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Petit prince croate de Zavalatika

Publié le 23 août 2009 par Argoul

Nous avons changé d’équipage, ce qui était prévu dès le départ. Elke la stressée va avec la placide Glane, Braque avec sa mère et moi avec Mariam. J’ai l’impression de tomber de Charybde en Scylla mais la grosse fait lest. Nous repartons pour une heure de kayak, après deux ce matin. Il fait très chaud, Braque a ôté son tee-shirt pour frimer derrière sa mère et j’en fais autant car j’en ai assez de sentir la toile raide de sel sur ma peau. Ces quelques dernières journées m’ont permis de m’habituer au soleil et je devrais n’attraper aucune brûlure. Nous longeons la côte, inhospitalière sur ce flanc sud de l’île.

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Lorsque nous arrivons à la baie du soir, nommée Tzitne, les plages étant rares sur ce rivage, elle est noire de monde. Comme les singes à Gibraltar, les corps nus jonchent les rochers en grappes, dans l’eau, sur l’eau encombrée de canots et matelas gonflables. Les autres, écoeurés, veulent attendre le soir pour revenir. Ils partent en kayak vers le petit port qui doit se trouver, selon la carte, juste derrière la pointe. Ils y boiront un coup. Moi je reste, le groupe, les enfantillages du groupe, me pèsent. J’en ai assez de faire le bourrin à pagayer et d’écouter la famille se la jouer. A l’ombre, un peu plus haut que la plage, sous les pins maritimes où crissent les cigales, le dos calé à un tronc souple, je peux observer et lire.

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Comme la vie sociale du village, en cette saison, se passe à la plage durant la journée, je me prends à regarder vivre les gens, tout comme hier. On reconnaît sans peine les étrangers au village. Slovènes, Tchèques, Allemands, Anglais, Italiens, se repèrent à leur pâleur de peau ou à leur façon de se tenir en retrait, repliés sur leur famille. Tous les autres sont les gars et les filles du village, jouant fort et parlant haut. Les petits sont avec les mamans ou avec les mamies, les grands, dès 8 ans, en bande unique jusque vers 18 ans. Les autres travaillent ou restent en couples.

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Le soleil de la bande de garçons est un petit blond de onze ans, un autre Matej, je crois. Il a le corps fin du citadin (57% de la population), bien dessiné par la nage des vacances, une cascade de cheveux blonds comme les blés qui lui tombent dans le cou et encadrent son visage. Cette chevelure doit être l’orgueil de sa mère qui se refuse à la couper et il la secoue comme une crinière, en fils du roi Lion. Il est beau comme une poupée, Matej, à peine doré, portant un simple slip de bain vert pomme et jaune d’œuf marqué Skandal. Il est la mascotte de la bande, il suit les grands partout et ils jouent avec lui, lui hérissent les cheveux, le rudoyant avec affection ; les filles de douze ou treize ans l’interpellent, elles aimeraient bien devenir petite amie mais ce jeu-là ne l’intéresse pas encore. Les grands l’appellent parfois ‘papoose’ quand il les harcèle, notamment en soufflant à tue tête dans le sifflet en plastique qu’il porte au cou. A se baigner et se mouiller, il finit par avoir froid. Il enfile alors un débardeur immaculé. Mais l’attrait du jeu de ballon avec deux grands fait qu’il entre dans l’eau, d’abord jusqu’aux cuisses, puis, dans un geste brusque pour rattraper le ballon, jusqu’à mi-poitrine. Mouillé, traîné dans la poussière par un grand qui le chahute, Matej finit par enlever ce débardeur inutile, qu’il abandonnera comme un vieux chiffon sur la plage où il sera encore le crépuscule venu. Il retournera au village vêtu seulement de son slip.

Il pourrait ressembler au petit prince croate, mais ce n’est pas sa photo…

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Le soir, sur le port, je verrai que même les adultes l’entreprennent, lui caressent le menton, le moquent gentiment. Le garçon est étrange comme un petit prince parmi les barbares, tout blond parmi ces noirauds. Qui est-il ? Ce mystère excite l’imagination. Je ne crois pas à la thèse de l’ange venu du ciel. Restent les extrêmes. Le produit d’un viol serbe ? Ou au contraire d’une belle histoire d’amour entre un Nordique et une locale ? Un orphelin de guerre ? Pas de photo du petit prince, je n’y ai même pas songé. Je suis du genre observateur, pas voyeur. Je ne demande rien, ne juge point. « Comme si un observateur pouvait être méchant ! disait Flaubert (lettre du 9 décembre 1876 à sa nièce Caroline). La première qualité pour voir est de posséder de bons yeux – or, s’ils sont troublés par les passions, c’est-à-dire par un intérêt personnel, les choses vous échappent. »

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Sociologie de la plage : les locaux occupent les places centrales, tant sur les rochers que dans l’eau, les étrangers étant refoulés aux marges ou dans les entre-deux. Tous les canots mouillés sur la bouée ancrée au milieu de la crique sont locaux ; les joueurs de ballon dans l’eau s’installent au centre exact de la plage ; les meilleurs rochers en pente exposés au soleil, près du sentier qui mène au village, sont le territoire des gamins du cru. L’espace sonore fonctionne comme l’espace physique : on n’entend presque que les locaux qui jouent, rient, s’interpellent. Pas un allogène ne se permettrait de jouer du sifflet comme le petit Matej : il se ferait sans nul doute rembarrer vite fait ! Les gars du village marquent bien leur territoire, consciemment ou non. Les adolescents jouent au ballon avec les plus jeunes, tout le village fait bande, comme durant mes années de jeunesse bien oubliée, à la campagne. Ils luttent entre eux dans l’eau, ayant un trop-plein d’énergie à dépenser publiquement, ils s’étreignent à pleins bras, se mesurent poitrine contre poitrine pour rivaliser et comparer leurs muscles. Ils plongent, vont se sécher, discuter un moment, puis recommencer. Cela jusqu’à ce que le soleil tombe et fasse frissonner les peaux. Quand l’astre disparaît derrière la falaise, la crique dans l’ombre devient fraîche et les baigneurs s’en vont peu à peu.

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Nous attendons pour nous installer que la plage se vide, mais il y a ceux qui viennent tard, comme ce 14 ans maigre et blanchâtre, accompagné de sa mère, ou ces deux adultes qui devaient travailler la journée. A 19h, nous sommes trois à prendre le sentier des falaises et cinq à reprendre les kayaks, pour aller au restaurant où Eff a prévu de dîner sur le port. Il a réservé tout à l’heure. Il suffit de monter et le village de Zavalatika commence juste derrière la crête qui fait pointe sur la mer. Les hauteurs sont bâties de villas neuves, louées en été aux étrangers pour améliorer le salaire ou occupées par les émigrés qui reviennent durant les vacances, si l’on en juge par les voitures immatriculées ailleurs. Le vieux village s’étire autour du port minuscule, protégé d’une jetée où des gamins se finissent à poil dans le bassin à grands coups de plongeons. Matej douché, séché, rhabillé, suce une glace à coups de langue gourmande au sortir du supermarché. Un gavroche de son âge en vieux short, pieds et torse nu, grignote une barre de chocolat sur les marches au-dessus de lui. Les cinq ou six adultes alentour interpellent le blond Matej par des blagues à double sens qui les font rire, du style : « pourquoi tu ne fais pas sucer un peu ta glace à ton copain ? » Un vieux pince la joue du mignon avant de lui saisir le menton comme on le fait d’une poupée, en signe d’affection.

A pied, nous arrivons en même temps que les kayaks à la pagaie. Le restaurant est une « pension » un peu en retrait du quai. Elle nous servira salade mixte, poisson grillé, riz et frites, terminant par une coupe de glace. Je prends à boire une bière, les 60 cl de rigueur. Le Vieux commande du vin, en franchouillard socialo élevé au chèvre chaud sous les poutres apparentes. Déception, il est infect ; c’est un rouge acide, presque vinaigré, comme on en servait dans les tranchées de la Grande Guerre selon mon grand-père.

Braque est tout à son anniversaire – 16 ans. Ses parents lui offrent un bon pour un téléphone portable, son désir suprême depuis que son meilleur copain en a un. Pour attendre, il a quelques paquets de gaufrettes au chocolat destiné, dit-on, à son appétit insatiable. Je lui offre un poème, il est pour lui, et les adolescents sont sensibles au respect. Il quittera la table pour le lire et, à son retour, me dira simplement : « c’est bien ! ». Le geste compte plus que le contenu.

Chacun repart comme il est venu, qui à pied, qui en kayak, les embarcations au ras de l’eau, sans lumière. La lune n’est pas levée. Cette fois, fatigue des kayakistes ou obscurité qui oblige à s’éloigner de la côte, nous arrivons à pied bien avant les pagayeurs. Nous avons le temps de mettre à chauffer sur le mauvais réchaud local de l’eau pour une tisane. Certains prennent un bain « de minuit » - à 22h15 aux montres. Nous allons au lit. Les étoiles sont très visibles et Braque a réussi à voir la Petite Ourse, qu’il n’avait jamais réussi à distinguer.

Nous dormons un peu plus haut que la plage, sur les terrasses bétonnées de la maison bâtie au bord de l’eau – à plat. La baraque est louée à deux groupes, des jeunes en bande à l’étage et une famille anglaise aux deux garçons en bas. Un grand de 15 ans cohabite avec un petit d’environ 8 ans. Ils jouent fort tard à des jeux de société avant de s’ébrouer à deux (ce qui est très anglais) sous la douche dont le béton résonne.

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