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Comment lire un article minable dans un journal estimable

Publié le 27 août 2009 par Gillesp

Pour parfaire la série des billets mécontents (vivement la rentrée...), un article de la livraison de mai du Monde diplomatique m'a atterré. C'était aussi dans ce but qu'on me l'avait envoyé après m'avoir prévenu de la teneur de l'article. Il concerne les nouveaux militants (Jeudi Noir, les clowns, les désobeissants, les antipubs,...). Récemment, il y a eu toute cette médiatisation auquel l'article participe évidemment. Mais l'auteur, visiblement plus lucide que les autres journalistes, se place en dehors de cette dynamique.

Sur le plan méthodologique, c'est d'une faiblesse banale. C'est bien sûr une critique que les sociologues adressent régulièrement aux journalistes. Mais là, ça dépasse même la rigueur des journalistes eux-même. Où est l'enquête de terrain ? Où sont les biographies ? Où sont les sources pour une éventuelle analyse de corpus ?

Il est dit que les militants viennent ici butiner, par effet de mode, sans "organisation, ni de perspective à long terme". De vrais bobos. Sur quoi se fonde cet argument ? Est-ce qu'il est suivi d'entretiens pour connaître les carrières militantes ? Sans parcours biographiques, impossible de savoir dans quels collectifs s'inscrivent les militants, leurs expériences passées, etc. Si l'on revient sur l'exemple de Jeudi Noir, je crois savoir que beaucoup sont encartés. Je crois aussi que certains sont associés à d'autres mouvements. D'autres s'inscrivent non dans des partis mais dans d'autres pratiques politiques (squatt, AMAP, fauchage,...). Bref, ce n'est pas l'empirisme qui étouffe Pierre Rimbert.

En filigrane, je peux craindre qu'il s'agisse de dire qu'il vaut mieux militer dans le cadre d'un parti (le NPA ?), que c'est la forme la plus noble et la plus structurée de l'engagement... C'est peut-être la position de l'auteur, mais j'aurais davantage été convaincu par une comparaison intelligente entre les différents modes d'engagements complémentaires plutôt que ce dénigrement narquois.

2002 : la politique autrement ?

Ces engagements sont complémentaires pour deux raisons. Certains de ces militants cumulent différentes casquettes et n'ont pas l'air de les vivre comme des contradictions. Pour ceux que je connais... Mais mon expérience pourrait être contredite par celle de Pierre Rimbert, si jamais il nous en fait un jour part. D'autre part, les partis politiques traditionnels ont toujours des mouvements associatifs dans leur marge, les différents mouvements des années 80 sont là pour nous le confirmer. Des alliances peuvent se faire à l'occasion d'évènements entre différents acteurs. Cela peut même arriver lors des élections ou des nominations au Gouvernement. Souvenons-nous en 2002 de l'arrivée "massive" de la société civile allait transformer le gouvernement pour mieux parler à la France d'en-bas. La prophétie auto-réalisatrice ne s'est pas produite.

Cette date mythique était celle aussi de l'auto-invocation des socialistes au changement. Ils avaient entendu le signal. Comme en 2005. Comme en 2007. Comme en 2009. Mais souvenons-nous, le Parti Socialiste aurait du beaucoup changer si les prophéties auto-réalisatrices n'étaient pas perturbées par l'immobilisme de leur personnel politique. La LCR au moins a réussi à changer son nom (rien que son nom ?) mais ça n'a pas suffi à sa prophétie pour se réaliser.

2002, il fallait donc en revenir au peuple. C'était aussi le nouveau crédo des journalistes. Incapables d'avoir prédit cette profonde désaffection des deux ou trois partis politiques majoritaires, pour ne pas dire des partis politiques en général. Les journalistes allaient faire plus de terrain, c'était promis. La prophétie auto-réalisatrice ne s'est pas produite. Pas même au Monde Diplomatique.

Pour ma part, je ne crois pas que les choses aient changé depuis 2002. Je n'ai pas le temps de proposer une analyse approfondie. Je reprocherai juste les choses suivants aux partis politiques :

  • aucun parti ne fonde son fonctionnement sur sa confiance entière dans les militants puisqu'aucun n'accorde vraiment de place aux militants pour l'orientation stratégique du parti. C'est réservé aux cadres.
  • aucun n'engage une forme régulière de démocratie directe, aucun référendum interne depuis 2005
  • aucun n'a pris des mesures pour accorder une expression politique aux militants qui s'abstiennent de désigner des représentants en interne
  • aucun n'utilise un système de tirage au sort en interne basé sur la liste des adhérents
  • tous pratiquent, développent cette coupure entre les cadres et les militants de base, entre les militants élus et les militants non-élus
  • tous développent le phénomène des courants qui représentent davantage des enjeux de position que des enjeux idéologiques
  • tous décident de leur orientation politique en interne par des motions associées à des questions de postes (ou par les représentants élus via des motions), les questions de fond étant rarement tranchées par l'ensemble des militants
  • tous ont les mêmes travers en interne que la démocratie représentative traditionnelle (cumul, faible renouvellement, écuries, sous-représentation des jeunes, des femmes, des pauvres,...)
  • tous ont tendance à davantage accepter le jeu de la démocratie tant que ça peut les aider à conquérir le pouvoir (et plus particulièrement l'appareil d'État). Une fois élus, lorsqu'ils sont en fait minoritaires sur certains points, ils esquivent la question de la souveraineté populaire avec la certitude de pouvoir changer la société par décret.

Je précise que je milite pour un plus grand usage des référendums, sur le modèle suisse, et que les référendums en France (sauf sur le quinquennat) ont toujours bénéficié d'une plus grande mobilisation que les élections portant sur des personnes. Un parti politique ne peut pas être moderne s'il n'est pas démocratique. Quand Jospin déclare dernièrement qu'il n'aurait jamais fallu organiser le référendum en 2005 sur le projet de Constitution au sein du Parti Socialiste, il n'est ni moderne, ni démocrate. Et son slogan en 2002, " Présider autrement", c'était bel et bien du pipeau.

Ajout du 30 août : sur les nouveaux militants et la relation aux partis politiques, il faudrait analyser cela beaucoup plus finement. Pour les personnes encartées et qui se retrouvent dans ce type de mouvements, il faudrait voir les bénéfices pour elles de cette double-casquette en terme de capital social (et de trous structuraux). Par ailleurs, il faudrait aussi étudier comment justement ces personnes (et ces mouvements) peuvent être à l'occasion "annexées" pour des actions précises. Ce serait une analyse fine de la "récupération" non pas sur le long-terme (comme SOS Racisme) mais "à l'occasion".

Enfin, grâce à l'université d'été du Parti Socialiste, je rajoute une autre condition dans ma liste de reproches aux partis : l'inexistence d'un conseil statutaire issu entièrement du tirage au sort , comme le proposait jadis Pierre Vidal-Naquet.


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