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du côté de la Sucrière

Publié le 22 septembre 2009 par Lironjeremy
du côté de la Sucrière

Et donc on me demande ce que j’ai pensé de ma visite de la biennale, et je me le demande aussi. Un peu saoulé par le nombre de choses vues (dans l’ensemble un peu vite), je cherche d’abord ce qui dans ma mémoire se distinguerait de l’ensemble et je dois dire que j’ai du mal à isoler des œuvres. C’est une impression confuse, un bavardage. Dans ces cas il faut être prudent je crois, parce que si d’une part il n’est pas nécessaire à une œuvre d’être spectaculaire ou immédiate pour s’avérer au final insistante, leur bonne réception dépend pour bonne part de notre disposition : on ne voit que ce que l’on est disposé à voir. Et puis, envisageant d’emmener des scolaires à la rencontre de l’art contemporain, j’étais attentif surtout à ce que quelques pièces au moins soient susceptibles de leur parler ou de les séduire, redoutant des choses trop conceptuelles, inabordables et rêches. Et j’étais soulagé. La problématique est simple (un peu trop), claire et balisée. Certains pouront dire, insipide. Il s’agit plus ou moins de donner à voir des œuvres qui entretiennent un rapport, souvent critique, avec la réalité quotidienne. Le bâtiment de la Sucrière, c’est déjà quelque chose. Comme une église met en condition le fidèle, l’expérience de pénétrer ce lieu mal dégrossi de ses anciennes attributions et dans lequel se déploient mille curiosités procure déjà quelques émotions artistiques et je crois que mes jeunes visiteurs n’y seront pas insensibles.

du côté de la Sucrière
La semaine à passer sur les quais, je croisais la façade désossée que j’avais peinte cet été me disant que dans cette armature brute rythmée de néons, dans ces aplats orange, il y avait quelque chose de Pedro Cabrita Reis. Alors, un peu de satisfaction à apprendre que oui, c’était lui. Mais, moi qui apprécie assez son travail d’ordinaire, je trouvais qu’il n’était pas parvenu ici à cette délicatesse brute et poignante que je lui avais vue à Paris chez Nelson ou en Italie à la fondation Merz. Son travail tient mieux en intérieur. Il a besoin, je crois, de confronter ses allures brutes à la blancheur silencieuse d’un lieu clos et dédié.

Je passe le hall et les typographies et tapisseries je ne les vois pas, confondues avec les effets habituels de décoration d’intérieur. Des phrases banales un peu dans toutes les langues du monde façon toile de Jouy.

D’abord Adel Abdessemed, largement représenté dans le hall avec ses mises en scène vidéo de folies ordinaires et ces photographies où le sauvage, sous la forme de la nature animale cette fois, s’invite en ville. Les cartels n’ont pas réussi à me convaincre. Non plus que son grand dessin au néon, bien moins sensible que ceux de Levêque et sans grand impact émotionnel ou visuel. Qu’est-ce que je pourrais en dire s’ils me posent la question de ce que ça signifie ?

Un peu partout des chaises affublées d’objets à la manière d’énigmes surréalistes et que l’on reconnait être des accessoires à « events ». Je n’ai jamais très bien su comment prendre le travail de Brecht, j’avais vu une rétrospective il y a quelques années à Barcelone, le contexte quelque part fige le propos, lui enlève la fraicheur qui fait son attrait lors des manifestations vivantes de Fluxus. Va-t-on s’essayer à d’improbables actions, ou simplement on posera sur ces objets vieillots le regard entendu de l’amateur qui connait ses classiques ? Autant l’esthétique que le ton contrastent avec le reste de l’exposition : l’effet pour moi d’une petite scène de cabaret mangée par une machine spectaculaire.

Dans le coin, il y avait un échafaudage terminé de caméras de surveillance (Jimmy Durham) comme pour dire que tout ce qui se fait, se construit, est surveillé. On en revient toujours à cette histoire plus tellement fictionnelle du big brother et d’une société policière étouffante. N’y a-t-il pas une autre manière de s’en prendre à l’évidence ?

Je suis resté un peu plus longtemps devant les vidéos amateurs dans lesquelles des groupes de jeunes miment au pied de collectifs mornes des scènes de violence stéréotypées comme on en voit dans toutes les séries et tous les films (Olivier Herring). Je leur trouve quelque chose de grinçant : à la fois le jeu, l’inconséquence de soirées d’été et la conscience que la réalité n’est pas loin, que quelque chose pourrait déraper. Violences idéalisées. Derrière l’innocence il y a un certain conditionnement qui est mis à nu, cette confusion du réel et de la fiction ou comment réalité et fiction se construisent en s’extrapolant mutuellement. Beaucoup de vidéos ici, des mises en scène assez démonstratives qui ne parviennent souvent pas à restituer l’émotion première qui les a inspirées. Trop souvent, les artistes s’investissent d’une mission, entendent révéler au monde des choses que bien souvent le monde sait déjà et s’il frôle alors la mission du sociologue ou de l’ethnologue, manque souvent la rigueur scientifique. C’est souvent, je trouve, un peu démonstratif, un peu prof.

Une vidéo suit la déambulation urbaine d’un homme courbé en deux comme un galérien, une paire de menottes reliant son poigner à sa cheville. En rejouant une scène choquante et en la filmant, Lin Yilin en fausse l’équation, parasitant l’expérience par les moyens mis en œuvre. Mais, oui, on vit dans un monde où on ne s’étonne plus de rien, pas même des violences ordinaires qui ne soulèvent plus que quelques protestations confuses, on est blasés, habitués.

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Les sculptures délicates de Takahiro Iwasaki sont davantage touchantes. Elles s’apparentent un peu à quelques marbres de Rodin ou aux fameux esclaves de Michel-Ange tout accrochés à leur bloc, et comme surpris dans cet état intermédiaire de naissance de la forme depuis l’informe. Je crois que mes élèves seront sensibles à la minutie et peut-être se déferont-ils de quelques aprioris tenaces en constatant des sculptures faites à partir de matériaux ordinaires, sac poubelle, serviettes. En effet, peut-être est-il encore possible de rêver le monde à partir de cet ordinaire. Peut-être cela peut les inciter à tirer semblablement parti des choses les plus pauvres comme Baudelaire pétrissant la boue pour en faire de l’or.

Je suis passé un peu vite devant ces sortes d’enseignes lumineuses accouplées avec d’énigmatiques bulles de Manga qui semblent brasser des idées de consommation de masse et de culture populaire.

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Plus loin, l’installation très américaine de Barry McGee évoque les squats et terrains vagues qui deviennent support à un développement visuel mêlant graff et jeux de damiers. Une excroissance bricolée en bois cache deux écrans vidéo. Des petits personnages de bois comme on en trouve à la boutique souvenir des réserves indiennes agitent des bombes, mimant de taguer les murs. Là-bas, un autre se cogne mécaniquement la tête au mur. On sent comme l’art, à la manière des ready-made, peut être un déplacement d’une réalité dans une autre. Les choses en sont alors abstraites, troublées, elles perdent un peu de leur familiarité, se distinguent. Peut-être une manière de les inciter à détourner eux-mêmes les choses, à les transfigurer plutôt que les utiliser tel quel.

A côté, un mur recouvert de dessins à la craie de Dan Perjovschi, similaire à celui que j’avais pu voir il y a quelques années à l’espace 315 du centre Pompidou. Séduisants petits griffonnages comme peut en faire Fabrice Hyber et qui donnent l’impression d’une grande réflexion sur le monde. C’est de l’ordre de la caricature, souvent binaire, et on ne sait pas si c’est de la dérision, de l’ironie ou si c’est tout à fait naïf.

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En bas, quoi d’autre ? Oui, l’improbable chaos de Sarah Sze où tout un ordinaire de bureau et de fin-fond d’atelier s’agrège en une forme dynamique jouant de pauvreté et de raffinement. Mot à mot, le spectacle du quotidien. Ou : comment touillettes à café et post-it peuvent être transfigurés en une tornade baroque.

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A l’étage, une poésie semblable avec des moyens plus rudimentaires dans la salle où Ian Kiaer dispose avec une sorte de désinvolture mêlée d’exactitude des fragments sommaires de maquettes en carton, une forme de plastic gonflée et quelques autre morceaux de polystyrène et de plastic. Il n’y a rien de spectaculaire à voir semble-t-il : seulement quelques rapports de formes, échos de teintes ténus qui évoquent de façon construite comment les choses parfois s’arrangent dans le regard. A la fois le principe et l’esthétique de ce genre d’installation sont un peu usés et ce calme soudain, cette harmonie discrète offrent une façon singulière de voir et vivre le monde sans le spectacle du rez-de-chaussée.

C’est un peu ce qu’il se passe pour l’installation Michael Lin avec sa quincaillerie qui ouvre sur cet accouplement étrange d’un bazar de Shanghai et d’une galerie de musée d’histoire naturelle. On ne sait pas si on est dans la parodie ou dans une bascule sérieuse nous invitant à considérer ces modestes objets avec autant d’attention que si c’était des antiques.

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Moi j’ai été touché par Robert Milin et ces quelques phrases relevées aux conversations. C’est restituer à la ville un peu de cette poésie ordinaire des paroles quotidiennes qui nous mettent à nu. Je voudrais me ressouvenir de ces quelques phrases sommaires et sobres tout autant que chargée de ceux qui les ont prononcées. J’ai croisé d’autres choses dont je n’ai plus qu’une vague souvenir.

Et puis cette installation d’Eulalia Valldosera, alignement de gobelets plus ou moins remplis d’un liquide rouge dont on fait pivoter le jeu de reflet sur un écran en avançant un landau dans lequel est fixé un projecteur. Je n’ai pas été tellement sensible à ce jeu d’effets un peu séduisants et un peu lourd dans sa mise en œuvre. Est-ce la reconstitution maximisée d’une impression discrète vécue au quotidien comme parfois on s’abîme dans la contemplation d’un jeu de reflets ? Je me souviens comme nous nous amusions quelques minutes durant les longues heures de cours au collège des reflets des verres de nos montres qu’un mouvement de poignet faisait danser au plafond quand le soleil passait les fenêtres. Le cinéma m’a semblé souvent pouvoir porter ces petits riens avec plus de subtilité là où les installations artistiques font du tapage et alourdissent tout. Peut-être ce défaut de tout mettre en spectacle. Juste à côté, des serviettes suspendues sur différents fils à linge découpent le mur de leurs ombres. L’astuce est que, disposées sur les différentes cordes, elles semblent sur leur ombre parfaitement alignées sur une seule. C’est un peu plus touchant cette façon qu’a le quotidien de parfois nous surprendre comme si les choses elles-mêmes avaient leur malice. On s’étonne et se laisse emporter volontiers de ces pierres qui curieusement rappellent vaguement une apparence humaine ou des formes si parfaites qu’elles semblent être un message lointain. On aime à penser que les choses nous parlent. Sauf toujours qu’ici la chose est construite et présentée comme telle ce qui enlève de la magie et se présente clairement comme une astuce trop simple à comprendre. Les propositions de Tim Nobble et Sue Webster sont à cet égard plus bluffantes et les ménines de Vélasquez emportent plus loin la pensée dans leur énigme.

Je l’ai dit, j’ai suivi un peu Agnès Varda expliquer très littéralement ses cabanes : des cabanes comme des refuges, c’est important d’avoir un toit, et des bandes de films que l’on peut regarder et ces insulaires de Noirmoutier face à face hommes et femmes. Toujours chez Varda ce côté limite et je dirais que c’est constante de la Nouvelle Vague ce côté un peu bête, un peu naïf et enfantin rattrapé par je ne sais quel bricolage qui fait que finalement ça tient et ça emporte au-delà. Quelqu’un disait de Godard : il pique deux ou trois phrases à des philosophes obscurs, d’autres à des poètes, il bricole quelques plans et ça vous fait un film. On l’a vérifié encore il y a peu, les films d’Agnès Varda tiennent et ce malgré des bricolages farfelus et plus que borderline (photographier les gens à travers un cadre à moulure, jouer avez des miroirs sur le sable pour refléter le ciel ou la mer sont des choses que l’on a honte à 17 ans d’avoir essayé à 15.) mais ses installations, si elles n’étaient pas attestées par ce personnage de mémé géniale aux cheveux bicolores ? Evidemment les choses valent depuis où elles s’énoncent, ce sont donc les cabanes d’Agnès et elles sont derrière elles des grands moments de cinéma.

Ensuite j’ai croisé l’installation du Yangjiang Group mettant en scène une échoppe de paris sportifs, la salle où le collectif Xijing Men continue de déchiffrer l’histoire et les caractéristiques de cette ville du même nom qui n’existe sur aucune carte. Une manière de revendiquer l’utopie, l’a-topie.

Je suis repassé par cette salle où l’on voit défiler des haïkus clignotant projetés sur les murs qui rappelle l’esthétique de Jenny Holzer et m’avaient laissé indifférent, sauf qu’à ce moment l’espace se saturait des ces cascades rouges et ça faisait son effet. Je suis retourné, ai passé par l’œuvre de Yang Jiechang : 3000 reproductions d’os humains en porcelaine peinte. Acquérir un fragment était prétexte à faire un don pour un hébergement d’urgence, j’étais d’humeur à ça. Voilà à peu près pour la Sucrière.

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