Magazine Journal intime

Tragi-comédie dans le 450

Par Pierre-Léon Lalonde
Ça fait presque 15 minutes que je suis stationné dans cette entrée devant un bungalow lavalois. Le premier cinq minutes, j'ai tenté de faire comprendre à mon client qui à l'haleine va probablement rentrer en retard ou pas du tout ce matin, que je ne prenais pas les cartes de crédit. Que ça prends une machine, bidule, instrument, gogosse, cossin que je n'ai pas pour passer sa carte. Après m'avoir roté dans la face une couple de fois, il commence à comprendre le mot contant, ce que le chauffeur est de moins en moins. Il fouille et farfouille dans ses poches un autre couple de minutes et trouve dans un racoin de son portefeuille un beau 50 $ flambant. C'est un bon début, le taximètre affiche 63.70 $. Après m'avoir dit qu'il allait chercher le reste en dedans, je l'observe encore quelques minutes tenter d'ouvrir la porte du domicile. Je me demande si je dois rire, pleurer ou aller l'aider. Je décide de ne rien faire en rongeant mon frein. Je l'observe se battre avec son trousseau de clefs, le gars n'y arrive tout simplement pas. Si ça se trouve, vu son état, ce n'est peut-être même pas la bonne maison.
Je l'ai embarqué dans le Vieux-Montréal et la première chose qu'il m'a dite c'est d'ouvrir mes fenêtres. J'ai failli lui proposer d'aller prendre l'air, mais quand le mot Fabreville est sorti de sa bouche, j'ai changé d'idée. Pendant un moment, il a bien tenté d'engager la conversation. Mais c'était tellement décousu que lui-même en perdait le fil. Fait qu'on a filé jusqu'à la sortie 14 de la 15. Ça a bien été, le gars n'a pas vomi. Mais là, je suis dans son « driveway» pis il essaye toujours d'ouvrir en vain sa maudite porte.
Finalement, c'est une madame en jaquette qui vient l'ouvrir. À y voir l'air de boeuf, j'ai compris pourquoi le gars avait le goût de boire. Mais là, j'pense que son party vient de s'éteindre. D’où je suis je n'entends pas ce qui se dit, mais mon client se fait passer un méchant savon. Assis dans mon cab, je regarde ce « soap» en attendant toujours qu'on vienne me payer. Dans la maison on peut voir la progression du couple en regardant les fenêtres s'éclairer une après l'autre. J'commence à éprouver un certain plaisir à regarder ce qui se déroule sous mes yeux. Pour peu, avec un pop-corn pis un coke, on aurait pu se croire au ciné-parc.
Mon client revient enfin comme un seul homme. Il chancèle comme un boxeur qui vient de livrer quelques rounds. À voir son langage non-verbal, l'adversaire semble définitivement trop fort pour lui.
— C'est combien déjà? Me demande le gars qui va coucher sur le sofa
— Ben on avait convenu de 65 $ réponds-je.
— Ah ouain? Répond-il. Sa voix sonne fausse et septique.
Pendant deux secondes, j'me dis que le gars va se défouler sur moi pour compenser. J'me dis aussi qu'avoir su que ce serait aussi long, j'aurais laissé le compteur en marche. Mais le spectacle en valait la peine même si je ne suis pas au bout de celle-ci.
Le client ouvre une main remplie de change. Y'a des pièces qui tombent par terre et ça passe proche que le gars suive le même parcours. Je crois que la bonne femme n'a pas voulu allonger le reste de l'argent de la course et monsieur s'est rabattu sur la tirelire d'un des gamins. Les 25 cennes sont à l'honneur. Il me les dépose un par un dans ma main tendue. Dans ma tête, c'est juste le doigt du milieu que je lui tends. Ça m'aide à ne pas m'énerver. Je me demande s'il ne fait pas exprès, une raison comme une autre de ne pas retourner tout de suite dans le ring...
Après quelques autres inter-minables minutes, je n'ose plus rien dire de peur que le client se trompe de nouveau dans son calcul et qu'il recommence sa série de dix cennes. J'me peux pu en sachant qu'ensuite arrivent les 5 cennes... On nage en pleine absurdité. Dans ma tête je me répète, pitié, pitié... Je suis sur le point de sauter ma coche, quand le gars semble sortir de sa torpeur comptable. Il me regarde. Tente vainement de faire le focus. Et décide finalement de vider le contenu de sa paume dans la mienne... Ouf!
En revenant sur l'autoroute des Laurentides, j'essayais d'imaginer comment la scène de ménage allait se terminer. J'essayais aussi d'imaginer la gueule de l'enfant quand il se rendra compte qu'on a vidé son cochon! ;-)
Je laisse votre imagination faire le reste.
Moi, j'm'en vais vider mes poches et je roule jusque dans mon lit.

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