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Grandeur et décadence du panserbisme (2), par Éric Timmermans

Publié le 23 octobre 2009 par Roman Bernard

2. L'occidentalisme pro-croate face au projet de Grande Serbie

2.1. Brève définition de l'occidentalisme

Commençons par tuer un canard : l'occidentalisme n'est pas l'atlantisme.

Les références fondamentales de l'atlantisme sont le maintien de l'alliance Europe-Amérique (pour ne pas dire la soumission des nations européennes aux États-Unis) et l'adhésion sans faille de l'Europe à la politique extérieure étasunienne et à ses sous-valeurs, globalistes, consuméristes et « politiquement correctes ».

La référence fondamentale de l'occidentalisme, par contre, c'est l'Occident européen, c'est-à-dire l'Europe de tradition chrétienne occidentale (catholique et protestante), distincte mais proche tant d'un Grand Occident incluant notamment l'Amérique du Nord dans son acception traditionnelle et anti-globaliste, que d'une Grande Europe ou, plus précisément, d'une Eurasie de tradition orthodoxe s'étendant à tout l'espace russo-byzantin.

L'occidentaliste, fort de son enracinement historique, identitaire, n'est pas occidental ou européen, mais occidental et européen.

Mon propos n'est pas de m'étendre sur ce sujet. Toutefois, il me fallait préciser cela afin de faire comprendre les motivations réelles et généralement mal comprises de l'occidentalisme pro-croate dans le contexte des conflits dits « yougoslaves ».

2.2. L'occidentalisme pro-croate face à Byzance et au djihadisme

Avant que Belgrade ne déclenche son agression contre les républiques de Slovénie et de Croatie en 1991, il convient de savoir que les occidentalistes qui ont, par la suite, pris le parti de Zagreb contre le pouvoir serbo-yougoslave de Slobodan Milosevic et de ses alliés nationalistes « tchetniks » (19), étaient très généralement favorables à la cause serbe dans le cadre du conflit du Kosovo et qu'ils auraient, sans l'irresponsable politique agressive de Belgrade à l'égard des Slovènes et surtout des Croates, massivement soutenu Belgrade dans sa lutte contre l'implantation de l'islamisme et du djihadisme dans les Balkans.

Mais, que je sache, l'attaque serbo-yougoslave de 1991 contre la Slovénie et la Croatie catholiques n'avait absolument rien de commun avec la lutte contre l'islam djihadiste. Il est pourtant courant, dans certains milieux politiques, de présenter Milosevic et le nationalisme serbe comme les défenseurs de l'Europe contre l'islam combattant. Cette approche erronée me fait m'en souvenir d'une autre : celle de l'Allemagne hitlérienne, défenseur de l'Europe contre le bolchevisme. En réalité, ni l'Allemagne hitlérienne, ni la Serbie de Milosevic ne se sont lancées, a priori, dans une croisade idéologique « altruiste », mais exclusivement dans une guerre de conquête nationaliste destinée à leur seul profit. Et ce n'est qu'a posteriori, lorsqu'ils se cherchèrent des alliés, c'est-à-dire de la « chair à canon », et plus encore lorsqu'ils furent aux abois, que tant Berlin que Belgrade agitèrent l'étendard de la croisade « antitotalitaire », ce qui, on le reconnaîtra, n'est rien moins qu'un comble. En outre, dans un cas comme dans l'autre, ces politiques agressives irréfléchies aboutirent à la ruine des pays qui les initièrent et à la victoire, de même qu'au renforcement des idéologies qu'ils prétendirent vouloir écraser : large victoire du communisme stalinien en 1945, d'une part, et implantation durable de l'islam radical dans les Balkans à la suite des guerres déclenchées par le régime de Milosevic, d'autre part.

L'attaque serbo-yougoslave contre la Slovénie et la Croatie a, d'entrée de jeu, rendu impossible le soutien occidentaliste à la Serbie dans le cadre d'autres conflits. En outre, l'acharnement serbe, tant en Bosnie qu'au Kosovo, a eu pour conséquence, comme nous venons de le dire, la radicalisation religieuse islamique dans les Balkans, l'implantation durable de djihadistes internationaux dans la région et l'établissement de têtes de pont de grands pays musulmans tels que l'Arabie saoudite, la Turquie, le Pakistan et l'Iran dans toute la péninsule balkanique au nom de la défense « humanitaire » des « frères musulmans » de Bosnie et du Kosovo. Ainsi, en Bosnie, en Macédoine, en Albanie, a-t-on vu pousser comme des champignons de prairie une multitude de petites mosquées immaculées brandissant bien haut la couleur standard de ce wahhabisme (20) qu'incommodent même parfois les vieilles mosquées ottomanes jugées insuffisamment sobres dans leur apparence. Ainsi, en mai 1998, puis-je voir à Donji Vakuf, en Bosnie centrale, un duo d'êtres spectraux, tout de noir vêtus, dont seuls les yeux étaient visibles ; c'était, il est vrai, bien avant que cette coutume vestimentaire ne devienne un must jusque dans les rues de Paris et de Bruxelles, notamment… L'islam radical, on peut le dire, doit une fière chandelle à Slobodan Milosevic, coqueluche de ces Européens et de ces Occidentaux qui, dans leurs choix idéologiques, ne ratent jamais une occasion de faire erreur.

C'est eux pourtant qui nous accusèrent, nous, les partisans de la Croatie (21), de faire le jeu de l'islam balkanique, du fait de l'alliance conclue entre Zagreb et Sarajevo. Mais à quoi dut-on cette alliance si ce n'est à l'agression de Belgrade contre la Croatie en 1991 et à la nécessité, pour Zagreb, de faire alliance avec Sarajevo afin de reconquérir ses territoires conquis par les forces serbo-yougoslaves ? Veillons à ne pas inverser le sens des responsabilités, d'autant que ces critiques émanèrent généralement de gens qui, idéologiquement, se sentaient souvent proches, par affinités nationalistes, de l'oustachisme (22). Or, paradoxalement, c'est justement le courant minoritaire néo-oustachiste qui était, en règle générale, le plus favorable aux Bosniaques musulmans. Qu'un courant idéologique assimilé au fascisme ait pu être favorable aux musulmans de Bosnie a de quoi déstabiliser les certitudes politiques de l'Occidental le moins bien-pensant, cela correspond pourtant à une réalité historique. Lorsque pendant la Seconde guerre mondiale, sous le régime d'Ante Pavelic, fut constituée la Grande Croatie (23), qui incluait la totalité de la Bosnie-Herzégovine actuelle, les Bosniaques musulmans furent présentés, propagande oblige, comme « les plus purs des Croates ». À Zagreb, dans la capitale de la très catholique Croatie, le Poglavnik (24) fit transformer un musée en mosquée (25). Et, si au cours de la guerre de 1991-1995, la presse occidentale globaliste n'a jamais manqué une occasion d'évoquer, dans le seul but de discréditer les Croates, le passé oustachi et collaborationniste de la Croatie, notamment à l'occasion de la reconquête, par les forces croates, de la ville de Jasenovac (26), en 1995, elle ne sembla que très rarement se souvenir du rôle pourtant actif joué par les Bosniaques musulmans dans la collaboration pro-nazie, notamment par leur engagement dans deux divisions SS, la Handschar et la Kama (27). Certes, intégrés dans la Grande Croatie ou État indépendant croate (NDH), ces Bosniaques portaient sur leur uniforme, le damier croate. Mais ils portaient également en couvre-chef, un fez rouge, afin de souligner leur appartenance à l'Oumma (28).

Considérés comme des alliés objectifs de l'islamisme par des nationalistes européens pourtant idéologiquement proches de l'oustachisme et d'ailleurs généralement admirateurs du terrorisme islamique libano-palestinien (Hezbollah, Hamas, Djihad islamique et j'en passe), nous, les partisans occidentalistes de la Croatie, étions par contre perçus comme des « revanchards oustachis » par l'ensemble du très bien-pensant « Village global » post-occidental, et cela au mépris de toute logique idéologique et historique.

En réalité, le choix des occidentalistes pro-croates ne se porta nullement sur l'oustachisme, mais sur ce que l'on pourrait nommer l' « herzégovinisme ». Face à la double menace représentée par le panserbisme orthodoxe et l'islamisme bosniaque (29), les occidentalistes ne firent pas le choix du combat nationaliste croate mais bien celui du combat civilisationnel d'une Croatie enracinée dans la tradition occidentale et, notamment, dans le souvenir de l'ancien Empire d'Autriche-Hongrie. Or, les Herzégoviniens, c'est-à-dire les Croates de cette Herzégovine aujourd'hui encore absurdement rattachée à l'État bosniaque, jouèrent un rôle politique et militaire essentiel dans le cadre du conflit de 1991-1995. Combattant sur deux fronts, soit contre les troupes serbes et les troupes islamo-bosniaques, les Croates d'Herzégovine firent barrage et empêchèrent ainsi la chute des villes croates du littoral dalmate. Ce que l'on appela le « clan herzégovinien » fut également très influent à Zagreb même, jusque dans l'entourage du président Franjo Tudjman, et fut l'un des principaux artisans de la victoire croate de 1995. On aurait pu croire dès lors qu'à l'issue de la guerre, l'Herzégovine croate, qui eut, en outre, largement à souffrir des exactions islamo-bosniaques (30) trouverait naturellement sa place au sein de la République de Croatie, mais il n'en fut rien : Dayton (31) en décida autrement. L'Herzégovine croate est donc, aujourd'hui encore, liée à la prétendue « Fédération croato-musulmane » et à l'État bancal de Bosnie-Herzégovine. Autant dire que la guerre de Bosnie n'est guère terminée (32).

Ainsi donc, malgré l'alliance de raison croato-bosniaque, qui seule permit la victoire croate et la partielle victoire herzégovinienne de 1995, les Croates ne furent pas les alliés enthousiastes de l'islam bosniaque et de ses soutiens moyen-orientaux, que d'aucuns ont voulu dépeindre. Bien au contraire, du fait des erreurs stratégiques commises par Belgrade dès 1991, les Croates, particulièrement en Herzégovine, durent se battre sur deux fronts et furent finalement dans l'obligation de se soumettre, en Bosnie-Herzégovine, en échange de la récupération de la « Krajina », aux volontés des États-Unis, eux-mêmes poussés par leurs alliés et partenaires arabo-musulmans.

De même, conformément à leur approche civilisationnelle, les occidentalistes soutinrent le peuple croate dans sa lutte contre la double agression dont il fut l'objet, mais cela sans aucune haine du peuple serbe, en reconnaissant aux Bosniaques musulmans, après, certes, une révision équitable des frontières de la Bosnie-Herzégovine, le droit de posséder un État propre, et cela tout en contestant le verdict atlanto-globaliste de Dayton, défavorable à l'Herzégovine croate, géopolitiquement erroné car ayant empêché la prise de Banja Luka par les forces croato-bosniaques, et surtout politiquement bancal du fait de sa volonté d'imposer le « vivre-ensemble », conformément à la doctrine globaliste, aux différents peuples de Bosnie-Herzégovine.

2.3. L'occidentalisme pro-croate, une approche civilisationnelle entre l'enclume nationaliste et le marteau globaliste

Accusés par les globalistes (en cela compris les « européistes » jouissant pour l'occasion de l'appui d'une poignée de « nationalistes européens » adeptes de la Grande Europe) de marcher sur la voie du morcellement nationaliste du fait de leur soutien à la désintégration de la Yougoslavie, les occidentalistes pro-croates se voyaient dans le même temps accuser par les nationalistes de faire le jeu de Washington et de son globalisme consumériste, en cherchant l'appui de la grande puissance américaine dans le cadre du conflit en cours. On appréciera le caractère paradoxal, voire cocasse, de ces jugements péremptoires.

Or, rappelons une fois encore qu'entre le nationalisme et le globalisme, l'occidentaliste ne choisit pas. Son combat est un combat civilisationnel et le combat en faveur de la cause croate fut, en ce sens, un cas exemplaire, n'en déplaise à ceux qui ne l'ont point compris. Alors que la Serbie orthodoxe et la Bosnie musulmane jouirent de l'appui des peuples de leurs civilisations respectives, il convient de souligner que les Croates catholiques furent, quant à eux, soumis à une critique incessante de la part de tout l'Occident dit « démocratique ». Les Croates durent leur victoire à leurs propres forces, à l'appui de la diaspora et à l'action diplomatique de l'Allemagne, mais en aucun cas à une mobilisation massive de l'Occident en leur faveur, que du contraire. L'Occident abandonna Vukovar et ne commença à prendre intérêt à la Croatie et aux Croates que lorsqu'il apparut qu'ils pourraient se révéler utiles dans le cadre de leur stratégie de sauvetage de la Bosnie musulmane.

La « mobilisation occidentale » en faveur de la Croatie et du peuple croate ne concerna, en définitive, qu'une poignée d'occidentalistes. Ce fut là un symptôme très révélateur de l'affaiblissement de l'Occident en tant que communauté de civilisation. Ceux qui clamèrent à l'époque que l'Europe était morte à Vukovar auraient pu ajouter à cette épitaphe le nom de l'Occident, aujourd'hui métamorphosé en un « post-Occident » globaliste. Dans ces conditions, dire que le combat de l'occidentalisme en faveur de la Croatie fut un combat de marginaux politiques, voire de proscrits, est un euphémisme. Mais n'est-ce pas là, dans un monde déraciné et oublieux de son héritage civilisationnel, le lot habituel de l'occidentalisme identitaire ?

L'occidentalisme avait toutes les raisons de soutenir les sécessions slovène et croate contre le centralisme de Belgrade. Si l'idée yougoslave plonge effectivement ses racines dans l'idée « illyrienne » (33) qui ne concerne essentiellement, à l'origine, que les Slovènes et les Croates, elle ne sera jamais, dans son application, que l'accomplissement du rêve grand-serbe, pour ce qui est du royaume de Yougoslavie (1921-1941) de l'entre-deux-guerres - créé pour contenir l'expansionnisme allemand, avec l'insuccès que l'on sait -, puis une réalisation des chimères communistes dans le contexte de la Yougoslavie titiste (1945-1980). En utilisant l'héritage de la seconde Yougoslavie, Slobodan Milosevic a espéré renouer avec les desseins de la première. D'un point de vue occidentaliste, il convenait dès lors de favoriser la désintégration de ces structures artificielles, non pas dans un but nationaliste, mais, au contraire, afin de favoriser la réintégration des Slovènes et des Croates dans la sphère de l'Europe de tradition chrétienne occidentale dont les occidentalistes n'ont jamais cessé de souhaiter l'unification.

Rien de commun, toutefois, dans cette démarche, avec celle de l' « Euromarket », mieux connu sous le nom d'Union européenne, dont le but ultime est de constituer la marche européenne d'un grand marché mondial standardisé et culturellement fourre-tout. Absolument méprisant et hostile, comme on le sait, à l'égard de toute approche identitaire, ledit Euromarket sembla même, vraisemblablement, souhaiter un temps l'écrasement des sécessions slovène et croate par les blindés de Belgrade, dans l'espoir sans doute de pouvoir engloutir un jour, dans son entièreté, l'espace yougoslave. Il en fut pour ses frais et, alors qu'il aurait pu faire montre d'une réelle unité politique et militaire dans le cadre du conflit yougoslave, il en sortit amoindri et discrédité. Mais qu'importe, pourvu que l'on puisse jouer et jouir des subventions, et discuter à l'envi de la pasteurisation du camembert…

Rien de commun non plus avec l' « Occident McDo » de l'atlantisme globaliste. Les erreurs stratégiques de Belgrade et le vide militaro-diplomatique de l'Europe, ont abouti, au fil des défaites militaires de la première et à la suite de la faiblesse attentiste de la seconde, à renforcer la présence américaine et atlantique dans les Balkans. Cela ne fut point une victoire de l'Occident tel que l'envisagent les occidentalistes, mais une victoire du globalisme post-occidental, atlantiste, qui a su simplement bénéficier des erreurs et des faiblesses précitées. Les accords de Dayton en furent la conclusion et nous n'eûmes plus qu'à nous dire, non sans une certaine amertume : « Tout cela pour ça…».

Nous voilà bien loin des projets occidentalistes d'unité civilisationnelle de l'Occident européen et d'alliance intercivilisationnelle entre ledit Occident, éventuellement associé à une Amérique du Nord régénérée, « déglobalisée », et l'Orient byzantin, dans le cadre d'un combat universel mené sous la devise « ni McDo, ni Djihad !». Cette approche occidentaliste, c'est-à-dire qualitative, esthétique, civilisationnelle, identitaire, enracinée, au vu des fulgurants progrès du déracinement, de l'acculturation, de la globalisation, apparaît d'ailleurs chaque année un peu plus improbable, un peu plus utopique. Aussi en sommes-nous réduits à théoriser en voyant notre univers hésiter entre sauvagerie chaotique et médiocrité totalitaire.

Suite et fin demain.

Éric Timmermans, Bruxelles

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(19) À l'origine, le terme « Tchetnik » ou « Chetnik » désigne une unité militaire ou paramilitaire serbe. Il signifie, plus précisément, « membre d'une unité ». Ce terme remonte aux XVIIIe et XIXe siècles, périodes durant lesquelles il désigne les rebelles serbes combattant, par voie de guérilla, la domination ottomane. Durant la Seconde guerre mondiale, il désigne les partisans de la résistance non-communiste et royaliste de Mihailovic. Ces derniers combattront bientôt les partisans de Tito qui, plus sérieux et moins « folkloriques », recevront le soutien de Londres, aux dépens des troupes de Mihailovic. Durant les guerres de 1991-1999, le terme de « Tchetnik » reviendra à l'honneur pour désigner, soit positivement, soit péjorativement, les combattants serbes se réclamant de cette tendance historique ou, plus généralement, tous les miliciens serbes. Il existe un folklore « tchetnik » remontant aux origines, qui consiste notamment à porter une chevelure abondante et une barbe fleurie... « Tchetniks » et « Oustachis » se livrent, aujourd'hui encore, à une guerre de graffitis, dans nombre de toilettes européennes notamment, en écrivant sur les murs le « U » des oustachis ou la croix entourée des quatre « C » cyrilliques (soit le « S » de « Serbe » et « Serbie », en caractère latin)…

(20) Le wahhabisme est une doctrine de l'islam sunnite apparue vers 1745 qui a pour but de « ramener l'islam à sa pureté d'origine ». Elle est particulièrement prisée en Arabie saoudite.

(21) Je me rallierai, pour ma part, à la cause croate, dès 1991, et je la soutiendrai durant toute la durée de la guerre de 1991-1995. J'effectuerai, entre 1991 et 2001, une dizaine de voyages en Croatie et en Herzégovine. Les trois premiers voyages furent politiques et me conduisirent à Zagreb et à Sisak (octobre 1991), à Zagreb (Noël 1991), de même qu'à Zagreb, Split et Tomislavgrad, en Herzégovine (novembre 1992). J'établirai principalement des contacts avec le HDZ de Franjo Tudjman. Je poursuivrai par la suite mes activités politiques en faveur de la Croatie, notamment par des écrits dans les Échos de Croatie, organe de l'Association Belgique-Croatie, notamment animée par mes amis Claude Grivegnée et Jean-Marie Barin-Turica. Politiquement, du fait du peu de popularité de la cause croate dans notre Francité, nous resterons toutefois toujours marginalisés.

(22) Le terme français « oustachi » dérive du croate ustasa qui signifie « révolté », « insurgé ». Les « oustachis » sont dont, à l'origine, des Croates révoltés contre le pouvoir serbo-yougoslave. Le terme sera bien vite appliqué aux membres du Parti fasciste croate fondé, en 1929 (l'année qui suit l'assassinat du dirigeant du Parti paysan croate, Stjepan Radic, par un député monténégrin, au Parlement de Belgrade), par Ante Pavelic. Celui-ci doit bientôt fuir la Yougoslavie et est accueilli par l'Italie de Mussolini. Au lendemain de l'assassinat à Marseille, le 9 octobre 1934, du roi Alexandre de Yougoslavie et du ministre français des Affaires étrangères Louis Barthou, par un Macédonien travaillant pour les oustachis, Pavelic est condamné à mort par contumace, mais Mussolini refusera de l'extrader et le placera finalement à la tête de l' « État indépendant croate », soit la Croatie « oustachie » de 1941-1945.

(23) En fait de « Grande Croatie », l' « État indépendant croate » (NDH : Nezavisna Drzava Hrvatska) d'Ante Pavelic, s'il comprend l'essentiel de la Croatie actuelle, de même que la Bosnie-Herzégovine et la totalité de la Sirmie (ce qui conduit la frontière croate jusqu'à Zemun, dans la proche banlieue de Belgrade), il doit également abandonner deux territoires à la Hongrie, de même que l'essentiel du littoral dalmate, dont Zadar (Zara) et Split (Spalato), à l'Italie mussolinienne. En outre, l'Italie contrôle l'Istrie depuis la fin de la Première guerre mondiale (Atlas des peuples d'Europe centrale, André et Jean Sellier, La Découverte, 1991, pp.150-151). Les territoires croates annexés par l'Italie seront toutefois récupérés par Zagreb, dès 1943, après la capitulation de Rome.

(24) Poglavnik est le titre donné à Ante Pavelic en tant que chef de l' « État indépendant croate » de 1941-1945. L'on peut comparer ce titre à ceux donnés à d'autres leaders fascistes : Duce (Benito Mussolini), Conducator (Ion Antonescu ; ce titre sera aussi donné à Nicolae Ceaucescu), Führer (Adolf Hitler).

(25) Il s'agit de l'ancienne Maison des artistes plasticiens, qui se dresse sur l'une des plus grandes places de Zagreb. L'on doit cet édifice, achevé en 1938, à Ivan Mestrovic, en qui Auguste Rodin voyait un successeur. Le musée que l'on y installa et qui appartenait à l'Association des artistes plasticiens, fut transformé en mosquée sous le régime oustachi de 1941-1945. Le bâtiment connut diverses transformations dont les éléments les plus spectaculaires étaient la présence de deux minarets qui jaillissaient de la coupole. En 1949, les autorités communistes décidèrent d'y établir le Musée de la Révolution qui, en 1962, deviendra le Musée de la Révolution des peuples de Croatie. Il faudra attendre l'indépendance de la Croatie et l'année 1993 pour voir l'édifice redevenir la propriété des artistes croates.

(26) Le camp de Jasenovac était à la fois un camp de concentration et un camp d'extermination du régime oustachi d'Ante Pavelic (1941-1945). Le régime oustachi y déporta et y fit exterminer un grand nombre de Juifs et de Serbes, mais également des opposants, notamment croates, au régime oustachi. Le camp était constitué de cinq sites de détention créés entre août 1941 et février 1942. Le nombre des victimes du camp de Jasenovac varie entre 70 000 et 80 000, Juifs, Serbes (environ 40 à 50 000), Tziganes et opposants croates. Sous le régime oustachi, 300 à 400 000 Serbes auraient été exterminés (United States Holocaust Memorial Museum). Ces imprécisions sont dues au manque de sources et aux différences de points de vue. Mais Jasenovac est d'abord un village de la région de Sisak-Moslavina. Sa reconquête par les armées croates, en 1995, permit aux détracteurs de la Croatie d'établir des raccourcis simplistes entre l'opération militaire croate et le passé concentrationnaire du lieu. Certes, cela n'excuse pas les crimes indéniables commis par les oustachis à l'encontre des populations serbes, mais ne devrait-on pas rappeler également que la Serbie du « Gouvernement de salut national » de Milan Nedic fut déclarée premier pays « Juden Frei » (« libéré des Juifs ») d'Europe ? De fait, le gouvernement Nedic accepta l'occupation et collabora avec l'Allemagne nazie. Des camps de concentration furent également créés en Serbie. Le 3 février 1942, le gouvernement Nedic constitua une « Garde nationale serbe » chargée de la lutte contre les résistants. Le 1er avril de la même année, une branche serbe de la Gestapo fut créée. Quatre mois plus tard, les nazis proclamèrent la Serbie « premier État Juden Frei ». La Serbie, bien qu'elle fût soumise au régime d'administration militaire du Troisième Reich, n'en n'eut pas moins son gouvernement collaborateur.

(27) À la suite des revers militaires encourus par les armées allemandes tant sur le front de l'Est qu'en Afrique du Nord, la Waffen-SS assouplit largement ses critères raciaux de sélection au fil des ans. L'une des conséquences de cet assouplissement fut la constitution d'unités SS non-germaniques. Les Wallons de Léon Degrelle seront ainsi les premiers non-Germains, en présentant fallacieusement les Wallons comme des « Germains de langue française », à se faire ouvrir la porte de l'Ordre noir. En février, Adolf Hitler approuvait ainsi la création d'une division SS composée de Bosniaques musulmans, la division Handschar. Contrairement à une idée parfois évoquée, ce n'est pas le caractère musulman de ces recrues qui posait problème – depuis quand l'appartenance à l'islam constitue-t-il un caractère « racial » ? - mais leur origine slave. Bien que comptant certaines nations slaves parmi ses alliés (Slovaques, Croates, Ukrainiens), l'Allemagne hitlérienne considérait les Slaves comme les « esclaves naturels » des Germains, les Russes et les Polonais ayant eu particulièrement à souffrir de ces théories raciales. Aussi, pour les besoins de la propagande, Heinrich Himmler inventa-t-il pour les Bosniaques une origine gothique : les Bosniaques devinrent ainsi les descendants des Ostrogoths germaniques. On créa donc la 13e division de montagne de la Waffen-SS « Handschar » dont les hommes portaient comme signe distinctif un fez rouge et, sur le col de l'uniforme, en lieu et place du double « S », un cimeterre (handzar, handschar) et une croix gammée. Cette division fut créée à l'instigation du grand mufti de Jérusalem, el-Hadj Amin al-Husseini, que l'on voit sur certaines photos saluer « sa » division SS, le bras tendu, à l'hitlérienne. Dix mille volontaires se présenteront, mais le recrutement stagne. Fin 1943, la Handschar compte malgré tout plus de 21 000 hommes, mais les effectifs musulmans ont été complétés par des catholiques croates (2800) et des éléments originaires de l'Albanie du Nord (la région de Shkoder, en Albanie septentrionale, est peuplée d'Albanais catholiques qui représentent 10 % de la population totale de l'Albanie), ce qui n'est pas sans poser problème à des troupes musulmanes encadrées par des SS-imam et qui respectent, notamment, les règles religieuses et alimentaires de l'islam. Une autre division SS bosniaque sera créée, la 23e division de montagne de la Waffen-SS Kama, mais elle ne survivra que quelques mois, entre juin 1944 et fin octobre 1944. Bien que considérées comme « croates » du fait de l'appartenance de la Bosnie-Herzégovine à l'État Indépendant Croate (NDH), ces unités SS furent composées, pour l'essentiel, de volontaires bosniaques musulmans.

(28) Oumma ou Umma : terme qui désigne la communauté des musulmans au-delà des clivages nationalitaires.

(29) Alija Izetbegovic et son parti, le SDA, remporteront les élections de novembre-décembre 1990. Surnommé affectueusement Dedo (grand-père), Izetbegovic, né en 1925, deviendra bien vite la coqueluche des médias démocratiques qui le présenteront comme l'emblème de la Bosnie-Herzégovine multiculturelle. Les origines idéologiques nationales-islamiques d'Izetbegovic seront, quant à elles, totalement occultées.

  • L'objectif de la direction bosniaque est clair : « À tout prix il faut rassurer ceux qui, parmi les Occidentaux, pourraient nourrir des soupçons vis-à-vis d'un chef d'État musulman en plein cœur de l'Europe. Alija Izetbegovic, tout comme le groupe fondateur du SDA, est néanmoins profondément imprégné par l'islam. Un islam très politique. » (« Izetbegovic, Musulman de Bosnie », Libération Spécial Sarajevo, novembre 1992, p.24).
  • Complémentairement à ce texte de Libération, j'écris dans les Échos de Croatie, en 1997 : « Alija Izetbegovic est né en 1925. Très jeune il militera pour la cause de l'islam bosniaque. Avant la Seconde guerre mondiale, il faisait déjà partie d'un mouvement politique, les "Jeunes Musulmans", un groupe traditionaliste combattant l'acculturation et les dérives de l'islam "moderniste". Au lendemain de la guerre – durant laquelle des dizaines de milliers de Musulmans de Bosnie commettront de nombreux crimes sous l'uniforme SS -, en 1946, le jeune Alija, alors âgé de 21 ans, est arrêté pour propagande islamique. Il sera libéré trois ans plus tard. » Soucieux de complaire à ses alliés arabes dans le contexte du mouvement des non-alignés, Tito va relâcher la pression qu'il exerce sur l'islam bosniaque. « Mais avec la mort de Tito en 1980, les tentatives de (re)prises de contrôle serbe sur la Fédération yougoslave et le début de la guerre civile au Kosovo, Belgrade va à nouveau durcir le ton à l'égard des Musulmans : en 1983, Alija Izetbegovic et dix autres intellectuels sont emprisonnés. Ils sont accusés de vouloir établir un pouvoir islamique. L'accusation se base sur un texte écrit en 1970 et intitulé Déclaration islamique, un texte de soixante pages qui prône l'islamisation des Musulmans [ndr : c'est-à-dire des Bosniaques] et dont la limpide devise est : "croire et se battre". Bien qu'il éprouve une certaine gêne à parler de cet inquiétant texte, le SDA n'en a pas moins fait éditer massivement la Déclaration islamique en 1990, au lendemain de sa victoire électorale… »

(30) Le 4 janvier 1993, Mate Boban, président de la « République autonome croate » d'Herceg Bosna, signe le plan Vance-Owen. Les représentants bosniaques signeront à leur tour le 25 mars, suivis par la partie serbe, le 2 mai, malgré le rejet du plan par leur « Parlement » et par la population serbe de Bosnie-Herzégovine qui, le 16 mai, s'exprime à 96 % contre le plan Vance-Owen, par voie de référendum. Cela, pouvait-on penser, n'augurait rien de bon. Le plan Vance-Owen est l'un des rares plans internationaux conçus à cette époque qui rendait quelque peu justice aux Croates de Bosnie-Herzégovine. De fait, il accordait à la partie croate 13 973 km², soit 27,1 % du territoire bosno-herzégovinen. Ce territoire se voyait diviser en trois provinces numérotées 3 (région d'Odzak), 8 (région de Mostar) et 10 (région de Travnik) et regroupait 68,27 % de la population croate de Bosnie-Herzégovine, soit 513 433 personnes. Mais, à peine signé, le plan Vance-Owen sera dénoncé et, faiblesse internationale oblige, ne sera évidemment jamais appliqué. L'on aurait pu croire que la réaction la plus violente à ce plan émanerait des Serbes, mais il n'en fut rien. Ce n'est pas l'adversaire serbe qui, cette fois, portera l'estocade aux Croates, mais bien l' « allié » bosniaque musulman qui, aidé par quelques milliers de moudjahidine venus en droite ligne d'Afghanistan, vont tenter de prendre aux Croates ce qu'ils ne peuvent reprendre aux Serbes. Les Bosniaques et leurs alliés djihadistes vont donc lancer une offensive contre les Croates d'Herzégovine et se livrer à nombre d'exactions, et ce dans la plus grande indifférence de la « communauté internationale » qui semble se plaire à cantonner les Croates dans le rôle d'agresseur, mais ne leur reconnaît jamais le statut de victimes.

  • Au début du mois d'avril 1993, les Croates contrôlaient 88 % du territoire que leur avait concédé le plan Vance-Owen, soit la totalité de la province de Mostar, la presque totalité de la province de Travnik, mais une petite partie seulement de la province d'Odzak, essentiellement contrôlée par les Serbes. Mais au mois d'avril, l'Armija bosniaque, appuyée par les « volontaires islamiques », passent à l'offensive. Le HVO, l'armée des Croates de l'Herceg Bosna, perd bientôt pied et le 10 juillet 1993, ne contrôle plus que 55 % du territoire précité, et plus que 50 %, le 20 août. Vaincus et affaiblis, les Croates seraient bientôt obligés d'accepter, sous l'influence des États-Unis, l'alliance avec les Bosniaques qui permettra la contre-offensive de 1995 puis la constitution de la « Fédération croato-musulmane ».
  • L'offensive islamo-bosniaque s'accompagne de nombreuses exactions commises à l'encontre des civils croates et brandit clairement les couleurs de l'islam combattant : « Rescapés in extremis de la barbarie des tchetniks et des serbo-communistes, beaucoup de civils croates ont encore dû affronter la furie des nouveaux janissaires de Sarajevo. Plusieurs enclaves catholiques, bourrées de réfugiés, sont alors tombées, comme Kakanj, Travnik et Vares où les unités musulmanes, opportunément baptisées « Al Fatih » (Le Conquérant), sont entrées en brandissant non pas l'étendard fleurdelisé de la République bosniaque, mais bien des drapeaux verts. Au même moment, et à quelques kilomètres de là, la vallée de la Lasva subissait la sinistre loi des « moudjahidine » pro-iraniens : cantonnés à Mehurica, ces derniers portent la responsabilité d'innombrables actes de cruauté, maraudages et crimes de guerre dont fut victime la population croate. » (Bosnie-Herzégovine : les droits des Croates, Christophe Dolbeau, Écrits de Paris, juillet-août 1996, p. 36).

(31) Du 1er au 21 novembre 1995 se dérouleront sur la base aérienne de Wright-Patterson, près de Dayton (Ohio, États-Unis) des négociations visant à mettre un terme à la guerre qui ravageait alors la Croatie et la Bosnie-Herzégovine depuis 1991. Les présidents Franjo Tudjman (Croatie), Slobodan Milosevic (Serbie) et Alija Izetbegovic (Bosnie-Herzégovine) sont présents. Le négociateur est l'Américain Richard Holbrook, assisté de Christopher Hill. Ces négociations se tiennent au lendemain de la victoire croate en Krajina et de la progression des forces croato-bosniaques en Bosnie-Herzégovine. Les accords de Dayton prévoiront finalement le maintien de l'unité de la Bosnie-Herzégovine (ce qui ne résolut en rien le problème de fond, tel que nous l'avions présagé à l'époque) subdivisée en une « Fédération croato-musulmane » (c'est-à-dire la non-reconnaissance de la spécificité croate et l'imposition du « vivre-ensemble ») couvrant 51 % du territoire, et une République serbe couvrant 49 % du territoire (alors que les Serbes ne représentaient que 32 % de la population bosniaque d'avant-guerre). Les accords envisageront aussi le déploiement en Bosnie-Herzégovine d'une force de paix internationale nommée IFOR. Après quatorze années de stagnation, rien ne semble résolu en Bosnie-Herzégovine, toujours menacée d'une nouvelle flambée de violence.

(32) Les différents scrutins organisés depuis la fin de la guerre en Bosnie-Herzégovine semblent souligner le vote ethnique des électeurs, chaque communauté votant, comme on pouvait s'y attendre, pour des partis politiques issus de sa communauté. Il apparaît donc que quatorze ans après Dayton, rien n'est résolu en Bosnie-Herzégovine et que la sauce du « vivre-ensemble forcé » ne prend décidément pas.

(33) Entre 1805 (traité de Presbourg) et 1809 (traité de Vienne), Napoléon Bonaparte se fait céder par l'Autriche un certain nombre de territoires s'étendant sur une partie des territoires actuels de la Slovénie et de la Croatie, en cela compris Raguse, c'est-à-dire Dubrovnik. Ces territoires deviendront les « Provinces illyriennes », directement rattachées à l'Empire français. Ces provinces incluent principalement des populations de langues slovène et croate. À une époque où une certaine tradition historique reste encore fidèle à l'idée de l'existence d'une « relation particulière » entre la France et la Serbie, sans doute est-il bon de rappeler que le premier rassemblement de « Slaves du Sud » fut organisé par la France, mais n'incluait nullement de Serbes. Ces provinces seront le point de départ de l' « illyrisme », un courant favorable à l'union des Slaves du Sud, actif durant tout le XIXe siècle, mais clairement marqué par ses origines occidentales. Cette tendance favorable à une unité « sud-slave » décentralisée et enracinée dans le monde occidental, sera finalement engloutie, au lendemain de la Première guerre mondiale, par le projet centraliste et pan-serbe du royaume de Yougoslavie de l'entre-deux-guerres. La Yougoslavie de Tito sera son ultime avatar, avant la désintégration des années 1991-1999. (L'Atlas des peuples d'Europe centrale, André Sellier et Jean Sellier, La Découverte, 1991, p. 144).


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