur carte du parti national-socialiste.

        Des cris résonnaient à travers la mince paroi de plâtre : « il faut l’ouvrir », « attends, j’ai apporté mes outils », « arrête, avec ça tu vas le péter en deux, il a pas l’air bien costaud », « en plus on va en mettre partout, attends, faut pas saloper chez le client ». Client : le mot par lequel les tueurs à gages désignent leurs victimes. Des grincements horribles, des rires, puis le silence et le noir.

        Quand je repris conscience la plus épaisse de ces brutes se tenait devant moi : « c’est bon, m’sieur, on s’en va, il reste plus qu’une petite formalité ». Blême, en larmes, je me jetai à ses pieds. Je humai le doux fumet un peu âcre qui s’échappait de ses baskets déchirées, je léchai son pantalon couvert de taches d’huile, de peinture, de quoi d’autre… Puis, serrant d’une main ferme la masse adipeuse et rebondie que sa chemise sale et entrouverte peinait à retenir, je me hissai debout et, plongeant mes yeux dans les siens, je lui avouai ma totale soumission et mon désir de reconnaître en lui mon sauveur et mon dieu.

        Il parut surpris. De sa main puissante, il déplia un par un mes doigts tétanisés jusqu’à ce que j’aie lâché prise. Je tombai comme un pantin désarticulé et me mis à sangloter, n’osant plus espérer qu’un coup de grâce rapide et indolore. Ses battoirs gigantesques se mirent en mouvement une dernière fois pour me tendre une feuille de papier. Je signai sans même lire : c’était ma confession que je devais parapher, cela ne faisait aucun doute, et puisqu’il fallait avouer j’avouais. A quoi bon nier – j’étais coupable, la simple existence de mon bourreau en était une preuve plus que suffisante.

        « Votre reçu, monsieur. Bonne journée. »
        Il sourit et quitta l’appartement, non sans avoir pris la peine de fermer la porte derrière lui.


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