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Fête du Grapillon

Par Jay

Samedi passé, temps radieux, longue journée à rien foutre, pareil que la semaine mais avec le droit de ne pas penser aux factures et aux humiliations volontaires pour trouver du boulot, bref ouiquainde ! Et pas n’importe lequel, puisque Féchy, aimable bourgade vigneronne et friquée (l’anglais y est presque une langue officielle) organise sa Fête Du Raisin annuelle.

Bacchanale à prévoir ! Ca va éventrer des tonneaux à tout va, les rues pavées vont clapoter de pinard se déversant à toute allure en direction du lac, on culbutera de la Vaudoise enivrée aux pieds des vignes à peine vendangées, ça va chier ! Voilà l’état d’esprit de tout mâle presque normalement constitué. Le Gueuloir de Chicheux, s’il archive quoique ce soit, pourra témoigner en faveur de mon enthousiasme d’alors. Une belle trique mentale pour rien du tout, ou si peu.

Au programme : dégustation de tout ce qui baigne en cuve ou barrique dans le bled, mangeaille à toute heure, groupes folkloriques en provenance de ces coins bizarres du pays où l’autochtone a souvent l’outrecuidance d’avoir un autre accent que moi quand il veut bien parler français, tout cela dans un coin bourge au possible et par conséquent propre, calme et bien tenu - comme quoi on n’a rien sans rien. Ca commence dès 10h du mat. Je relis deux fois le prospectusse, c’est bien ça.

Coup de blanc matinal. Pas glop.

Je ne sais pas pour vous, mais picoler dès le matin m’amuse beaucoup moins qu’il y a quelques années. D’abord parce que plus je vieillis, plus j’ai de la peine à me lever tôt quand ça ne dépend pas de l’humeur d’un patron. Ensuite parce que mon organisme a accepté dix ans d’outrages avec une patience de bénédictin et que depuis peu, il m’extorque régulièrement des soins attentifs et le respect des limites que j’avais tendance à violer avec application. Le plus terrible, c’est que somme toute, ça me coûte assez peu d’efforts. Bref, buvons beaucoup, buvons bien… mais buvons moins souvent.

Et surtout, pas de pinard à l’heure où du café et des croissants, nom de dieu ! Vous me direz qu’il n’y a pas d’heure pour les braves, mais les braves gens, moi… Voilà. C’est décidé : flemme le matin, vélo l’après-midi, éthylisme dès 19h.

Un Vauban de traviole barre l’entrée du village. Je parque la sauterelle juste derrière, en espérant que le chauffeur du car planté juste à côté ne me la foutra pas par terre. S’il est dans le même état que ses passagers, va y avoir de l’huile sur le bitume : une quinzaines de touristes, la vingtaine, la gueule enduite de peintures de guerre étonnantes, se lancent bombardent mutuellement avec les grains de raisin tous proches. Vite, profiter d’une trève pour dépasser la zone des combats, puis faire le tour des festivités. Poissons du lac, saucisses grillées, une tente blanche où l’on sert du marcassin (!), des yodleurs et des coiffes traditionnelles d’Outre-Röstis, un soleil qui décline à peine et une température d’une délicate fraîcheur, tout s’annonce haut en couleur et en saveurs.

Mais avant de bâfrer, autant se creuser un peu la dalle. Je m’arrête devant une grande bâtisse, aux pieds de laquelle trône une table recouverte de bouteilles. J’y découvre un assemblage Pinot Noir, Garanoir, Gamaret et Gamay, rien que ça, qui descend comme du velours liquide. De l’autre côté de la table, on sert des godets phénoménaux, dans les verres du patron qui plus est : la fête est en rupture de stocks côté récipients officiels… Premier indice que j’arrive un peu tard, mais quoi ? Jusqu’ici c’est plutôt profitable. Ils ont de la gueule, ces grands machins à pied.

Longues conversations avec les tenanciers, tandis que la nuit atterrit doucement autour de nous. Je goûte tous les blancs, puis tous les rouges. Il va bientôt falloir un casse-croûte sérieux pour assurer la suite du championnat de coude levé. Mais voilà que d’inquiétants bruits de moteurs et de vaisselle se font entendre. C’est le signal du départ. La tente à marcassin est vide, éteinte. Les vendeurs de boustifaille rangent leurs outils. Les stands des autres vignerons se soustraient lâchement à mes futures visites ; même celui où je traîne depuis une heure se résume à trois bouteilles et un crachoir à moitié plein. Pas 20h30 et les rues sont abandonnées aux adolescents locaux, presque liquéfiés par l’ennui, vautrés ça et là contre une façade ou assis au bord du vignoble.

Mon interlocuteur, un Nicois exilé ici va savoir pourquoi, m’explique qu’ils ouvriraient volontiers plus longtemps, mais que c’est une question de bisbilles entre producteurs. Si l’un continue une demi-heure de plus, il vendra trois caisses supplémentaires, prétexte à d’interminables histoires de concurrences semi-déloyales. Et puis je remarque que ma tranche d’âge est ultraminoritaire : les gros clients ont la soixantaine et il est déjà bien tard pour eux, ils ont fait leurs emplettes et rejoignent leurs pantoufles. La Jeunesse organisatrice possède sans doute son carnotzet privé, quelque part hors de ma portée. Les mères de famille ont ramené les pères assoiffés sur le droit chemin, celui de la maison et des couches à changer. Le combat cesse, faute d’un autre combattant qu’un malheureux motard au gosier sec.

Tout est sans doute dans l’ordre des choses : ils ont bossé toute la journée, sont fatigués de servir des pots, et c’est mieux pour la sécurité de mon retour. Mais quel ennui. Ma soirée commence à peine que la leur est déjà bouclée, rangée, classée. “Fête du Raisin” ? Tu parles. Ou alors c’est du premier degré : fête du jus pas fermenté. Une véritable Fête du Picrate, à un tel moment, aurait à peine terminé ses échauffements. En plus je n’ai toujours rien mangé. Ne reste plus qu’à rentrer à la base, avaler une poignée de cacahuètes et repartir au troquet le plus proche, un de ces endroits où on n’a pas les mêmes horaires qu’un établissement médicosocial

Le Chichemaster, à qui je confiais récemment ma déconvenue en présence de quelques mousses, n’a pas manqué de se gausser. Il semblerait que les meilleures heures pour participer à de tels événements se situent aux alentours de 13h. Leçon retenue. La prochaine fois, j’embarquerai une fiasque de Grappa, un saucisson en croûte et mon sac de couchage militaire pour pioncer dans les vignes.


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