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Le supermarché, piste d'envol pour le monde de Denis Darzacq. Hyper", exposition de Denis Darzacq au Capitole. Source : le monde

Publié le 29 août 2009 par Jérémy Dumont

Panique au supermarché : entre les rayonnages de boîtes de thon et les emballages de fromage sous vide, des jeunes gens se sont arrêtés dans l'air, suspendus, leurs pieds au-dessus du sol. Est-ce qu'ils tombent ? Est-ce qu'ils s'envolent ?

La remarquable série de Denis Darzacq, Hyper, exposée aux Rencontres d'Arles, cultive volontairement l'ambiguïté. Entre chute et décollage, on ne sait pas très bien où ils en sont. Mais cet infime moment, capturé par la photographie, où ils sont figés dans le temps et l'espace, est d'une grâce saisissante. Les corps sont courbés à l'extrême, les bras tendus ou ramassés, le regard dans le vague, très loin des rayons du supermarché. Dans ces lieux si pauvres de sens, parmi ces objets criards, la magie opère.

Denis Darzacq, 48 ans, mène depuis longtemps un travail sensible sur la confrontation des corps et de la ville. Sa précédente série, La Chute (2005-2006), montrait déjà des jeunes gens saisis en vol dans des extérieurs urbains. Ce travail lui avait valu un prix World Press ainsi que la reconnaissance internationale. "Mon site Internet, où toutes les photos sont visibles, est passé de 3 000 connexions par mois à 70 000 par jour ! s'étonne le photographe. Sans doute parce qu'elles ont différents niveaux de lecture." Chez les fans, deux groupes : ceux qui admiraient la performance - les amateurs de hip-hop tentent de refaire les images chez eux - et ceux qui cherchaient un sens à ces images vertigineuses.

Cette fois, pour sa série Hyper, le photographe a demandé à des jeunes de Rouen et de Paris de sauter en l'air dans un cadre apparemment peu propice aux exploits sportifs ou artistiques : les rayonnages de supermarchés. Le photographe a vu en ces temples de la consommation bien plus qu'un décor : "Ces jeunes avec lesquels j'ai travaillé n'ont pas de boulot, ils font des stages sous-payés... Ils ont très bien compris où je voulais en venir. Au quotidien, ils vivent dans une schizophrénie totale, entre une absence de moyens et une abondance d'offres."

Les efforts vains et désespérés de ces corps pour écarter les murs, pour s'envoler ailleurs, disent l'aliénation implacable créée par la société de consommation. Les jambons, les lessives, les gâteaux défilent, jusqu'à l'écoeurement. Le fond n'est jamais choisi au hasard. Ainsi ces filles qui flottent au milieu de bouteilles de shampooing ou entre deux bacs à linge, semblent vouloir s'arracher à la misère de leur condition féminine. Avant, toujours, d'y retomber. "Le corps exprime toutes les tensions de la société" résume le photographe.

Dans ces mises en scène, rien n'est truqué. Alors que Denis Darzacq aurait facilement pu réaliser sa série devant son ordinateur. "Mais je ne construis pas seul l'image, je suis nourri de l'expérience de l'autre, dit-il. J'ai besoin de ce partage." Il a recruté des individus qui aimaient le sport, quel qu'il soit, et travaillé avec eux l'expressivité du corps. Côté gestuelle, le photographe s'est inspiré de l'imagerie baroque, du maniérisme et de ses "corps glorifiés". Il se dit aussi hanté par une photo du 11-Septembre, où l'on voit une victime des attentats du World Trade Center qui se jette dans le vide : "J'ai été marqué par cet homme au corps abandonné, qui a renoncé à lutter."

Dans l'exposition, le photographe a choisi de faire dialoguer ces images arrêtées, en suspens, avec une vidéo qui montre au contraire un mouvement perpétuel. On y voit des déchets qui s'agitent dans l'eau, en tous sens, indéfiniment. De quoi symboliser - un peu plus lourdement cette fois - le cycle infernal de la consommation.



"Hyper", exposition de Denis Darzacq au Capitole, 21 rue Laurent-Bonnemant, Arles (Bouches-du-Rhône). De 10 heures à 19 heures, jusqu'au 30 août.
Catalogue, éd. Filigranes, 56 p., 30 €. Avec la série "Casques de Thouars".


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