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l'incendie du Hilton

Publié le 25 août 2009 par Lironjeremy
l'incendie du Hilton

François Bon j’y avais abordé un peu tard alors que je faisais ma première année à Paris. J’avais commencé avec « quatre avec le mort », un théâtre chez Verdier récemment paru (je l’avais trouvé en rayon) et je dois confesser que je n’étais pas entré comme ça. Je relirais, pour voir. Bergounioux à qui j’avais fait l’aveu m’avait indiqué Roling stones et je ne sais plus quel autre, parce que peut-être il y avait une façon de rentrer dans une œuvre et qu’il était plus facile sans doute de l’attraper par ce qui empiétait déjà sur notre monde ou par le chemin qu’elle avait fait elle. Alors peut-être Sortie d’usine, c’était celui-là qu’il disait. Celui par quoi ça avait commencé. Un que j’avais acheté à la Fnac Montparnasse, je m’en rappelle encore, parce qu’il avait été distingué et scellait un début, alors on pouvait le trouver encore en rayon même vingt ans après sa sortie. Un livre que je n’aurai pas pu trouver à ma Fnac de province dont le rayon étroit était coupé en best seller et scolaire, ni même dans les autres librairies de la ville qui proposaient les mêmes. Je ne peux pas dire exactement la révélation ; moi j’avançais là dedans et j’avais jamais lu un bouquin foutu comme ça avec ces phrases qui se tordaient pour épouser l’âme des gens. Je me souviens avoir pensé : cette langue là elle parle depuis les choses et pas par-dessus elles. On était au-dedans et ces phrases elles étaient à sinuer comme nous on aborde le monde. Je trouvais une poésie brute avec des éclats mats. Et puis ça parlait d’un univers dont je me sentais proche, moi qui passais cette année là à découvrir Paris, à suivre mes premiers vrais cours en même temps que je soudais et frappait le métal dans l’atelier. Je me sentais chercher un équilibre entre ces activités de l’esprit, comme on dit, et le travail physique, le travail artisan avec son monde et duquel on sortait la gueule noire saoulé de bruit et plein de courbatures. Il me semblait que quelque chose jouait dans ces bouquins-là. J’étais allé chez Mona Lisait, le soldeur près de la rue St-Martin, où j’avais trouvé deux ou trois vieux Minuit jaunis, Décors ciment et Un fait divers et j’y retrouvais cette façon des dialogues au plus près du réel et pourtant tenus par un style. J’y retrouvais ce monde de la ville qui moi me parlait. J’avais peint une série d’escaliers, plus des intérieurs arrivant à Paris, et j’essayais mes premiers immeubles après avoir visité dans la périphérie des zones mornes où se haussaient des tours cernées de friches. Tout ça je le vivais très fort parce que je le découvrais comme si un pan du monde avait tourné et que je voyais enfin la réalité nue. Je le découvrais physiquement. Quand il avait vu une série de peintures que j’avais accrochée et qui témoignait de ma lecture de la périphérie des villes avec zones transitoires et surgissement des géométries bâties, il m’avait dit sentir une proximité, des préoccupations communes, qu’il écrirait là-dessus ou depuis ce boulot avec plaisir. Moi pour dire combien de même j’avais lancé les titres des deux derniers bouquins lus qui pour moi étaient tout proches et pour lui avaient dix, quinze ans.Moi je savais que je venais de découvrir des livres qui allaient m’accompagner parce qu’aussi ils étaient parfois la réalisation de ce que j’avais pu confusément envisager comme livre à faire à ce moment. Un fait divers déplié, par exemple, un découpage en scènes comme au théâtre ou comme un rapport, ça j’y croyais pour dire l’homme dans la ville. Parce que si j’imaginais littérature qui devait accompagner ces tours de vingt étages à Vigneux ou, comme des portraits, les façades de ces citées-jardin à Sarcelles, c’étaient celle-là. J’ai trop rien dit. Plus tard je rebondirais sur la proposition. Peut-être la naïveté de croire que ce qui s’impose à moi comme une certitude s’imposera de même à l’autre : oui, effectivement, il fallait que ce soit lui qui, par ses mots, accompagne et éclaire. Moi j’avais vingt-quatre ans, je débarquais à Paris dans un des lieux les plus prestigieux mais sans réaliser, je découvrais les galeries, les expositions, les librairies, le métro et je me saoulais un peu de tout. C’était au jour le jour en immersion complète. Moi qui n’avais vu jusqu’ici que quelques expos de province, que deux galeries de croutes régionales, paysages provençaux à la douzaine peints au couteau et donc avait commencé pareil en aquarellant des champs et des marines selon ce seul exemple (bien sûr j’étais abonné à une revue qui proposait chaque mois un dossier sur un peintre historique, mais c’était si loin), moi qui n’avais envisagé des livres que ces scolaires commentés et collections pour bonnes-femmes à lire sur le sable, je découvrais et notais des listes chaque jours. C’était aussi euphorisant qu’accablant parfois, surtout de voir depuis le fond du grand amphi ceux qui nés là avec tout ça sous la main depuis toujours, ou ceux arrivés avant, manier sérieusement tout ce matériel plein de sous-entendus qui vous laissaient dehors. Il fallait les connaitre bien pour dire que tel ton dans la phrase c’était très Barthes, et que tel épisode évoquait Mandelstam. Fallait s’accrocher, rattraper le retard, adopter ce rythme de la ville. J’ai donc suivi des œuvres, quelques galeries particulièrement que je parcourais discrètement un peu après chaque vernissage (j’ai gardé les cartons prélevés au passage), des auteurs que j’avais découvert et donc ceux que j’avais écouté au cours des séminaires de l’école, Bergounioux, et Bon, même si inscrit ailleurs en même temps cette deuxième année, je n’avais pas fréquenté l’atelier d’écriture et même manqué beaucoup des rencontres des Muriers. Je me rappelle la première intervention de François Bon dans cet amphi étroit et court, sans recul, qu’il devait avoir l’impression qu’on lui tombait dessus, lui acculé au tableau. On était tassés et même quelque uns assis pas terre. Je ne sais pas qui venait en connaissance, qui par simple curiosité. Il avait lu Rabelais. Et puis des interventions sur Perec, Beckett, Ponge et moi heureux de pouvoir situer parce que j’avais lu déjà et épluché un peu ceux-là justement. Bergounioux et sa façon de dire des phrases tournées et précises qu’il achevait quand soi on se serait perdu cent fois. Cet aplomb dans les phrases de Bergounioux et la clarté qu’il répand sur tout. J’avais lu Jusqu’à Faulkner avant de le connaitre et je lirais progressivement à peu près tout ce qu’il avait écrit les années qui suivirent. Bon et ses phrases tordues, ses accolements étranges et soudain plus vrais. Cette façon aussi de construire un témoignage. Je lirais ce qu’il avait écrit et on aura quelques échanges de blog à blog. Cela recouvrait et prolongeait parfois ce que je cherchais moi et j’avais pris l’habitude d’attendre la sortie de chaque nouveau livre comme on prend des nouvelles, continue une vieille discussion ou tout simplement comme on suit les avancées d’une œuvre. Bon et Bergounioux comme deux types complémentaires. Difficile de dire l’influence des écrivains sur notre pratique de peintres, certainement ça aide à formuler et donc à dépasser. Et puis, de voir quels étaient leurs trucs me faisait mieux assumer les miens : je savais pas bien avec mes façons de bricoler une image arrangées avec le réel. J’ai pourtant vraiment réalisé plus tard que les livres de Bon n’étaient pas simples transcriptions factuelles mais bien constructions. Dans L’incendie du Hilton il nous joint les coulisses, des fragments de carnet où se fixent quelques pivots autour desquels construire le livre, le micro événement : salon du livre en sous-sol, alerte incendie suite à un court-circuit dans une des salles de réunion de l’hôtel. Se retrouver alors en dehors, aborder la ville par l’en-dessous, dans l’attente, butter là-dessus : ce déport du réel dans la fiction. La présence des livres non loin et ces auteurs errants dans ce bloc de nuit de quatre heures. Quelque chose d’à la fois déterminé (quelques noms au besoin, quelques faits vérifiables) et flottant. Les noms : « ceux qu’on nomme explicitement, ceux dont on permet de deviner le nom probable, ceux dont on change les initiales, ceux qu’on ne nomme absolument pas ». Ceux qui s’invitent dans le récit ? Moi j’y ai du mal à croire à cette rencontre des frères Rolin surgis comme un seul homme bifide, ou bien le Hilton surgi en travers leurs errances. Mais leur présence là déploie la géographie du récit. Et ce « vieil auteur » qui semble autre lui-même, négatif. Je me souviens d’avoir lu Daewoo comme une enquête à rassembler témoignages et faits mais l’avait entendu avouer : Sylvia c’est contraction venue de Nerval, F. c’est François, le suicide, une autre histoire qui s’est superposée, tout ça pour tisser le roman. Alors comment savoir à quel moment ? Et sur quoi réellement s’accroche l e romanesque ? Dylan et Led Zeppelin c’est comment une réalité transfigurée vous traverse imposant bascule au monde, ça semble fonctionner autrement. Et puis il y a tout le poids du mythe. Quand bien même ce serait simple souvenir d’un creux soudain basculant l’ordinaire, l’énoncer le construit, la réalité s’extrapole. Curieux comme dans l’expérience de la peinture qui est la mienne je retrouve ces glissements : Alors même que l’on est exacte, à coller au plus près, quelque chose enfle qui est dresser une figure. Et cette figure advenu dans le travail d’ajouts et de retraits, « on découvrira ensuite que le réel [la] contenait, sans qu’on le sache ».Il ne s’est rien passé à proprement parler cette nuit là au Hilton, rien de notable. On peut se demander si ce que l’on dit ne pas mériter d’être noté n’est pas ce qui résiste à l’énonciation et qui justement demande qu’on s’y attèle. Combien on m’a demandé à moi qu’est-ce qu’il y avait à lire dans mes bâtisses de banlieue ? –Un bout du monde. Au moins là l’événement ordinaire ne s’éclipse pas sous le spectacle qu’il donne à voir. Moi j’ai pensé au début de la lecture que c’était laborieux, trop appuyé, trop distendu. Je trouverai plus tard des moments plus cursifs et des passages à bouffer allongé sur le ventre, comme dit Perec. C’est que c’est un sacré collage ce bouquin. Ces lenteurs dans le récit, j’ai pensé : comme dans Gerry de Gus Van Sant, tant que le gars est coincé sur son rocher, la caméra plan fixe et nous à attendre aussi, prisonniers de l’impasse dedans laquelle il s’est foutu. Alors on attend qu’advienne quelque chose dans cette durée confuse, pleine de divagations.« Savoir que tout livre peut comporter des veines faibles, qu’on en a besoin pour que respirent les points de densité. Que tout livre comporte des zones à nous même insupportables ». Et moi d’avoir fait l’expérience lors d’expositions : il faut des tableaux moins forts pour amener à celui ou à ceux qui émergeront vraiment. Des tableaux tous de même intensité font un ensemble plat. « Les livres se construisent comme les peintures : on brosse un fond, on installe les points d’intensité, même avec la plus grande netteté, et sans se préoccuper de disproportions d’échelle. Ensuite, c’est le contenu de ce qui se dépose sur la toile, peu à peu, qui la constitue ». J’aime le mot d’installer sur la toile. On s’était vus pour la dernière fois quand il sortait son Dylan, je lui avais dit un peu alors qu’il faisait défiler les images sur son ordinateur ce que je croyais avoir cherché à chaque tableau, ce qui s’y était joué pour partie à part moi : cette grille orange venue couper la toile et accuser la surface, souvenir de clichés dans un train pour Venise. Tel angle de béton mangé par le bleu qui alors ne devenait plus ciel. Une façade dressée comme un visage. Des fois le travail, c’est comme regonfler un oreiller en le brassant avec les mains. Il m’a dit qu’il m’enverrait le Dylan et aussi ferait passer le livre blanc de Vasset. J’ai fini par me les acheter, mais il avait vu juste, Vasset ça me parlait. Encore un qui faisait là un bouquin auquel j’avais cru rêver, à noter des obscurités ordinaires. Un projet un peu fou. C’est un peu après je crois que je découvrirais Rolin dont je devais aussi attendre chaque nouvelle parution, suivre les errances et les divagations au plus près du monde. Et moi je ne sais plus ce que je voulais en dire de cet Incendie, un drôle de livre qui se délite dans la fiction comme le réel le fait?


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