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Le Marteau

Publié le 02 décembre 2007 par Carlseleborg

Low-tech

Je n'ai jamais entendu personne se plaindre de ce qu'un marteau n'est qu'un marteau.
Jamais personne ne m'a dit qu'il voudrait un marteau avec, mettons, des têtes interchangeables, ou avec plusieurs grips de toutes les couleurs pour pouvoir en changer selon l'humeur et la saison, ou encore avec un réglage du rapport poids/dureté de l'acier, ou avec un contre-poids pour soulager ce tennis-elbow qu'on traîne depuis plusieurs semaines déjà. Un correcteur gyroscopique et détection automatique d'un pouce sur la trajectoire? Jamais entendu parler.
Si je regarde le marteau que j'ai chez moi, je compte en tout et pour tout trois fonctionnalités:
  1. Une table (la partie qui percute) en acier très dur qui ne se déforme pas au contact du clou,
  2. un arrache-clou de l'autre côté de la tête, que j'utilise presque aussi souvent que la table (mais c'est personnel),
  3. un grip sur le manche pour que le marteau ne me glisse pas des mains.
Le MarteauIl possède en outre quelques caractéristiques intéressantes: il est quasiment incassable, ne consomme aucune énergie et ne nécessite ni manuel d'utilisation, ni maintenance. Il fonctionne même les soirs de victoire en coupe du monde.
Il existe bien sûr les pistolets à clous qui permettent certes de gagner du temps, mais qui sacrifient pour cela plusieurs des qualités ci-dessus. Moi, pour moins de 15€ j'ai un outil intuitif, robuste, fiable et qui me durera probablement toute la vie.

Un outil, un problème

Si les brevets avaient existé à l'époque, et si le gars qui a inventé le marteau en avait déposé un, ses descendants pourraient s'acheter l'Amérique du Nord lors de leur shopping du samedi. Il existe au moins autant de marteaux que de maisons. Mon père en a un tiroir entier à lui tout seul. Comment expliquer ce succès?
Parce que le marteau résout un seul problème: planter des clous. Certes, c'est un problème répandu. Plus répandu, en tout cas, que "accélérer des particules" (c'est un exemple). Mais tout de même: pour que dans chaque maison il y ait un marteau, encore faut-il que l'outil soit au point. Et c'est le cas! Avec un seul problème à résoudre, pas étonnant qu'on fasse difficilement mieux.
Lorsqu'on n'a qu'un seul but, il devient possible de l'atteindre à la perfection. Prenez le violon. Instrument complexe, objet beau et élégant, le violon ne fut jamais aussi bon que... sous Antonio Stradivari, au début du XVIIIème siècle! Je ne blague, personne n'a jamais fabriqué de meilleur violon que cet homme-là. Un beau son, projeté loin, voilà les critères fondamentaux du violon - un soliste aujourd'hui doit pouvoir jouer dans des salles de plus de 2000 personnes. Les modernes qui ont essayé d'utiliser les moyens sophistiqués que la science a mis à leur disposition ont, au mieux, réussi à produire des violons qui sonnent plus fort, mais ceux-ci ont, à ma connaissance, systématiquement été rejetés par les artistes parce que produisant un son moins intéressant. L'objectif était limité: produire un violon. Et c'est déjà au début du XVIIIème siècle, moins de deux cent ans après la naissance du violon, que le résultat parfait fut obtenu.

Taxe fonctionnelle

Un outil, un problème : illustration. AxCrypt fait une seule chose: crypter des documents. Parce qu'il ne fait que cela, il le fait à merveille. Dans la plupart des cas, une fois le document crypté, la seule étape supplémentaire nécessaire pour ouvrir un fichier et travailler dessus est d'entrer un mot de passe - au clic près! Cette étape est plus ou moins imposée par le domaine d'application, mais c'est aussi la seule chose qu'AxCrypt vous demande en plus. La taxe fonctionnelle de l'outil en lui-même est nulle.
Le MarteauPrenons le cas inverse: le téléphone mobile. C'est sans doute pour beaucoup un appareil de cœur, mais voilà bien un outil qui tente de résoudre plusieurs problèmes à la fois: la téléphonie, l'envoi de messages texte, la tenue d'un répertoire et son accès, les jeux vidéo, la navigation GPS, la photographie, la musique. Du coup, rien n'est fait jusqu'au bout. Mettez-moi dans une Fnac, et je peux, pour chaque fonction de votre portable que vous m'énumèrerez, trouver en moins de cinq minutes un outil qui le fera mieux, avec une ergonomie adaptée à sa fonction.
A chaque fois qu'un développeur ajoute une fonctionnalité à son outil, il doit penser à la taxe fonctionnelle. Cette taxe sera nulle si la fonctionnalité ne gêne pas lorsqu'elle n'est pas utilisée, et si son utilisation ne gêne pas les autres fonctionnalités. L'interface de cette fonctionnalité doit être suffisamment soignée pour ne pas obliger l'utilisateur à consulter la documentation.
Ainsi, lorsque je veux composer un SMS sur mon rasoir, je dois systématiquement choisir entre SMS, MMS, email ou message vocal. Ce "clic" supplémentaire est la taxe que je paye parce que quelqu'un un jour a décidé qu'un téléphone devait pouvoir envoyer plusieurs types de messages et que quelqu'un d'autre n'a pas su comment l'implémenter.

I had a dream

J'espère voir un jour de mes propres yeux l'âge de raison de l'industrie informatique, l'époque où nous limiterons spontanément et naturellement le périmètre fonctionnel de nos applications parce que ce sera la chose la plus raisonnable et la plus sensible à faire. Une époque où chaque outil pourra être décrit en une phrase unique, par la présentation de l'unique problème qu'il tente de résoudre. Où l'utilisation de chaque outil sera si intuitive qu'elle sera à la portée de n'importe qui ayant à s'en servir. Où la taxe d'utilisation de l'informatique sera abolie.
Alors, je pourrai apprendre enfin à me servir correctement de mon marteau.

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