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Sous le signe du Loup/version court métrage

Publié le 21 août 2009 par Achigan
LES PESTIFÉRÉS DE LONGUEUIL
CHAPITRE QUATRIÈME: SOUS LE SIGNE DU LOUP
Sous le signe du Loup/version court métrage
ROYAUME DE LONGUEUIL
1. INT. LONGUEUIL - ANTICHAMBRE - JOUR
Un mendiant est arrive au milieu d'une très grande pièce blanche, presque vide. Il semble un peu perdu, surpris de se retrouver là. Tout le long de son monologue, la caméra avance sur lui pour ne saisir vers la fin que son œil écarquillé par la peur.

Le mendiant
Ici, c’est le royaume de Longueuil, ou le royaume de l’œil long, le centre du monde et de tous les mondes. Ici, il fait pas bon vivre.
Je suis entré au palais comme un voleur, mais pas pour voler, juste pour voir. C’est immense et c’est blanc. Toute une cité blanche de majesté.
Je sais que quelque part autour d’ici est tapie la reine, Bloody Mary, celle qui commande les exécutions capitales. Rien que d’y penser, ça me fait trembler. Faudrait pas qu’on me voit, parce que j’y passerais à coup sûr.
C’est le prince qui m’a montré comment monter ici, par la lucarne. Lui, c’est notre ami. Il est bon. Il vit dans nos petites maisons au lieu de vivre ici. Il nous enseigne un tas de trucs qui nous rendent plus intelligents.
Il dit qu’il déteste ses parents, qu’il veut les tuer. Il dort jamais vraiment. Il court partout à travers la ville, jusqu’aux coins les plus noirs. C’est un bon ami à Shirley, la prostituée qui connaît tout, celle qui devine tout à l’avance. Je crois que ce soir il va aller la voir.
Shirley nous raconte toujours des histoires qui font peur. Les gens font toujours semblant de pas l’entendre, mais ils écoutent en secret ce qu’elle dit. Ils savent que Shirley dit vrai parfois, quand elle fait ses prophéties.
Il y a une histoire qu’elle raconte qui me fait plus peur encore que tout le reste, plus peur encore qu’être ici. Elle dit que la peste va venir sur Longueuil. Elle dit que les tambours de la Grosse-île vont résonner sous le signe du loup et que la mort va descendre les rues sur son gros chariot noir. Elle dit que l’Oeil long va tomber, va éclater en mille morceaux. Quand elle raconte ça, je peux pas m’empêcher de trembler.
La lune est noire sur la plaine, ce soir. Bloody Mary va sortir. La fumée descend des usines jusque sur le grand fleuve. Il crachote. Il bout. C’est une fièvre. La fièvre des démons.
2. EXT. LONGUEUIL - PAYSAGES - SOIR

On aperçoit la ville. Une raffinerie, le soir tombe. Ensuite, la demeure de Shirley. On l'aperçoit à la fenêtre regardant au loin. Puis, on est dans la demeure. La femme joue nerveusement avec une breloque et se parle à elle même. Soudainement, la porte s'ouvre et LE PRINCE entre dans la pièce, ensanglanté, en faisant presque exploser la porte. Il tombe sur ses genoux. Shirley Temple est assise sur son fauteuil de prêtresse et regarde le ciel enfumé du Royaume de Longueuil par la fenêtre ouverte. Elle ne se retourne pas.
Elle est complètement absente. Lorsqu’il parle sa voix est étranglée, obstruée, rêche.

Le Prince
Il pleut du sang sur la ville Shirley. T'étais au courant ?
Flash de gouttes de sang tombant sur le sol de ciment. Ralenti, extrêmement rapproché.
Le prince se relève péniblement, puis avance vers le bar et se verse un grand verre d'un liquide clair dans une bouteille. Shirley ne réagit pas. Dans sa demeure, on a l'impression d'être chez un antiquaire.

Le Prince
(Avec inquiétude, comme pour à une bonne amie qui tourne mal) Y'a combien de temps que t'es par sortie? (Comme elle ne réagit pas, en revenant sur lui-même :) Je suis en morceaux, Shirley. (Un temps, épuisé) J'ai la bouche qui voudrait tout dire, mais…j’arrive à rien.
Il se prend une seconde rasade. Puis, il passe en revue, un peu absent, les divers objets jonchant le sol, posés sur les différents meubles. On sent qu'il a l'habitude de venir dans cette demeure. Il semble se réveiller lentement. Un flot de rage monte. Un dégoût puissant.
Le Prince
Longueuil pauvre déborde de vers puants. Longueuil est mangé par la rage. Le petit peuple veut briser ses chaînes, Shirley. Il peut voir derrière les tours, derrières les murs qui s'élèvent plus haut que le ciel. Il sent ce qu’on lui cache. Je veux être comme lui, comme le peuple qui parle vrai ! Je veux m'enfoncer avec lui dans le cambouis et la merde. Je veux briser les murs avec mes propres poings. Je veux en faire partie.

Il commence à s'emballer. Pour lui-même, en soliloque.

Le palais me pue au nez. J’y retourne pu. Ma vie est crasseuse comme la rue. (Fier) Je suis le premier Rat-Roi.
Je vis dans les taudis, à face cachée. (Soudain apeuré) Il faut que personne me reconnaisse, parce que sinon, c'est fini, je vais payer pour tout le sang que ma mère a versé.
Elle va flusher les derniers humains, je te jure. Hier, l'archevêque (flash de l'archevêque tel qu'il était au début du film) est encore descendu dans la plaine. Il a ramené une centaine de mes amis chez les bourreaux. Ma mère sait comment y faire. Elle s'en met plein la bouche.
Il crache par terre.

Silence. Il prend une autre gorgée, guette l'effet que vont avoir ses prochaines paroles. Shirley n'a toujours pas réagi. Passant ses doigts sur son coup tuméfié. Plan très rapproché sur ses blessures fraîches
.
Le Prince
Je me suis battu avec un loup, Shirley.
Sur cette phrase, Shirley a léger sursaut. Très lentement, elle tourne la tête vers lui. Elle va parler comme une morte qui progressivement sort des limbes. Une intensité particulière monte chez elle. Une agressivité, une rage dans les yeux.
Le visage de Shirley. Tordu par la douleur, comme soumise à la torture. Très lentement, elle tourne la tête vers la caméra, comme décrochant de son rôle, comme si son souvenir pouvait parler.

Le Prince
J'ai la face arrachée. J'arrive de même, je t'avais pas dit que je venais, je le sais, mais j'ai la câlisse de face à terre. J'ai des crocs dans la gorge, Shirley. J'avais les veines qui me sortaient du cou. Le plus gros loup que j'ai jamais vu de mon ostie de vie (flash d'un loup, la gueule pleine de sang. Évidemment, un chien qui ressemble à un loup fera l'affaire.) Le sang giclait partout sur la Place, Shirley. Il s'en allait me manger tout entier.

Deuxième flash-back de Shirley : on voit Shirley qui se tord. Elle est engrossée. Elle accouche dans un cri lugubre, animal.

Shirley (très sourd, lent, réprobateur)
Qu’est-ce que tu dis ?
Le prince (sans écouter sa réponse qu'il n'a probablement pas entendue)
Pis, d'un coup, il m'a lâché. Ses dents sont sorties une par une de ma gorge qui pissait le sang. Il était devenu tout tranquille. Comme un chien qui regrette. (flash du loup)
Après m'avoir couru après pendant des heures. Après qu'on se soit brisé le crâne sur tous les murs de briques. Après qu'il m'ait eu dans sa bouche, Shirley, il m'a laissé aller!

Troisième flash-back: entre les jambes de Shirley, on voit sortir un animal dans un bain de sang. Elle vient d'accoucher d'une bête. Une sage femme présente se signe d'une croix, une autre expire de peur.

Shirley (sortant de plus en plus des limbes de sa mémoire, devenant presque agressive)
Y'a jamais eu de loup ici à Longueuil.
Le Prince (toujours sans l'écouter)
Il a reculé, pis il m'a regardé comme si ce qu'il avait fait, il savait qu’il avait pas le droit. Il me reconnaissait, Shirley ! Il a reculé lentement, sur ses pattes énormes, en me lâchant jamais des yeux. Une bonne fois arrivé sur le bord de la Place Longueuil, il s'est retourné, pis il a disparu.
Shirley (hystérique)
Y'a jamais eu de loup ici! Jamais, Tu m’entends!? Il y a jamais eu d’ostie de loup!

Elle se lève d'un bond et va pour se jeter sur lui.

Le Prince (réagissant en un éclair)
Bouge pas de là! Bouge pas où tu vas le regretter, Shirley !

Il la menace avec une bouteille brisée. Elle s'arrête. Elle est comme une louve, mais elle se calme. Elle se rétracte et se rassoit, faiblit d'un coup.

Le Prince
Reste sur ton trône, fée débile! Écoute moi bien Shirley. Réveille-toi ! Y'a trop longtemps que tu dors ici, que tu te caches de quelque chose. Qu'est-ce qui t'arrive? Qu'est-ce qui nous arrive, Shirley? La mort m'attend dans toutes les rues, dans toutes les impasses de cte crisse de pays là. Des yeux noirs Shirley, des yeux de sang, des yeux dévorés. Qu'est-ce qui est en train de nous arriver?
C'est quoi notre destin?
Je veux pas être Roi de cte maudit pays qui meurt. Je crache sur mon père pis sur ma mère. Je crache sur mon âme fêlée, mon âme brisée, sur ma carapace exsangue. Ma vie passée est perdue, Shirley, comprends-tu ?
Pis je veux rien savoir de ce qui s’en vient.

Il se lance aux pieds de Shirley, éperdu. Elle, soudain, comme une mère pour lui.

Le Prince
Apprends-moi. Apprends-moi les chemins secrets pour truquer le destin! Donne-moi les perles de ta conscience.

Elle ne parle pas, mais elle sourit. Le Prince se relève, énervé.

Le Prince
Dehors, il y a le germe de la révolution, Shirley. Il est frais, puissant. Tout est là ! Mais combien de vies, combien de litres de sang ça va prendre pour que ça se mette en marche ?
Regarde-moi, Shirley. Je suis troué de partout. Peut-être même que j'ai la rage d'un loup en moi, mais j'ai même pas la force de me battre. Je me démolis à force de baiser et de boire. Mais je veux vivre!
Je veux vivre, mais pas ici. Pas comme ça.
On entend des bruits de tambours au loin, un appel. Shirley laisse tomber la breloque avec laquelle elle jouait depuis le début. Elle se lève, soudain très lucide. Elle fait son diagnostic.
Shirley (avec la prestance d'une reine)
Quand le loup entre dans l'Œil Long, il éveille mes sens. Tu dis que mon loup t'a mangé ta face de prince, mais qu'il t'a laissé la vie?
Le Prince (éberlué)
Il m'a pas tué Shirley, si je suis là.
Shirley
Le ciel est tombé ce soir, comme un rideau qui clôture un premier acte. Le loup entre en scène, seul, avec ta gorge entre les dents. Mais il te laisse partir. Parce qu'il t'aime.
Le Prince
C’est ça. Le plus gros loup que j'ai jamais vu de mon ostie de vie, je te le dis.
Shirley
Quand le loup arrive sur l'Œil Long, la mort qui attendait aux coins des rues descend sur la Place, puis comme un cortège nuptial, descend dans les allées vers les grands boulevards.
Le Prince
Celle que je vois? Celle que je connais? Cette mort-là, Shirley?
Shirley
La même ! La mort aux yeux noirs. Ta mort en différé. Comme une purification. La juste prophétie des Druides. Couvre tes yeux blancs, mon prince, parce que le fantôme va descendre de la Grosse-Île.
Le Prince
Le spectre ! Les tambours de l’autre bord du fleuve ? Les sabbats sataniques? Ceux qu'on entend la nuit?
Shirley
La peste descend sur Longueuil sous le signe du Loup. La peste qui va manger les démons répandus sur la plaine, ceux qui crucifient les justes. Couvre tes yeux d'enfant!
Le Prince
Je vais marcher en aveugle, Shirley, jusqu'à ce qu'on m'ait lavé les sangs de ma pourriture royale. Je vais parler aux esprits qui errent. Je vais me camoufler en pauvre. Je vais trimer dans les mines avec les sueurs et les malaises pour ma rédemption.
Shirley
Les yeux couverts!

Elle lui couvre les yeux.

Shirley
Pour ne pas voir la mort en face! (soudainement possédée, elle parle avec une autre voix que la sienne. On peut voir la bouche d'un druide superposée à la sienne. Le Prince recule, sidéré, fasciné, apeuré.) EN CE SOIR SACRÉ, SOUS LE SIGNE DU LOUP, LA REINE SANGLANTE PASSE CHEZ LES OMBRES ! La hache, donne-moi la hache ! (il la lui apporte) En cette nuit maculée, c'est la Reine qui aime le billot!

Le Prince, comprenant qu’elle part, la vêt de sa chape lourde. Elle se lève et part dans la nuit, laissant la porte ouverte. Dans l’embrasure, il l’arrête.

Le Prince
Tu peux pas t'en aller, Shirley. J'ai besoin de toi. T'es ma lumière. T'es l'éclipse à l'envers.
Shirley
Le temps est venu, mon prince, de me réveiller. Je vais descendre sur les bords de la 132. Prendre quelques bouffées de zinc sulfurique comme je l’aime, pour me briser la face en deux. Où il y a le loup, c’est là que je vais. J'ai des choses à régler avec lui.
Elle sort. Un temps, lui demeuré seul. S’adressant toujours à Shirley.
Le Prince
J'ai le coeur tout remis à l'endroit, pis ma gorge a arrêté de saigner. Je m'en vais là, Shirley. Je m'en vais les yeux bandés. Pour trouver la source, je m'en vais chez les miens, chez les ordures. Je descends chez les saccagés de Longueuil Pauvre. Pour prêter main forte! Demain, le monde change de couleur. Demain, je sors, avec mes yeux retrouvés…

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