Magazine Journal intime

Sur la Cruise

Par Eric Mccomber
Nous marchons toute la journée en compagnie de mon pote Rüdi. Il est très fier de sa ville et, même s’il habite surtout Munich désormais, c’est au sujet de Hambourg qu’il est intarissable. Il aime bien rappeler que si cette ville est très ouverte, c’est qu’elle abrite un des plus grands ports du monde depuis près de mille ans et que, fatalement, elle en a vu passer, des phénomènes. Rüdi en est d’ailleurs un, de ceux-là, et pas des moindres. Nous discutons dans le métro au sujet d’un film ? Il se lève et demande poliment aux autres passagers :
— Bitte mein damen und herren, qui se rappelle du nom du troisième personnage principal de Easy Rider avec Peter Fonda et Jack Nickolson ? Non, ce n’est pas Robert Duvall, ni Michael Douglas…
Les gens se prêtent au jeu de bonne foi.
— Dustin Hoffman ?
Peter Sellers ?
Robert Duvall ?
— NEEEIN-Neeeein !
Toujours une bière à la main, il ne manque jamais de trinquer avec les nombreux concitoyens qui se baladent la pils, qu’il les ait déjà vus ou pas. Nous faisons le tour de la vieille cité et du port avant d’échouer sur une plage. Quelqu’un a étendu une banderole dans le sable, un truc jaune qui semble mesurer un bon kilomètre. Nous buvons une petite blonde bien fraîche lorsqu’un groupe de nanas à casquettes oranges nous aborde. Grosso-modo, on nous propose ceci : si nous acceptons d’attendre une demi-heure et de tirer une ficelle pour hisser cette bannière au passage d’un certain navire dont c’est le dixième anniversaire, nous aurons droit en contrepartie à une croisière de quelques heures sur l’Elbe, à un buffet somptueux et à des consommations alcoolisées à volonté. Nous prenons bien le temps de réfléchir avant de répondre par l’affirmative. Trois dixièmes de secondes, il me semble.
Ensuite nous attendons en devisant sur la plage, nous tirons la ficelle, saluons le vaisseau, et hop ! Suffit de marcher jusqu’au quai, où une véritable festinette nous attend. Ces innocents armateurs n’avaient pas réalisé ce qu’ils faisaient en prenant Rüdi, Loulou et moi à bord du même bateau. Ah, ah, ah. J’ai arrêté de compter vers les 20. Miam. En plus de tout le reste, il y a dans cette croisière une petite fée avec laquelle j’échange des rictus depuis la plage ! Dès que la bière m’a créé un bon fond de désinvolture, j’attaque.
— Salut. Je voulais te dire au-revoir parce que je dois partir.
— Oh. C’est une chouette fête, pourtant ?
— Euh. Uhm… Bon, OK, je reste. Mais c’est parce que tu insistes.
— Je déteste nager des kilomètres la nuit dans l’eau glacée entre les navires du port.
— Oah, les points communs ! Moi pareil !
Je la laisse. Je reviens un peu plus tard avec trois vodkas et je trinque avec elle et sa copine avant de me tirer de nouveau. Puis je n’hésite pas à me planter entre deux cro-magnons qui l’entreprennent sans subtilité. Le plus gros me pousse du coude et me marche sur le pied et j’éclate de rire à son nez. Je suis dans une telle forme que je décide de le jeter par-dessus bord s’il continue. Soit mon sourire le charme, soit il voit dans mes prunelles que sa mort fait partie de mes projets à court terme, en tout cas, le voilà qui change de table en entraînant son assistant dans son sillage. La fée se gausse. Moi aussi. Elle dit comme ça :
— On se marre. Par contre, ça m’irrite d’être prisonnière de ce machin, de ne pas pouvoir quitter quand je le veux.
— Ah. Pourtant, tu t’amuses ?
— Mais oui.
— Nourriture à volonté, alcool gratuit, agréable compagnie (sa copine s’esclaffe), balade enchanteresse sous les étoiles, tangage et brise fraîche… et tu songes qu’à filer ?
— Oui.
— Tu dois être une conjointe horrible qui sort le détonateur et la dynamite dès que ça fonctionne à plein régime ?
— Oui.
Sa copine opine.
— Je vais peut-être effectivement nager, alors. J’ai une subite envie de fuir, moi aussi, mais dans la direction opposée à la tienne.
— Eh, eh, eh.
— Uhm…
— Par contre, je dois dire qu'un cyclomalade qui passe par mon patelin pour trois ou quatre jours, assuré de foutre le camp avant la fin de semaine, ça me semble parfait !
— Oh. Uhm-mh… Ooooh. Uhm… Oooh…
— Alors, voici mon courriel.
Elle griffonne sur un papier que sa pote s’empresse de lui fournir. Mes doigts tremblent un peu. Il va me falloir deux autres pils.© Éric McComber

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