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Le suicide d’Ophélie (2)

Publié le 10 octobre 2007 par Psychanalyse Suicide

Le suicide d’Ophélie était une « muddy death » : boueuse, vaseuse, trouble, brouillée, obscure, souillée, tachée, sombre, ténébreuse, etc…

Le suicide d’Ophélie (2)

Il ne faut pas prendre cette expression sur le plan d’une signification morale, certainement répandue en ce qui concerne le suicide qui fait l’objet d’une condamnation encore de nos jours. Nombreux sont ceux qui considèrent qu’un suicide dans leur famille est une tache dont il sera difficile de se laver. Si la pudeur existe encore de nos jours, je crois que c’est sur ce point que l’on peut la rencontrer.

Ophélie est présentée jusque là comme la vierge, la pure sexuellement, la « blanche ». Au moins c’est ce qui lui est demandé par son père et son frère.

Ophélie est d’une « sage beauté », « honest » (chaste, sage, vertueuse, mais aussi honnête, respectable, fidèle, digne de confiance), une « nymphe » qui n’a pas connu la sexualité.

Elle est aussi la vertueuse sur laquelle la cour compte pour découvrir la vérité auprès d’Hamlet. Pourquoi est-il si bizarre ? Lire un livre en marchant, vous pensez bien que ce n’est pas normal ! Forcément le signe de quelque folie.

Ophélie est celle dont la vertu permet de lire et de comprendre la folie d’Hamlet. Dépêchée auprès de lui, son père Polonius et la reine Gertrude l’ont chargée de percer le mystère de son comportement étrange.

Semblable en cela à la Sphinge envoyée par Héra et Créon le régent pour découvrir la vérité sur le meurtre de Laïos, roi de Thèbes. La Sphinge est d’ailleurs parfois présentée comme « une chanteuse cruelle », assimilable à une sirène comme nous l’avons vu pour Ophélie. Le destin de la Sphinge est le même que celui d’Ophélie, elle se défenestre. La vérité tue encore !

D’ailleurs, Œdipe ne révèle aucun secret. La Sphinge non plus. La vérité ne se fera jour qu’après. Un autre trait que partage Ophélie avec la Sphinge. Et pour Ulysse aussi. Car sinon, pourquoi ne faut-il pas que ses marins puissent entendre le chant des sirènes ? Ne serait-ce pas le secret du rapport sexuel (un faux secret puisqu’il n’y en a pas selon Lacan). Pour la Sphinge, l’origine de la filiation d’Œdipe qui est son frère. Pour Ulysse, la séduction sexuelle directe de la voix des sirènes (pour Ophélie, nous allons voir tout de suite dans quelques lignes en quoi le sexuel est concerné).

Ophélie remplit la même fonction que Gradiva dans la nouvelle de Jensen commentée par Freud. Elle est un personnage énigmatique capable de percer les secrets de chacun. Freud compare son action à celle du psychanalyste. Celui qui met à jour ce que le sujet a toujours su et qui lui était voilé.

Mais, l’attitude d’Ophélie n’est pas seulement de cette nature. Elle trahit Hamlet dès le départ, car elle l’a promis à son frère.

Hamlet flaire aussitôt la duplicité d’Ophélie. Il comprend vite qu’elle se présente à lui commandée par son père pour l’espionner. De fait, Hamlet se sait trahi. Il voulait une femme qui ne veuille pas d’enfant qui ne veuille pas se marier, qui soit vertueuse, chaste et fidèle. Hamlet voulait qu’elle reste « chaste comme glace, pure comme neige [1]».

En un mot, Hamlet ne voulait rien savoir du sexuel en aimant une vierge. Il ne voulait pas tomber dans le piège du désir structuralement trompeur. Il ne voulait pas devenir un « monstre », celui que l’on montre du doigt, que l’on « montre ». Le cocu qui porte les cornes. Celui qui aime une femme sans savoir qu’elle en aime un autre.

Hamlet affirme alors qu’il ne l’a pas aimé. Une négation au futur antérieur. L’amour d’Hamlet pour Ophélie est littéralement forclos. Il aurait pu être, il n’a pas été. « Je ne vous aimais pas ». Son amour n’est pas advenu et il le dit à Ophélie.

Ophélie chute brutalement. Elle passe de la beauté sublime à l’ordure mise au banc de l’amour. Elle est « boueuse », « trouble », « souillée », « tachée », comme le sera sa mort. Comment ne pas penser aux résidus, aux déchets, à la crotte et à la merde ? L’une des formes de l’objet obsessionnel que la psychanalyse a mis en évidence.

Cette expression qui vient dans la bouche de la reine, « muddy death », ne doit pas nous étonner.

Comme Lacan l’a enseigné, la beauté fascinante est la dernière barrière à franchir avant d’arriver à l’horreur de l’objet a. La beauté sublime et la souillure ténébreuse sont les deux faces d’une même chose, ils signalent l’objet-déchet que devient Ophélie après la chute.

De plus, nous connaissons les griefs d’Hamlet contre sa mère. Il la présente comme celle qui se vautre dans la boue et la fange avec le frère du roi.

Ophélie vient redoubler l’image de Gertrude. Hamlet en effet, reproche à sa mère de s’être marié aussitôt son père enterré. Elle s’est « repue du bourbier [2]», pour :

« Mariner dans le stupre, faire le câlin et l’amour

Dans une bauge infecte… [3]».

A sa mère, Hamlet demande ce qu’Ophélie fera ensuite : « cassez-vous le cou en tombant [4]».

En retour, Hamlet souhaite pour Ophélie ce qu’il dénonce pour sa mère.

« Enfer rebelle,

Si tu peux te mutiner dans les os d’une matrone,

Pour la jeunesse enflammée que la vertu soit comme cire

Et fond à son propre feu. Plus de pudeur

Quand l’ardeur compulsive donne l’assaut,

Puisque même le gel brûle aussi vivement

Et que la raison se fait la maquerelle du désir [5]»

Hamlet aurait pu aimer la beauté d’Ophélie, si cette vertu n’était « inoculée [6]». Si la jouissance de la beauté ne s’y était greffée. Si sa vertu négocie avec sa beauté, c’est que sa vertu et sa raison sont corrompues et soumises à la beauté et la jouissance. « La raison se fait la maquerelle du désir ».

Hamlet envoie Ophélie se promener dans une « nunnery [7]», un cloitre certes mais surtout une maison close, un mauvais lieu. Celui de la débauche sexuelle.

L’ensemble est une sorte de croisement où Hamlet souhaite pour l’une ce que l’autre fait. Pour sa mère, la bauge, pour Ophélie le suicide. Ophélie fera réellement ce que Hamlet désire pour sa mère. Pour sa mère qui jouit, il voulait l’amour. Pour Ophélie qu’il aime, il ne veut pas de sa jouissance et a refusé l’amour. Ophélie est la face hideuse et monstrueuse de Gertrude. Toutes deux incarnent la même chose pour Hamlet. Ce sont les deux faces du même objet.

Suite au prochain numéro…



[1] - acte III, scène 1

[2] - p. 863

[3] - p. 865

[4] - p. 873

[5] - p. 865

[6] - p. 811

[7] - p. 813


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