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Ce qui nous attend...

Publié le 30 août 2009 par Perce-Neige
Ce qui nous attend...

On était tous assez nerveux, ce soir-là. Paul, peut-être, plus encore que les autres. Eu égard, sans doute, à ce qu’il avait appris quelques heures plus tôt et qu’il avait bien du mal à digérer, il faut bien le dire, ce qui se comprend, notez bien, vu qu’avec Stéphanie, jusqu’à présent tout allait pour le mieux, pas d’embrouilles, rien du tout, juste quelques faux pas, des propos que certains auraient sûrement jugé un peu excessifs de sa part, certes, des gestes légèrement déplacés, oui, des anicroches, on peut le dire, mais sans plus. En fait, je ne sais plus vraiment, aujourd’hui, combien de temps nous avions déjà tourné et viré, pour à nouveau tourner dans cette banlieue désolante au possible où toutes les rues, je ne mens pas, semblaient se ressembler à la virgule près, s’enrouler continuellement les unes à la suite des autres, en des cercles concentriques proprement effrayants, s’engendrer elles-mêmes à mesure que nous les parcourions jusqu’à se multiplier à l’infini, comme pour mieux égarer les rares véhicules qui s’y étaient aventurés. A chaque carrefour, aussi imprévisible que le précédent, Victor s’emportait un peu plus. Il commençait par se décourager un max en se lamentant d’être tombé sur la bande de branquignols que nous formions, puis gueulait soudain comme un malade, et cette fois à l’intention express de Charles qui n’en menait pas large, je vous assure. Une fois, c’était à gauche qu’il fallait filer au plus vite puisqu’à droite, on avait déjà donné, on connaissait par cœur, putain, c’était couru d’avance, rien à tirer de cette impasse de merde… Une autre fois, au contraire, la bonne direction, de toute évidence, était de son côté, sur la droite, oui, là, où l’on descendait direct vers la ville, ce qui permettrait de gagner ultra-rapidos les boulevards extérieurs, et donc de contourner vite fait l’hôpital et la zone commerciale attenante, ce qui laissait entrevoir, hé hé, la possibilité de s’extraire de ce bourbier en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, dix minutes chrono à tout casser. Bon… Admettons… Car, il est vrai que, plus loin, c’était la côte, la liberté, les grandes plages de sable blanc, les villas dans les pins, le rêve. « Mais bordel, » braillait-il, « tu entends ce que je dis, ou non ? » En fait, je crois bien que ni Charles ni personne dans la bagnole n’entendait quoique ce soit à ce moment là. Vu qu’on n’en était, au moins, au vingtième tour de manège. Et que l’on avait exploré à peu près toutes les sorties d’autoroutes qu’il était humainement possible d’explorer. Même sans voir son visage dans l’obscurité, immanquablement impassible comme à son ordinaire, je devinais que Charles, cette fois, commençait à en avoir sérieusement marre et plus que marre de tout ça. Si bien, que je n’ai pas été vraiment surpris quand j’ai soudain réalisé qu’il abandonnait la partie, profitant d’un léger flottement dans les instructions que Victor lui assénait régulièrement dans les oreilles pour garer la BM dans un renfoncement de la route et laisser les clefs sur le tableau de bord, tout simplement, sans dire un seul mot, juste avant de s’extraire de la carlingue en rotant, tout de même, la moitié de la bière qu’il avait ingurgité depuis l’aube. Je l’ai suivi aussi sec car je ne voulais pas qu’il puisse croire que nous étions, brusquement, tous plus ou moins ligués contre lui. Ce qui, d’ailleurs, n’était pas spécialement vrai (quoique…). Si bien que nous avons fait, tous les deux, quelques pas dans la nuit, exaspérés sans le dire par la présence silencieuse de la ville, derrière nous, dont les nébuleuses lointaines, plus ou moins clignotantes, semblaient nous narguer à force de nous rappeler que nous en étions réduits, désormais, à implorer le Bon Dieu et tous ses saints dans l’espoir d’échapper à ce guêpier avant le lever du soleil. Au bout des quelques pas, à peine plus, nous nous sommes retrouvés, mine de rien, à renifler la haie d’un pavillon dont nous avions vaguement deviné la silhouette prétentieuse depuis la voiture, le genre bradé à trois sous, avec piscine et clôture électrique en option (que personne n’est en mesure de se payer, naturellement). Bref, juste devant nos yeux, il y avait maintenant l’ombre interminable d’un bosquet d’arbres semi décoratifs qui avaient peut-être une certaine allure en plein jour, pour peu que l’on ait en tête la description élogieuse du catalogue Décor&Jardin mais qui, à trois heures du mat, décoiffés par le vent qui charriait ses tombereaux de fumées arrachées aux raffineries voisines, évoquaient, irrésistiblement, le spectre d’un monde mi végétal, mi mécanique, qui finirait par tous nous emporter un jour ou l’autre. Sauf que je me dois de dire qu’ils me rappelaient surtout les espèces de saloperies vaguement feuillues que mes vieux avaient planté, autrefois, dans la propriété familiale, à Montluçon, quand j’étais gamin ; saloperies dont nous avions fini par avoir la peau, Paul et moi, à force de leur balancer dans les pattes, soir et matin, toutes les fioles possibles et imaginables de désherbants que nous avions réquisitionnées pour l’occasion. Parvenus à cinquante centimètres des saloperies en question, avec Charles, nous avons pissé de concert, davantage, d’ailleurs, parce qu’il fallait bien faire quelque chose une fois arrivés là et que nous n’avions pas encore échangé un seul mot, que par réelle envie de soulager un brin notre vessie. « Cette fois c’est mort… » a-t-il fini par lâcher, lui aussi tout à fait défaitiste. Car, à cet instant-là, je pensais qu’il avait raison sur toute la ligne et qu’on n’arriverait jamais à temps, vu que ça devait bien faire trois plombes, au moins, que Stéphanie avait appelé à l’aide depuis son portable, et qu’on n’était évidemment pas censés mettre si longtemps pour trouver le chemin jusqu’à ce baraquement pourri, à deux pas du port, où elle s’était réfugiée. A tous les coups la marchandise nous échapperait, et on serait, comme des cons, à regretter amèrement d’avoir trainé à ce point - de manière déraisonnable - dans ce bar improbable aux allures de naufrage où la blonde faussement affriolante qui m’avait harponnée dès que nous nous étions accoudés au comptoir, s’était brusquement dérobée au moment précis où j’avais fini par accepté ses conditions. Cela, c’était la version optimiste… Il y avait, également, une version un peu moins souriante. Celle où le double jeu de Stéphanie pouvait avoir été complètement démasqué. Vu que les Ukrainiens n’étaient pas du genre à rigoler. Et ni Charles ni moi n’avions vraiment envie d’évoquer, même de manière allusive, le spectacle en technicolor que ces types pourraient avoir décidé de nous offrir en pénétrant dans le hangar. Quelque part dans le lotissement, un chien s’est mis à aboyer furieusement. Puis un autre, un peu plus loin, lui a répondu dans la même veine. Une fenêtre s’est ouverte, puis, brusquement, a claqué dans la nuit. On a senti, avec Charles, qu’il y avait maintenant de la lumière dans le pavillon de merde et j’ai cru entendre mon paternel qui poussait sa gueulante en demandant à son clébard de lui raconter ce qui se passait. C’était presque comme une rumeur. Le sentiment que nous tournions toujours en rond. Et que je n’avais plus le choix, désormais. Car le monde était celui-là. Sans échappatoire. Des coups en douce, à la pelle, et des trafics à la con. Derrière nous, Paul avait fini par sortir lui aussi. Je l’ai entendu gerber plusieurs fois. Sûr qu’il pensait à Stéphanie. A ses seins d’adolescente qui tutoyaient constamment le désir, à la courbure de ses lèvres qui riaient en silence, à l’ivresse des profondeurs qu’engendrait l’envie d’en finir, une fois caressée l’ombre de ses reins. J’en aurais chialé, voilà la vérité.


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