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Loisirs Créatifs Relatifs.

Par Mélina Loupia

L'action se déroule un samedi, chômé par définition depuis que dans le coin, nos enfants se tapent des week-ends de fonctionnaires. Donc, le matin, la grasse matinée, elle s'achève à 7 heures pétantes, après avoir rissolé dans le lit pendant une bonne heure. C'est Arnaud qui donne le signal du lever à ses frères qui cèdent en soupirant leur mauvaise humeur et leur molle contestation, selon laquelle, je cite " Oui mais toi tu te lèves pas à 6 heures du mat tous les matins, mercredi compris, tu verras quand tu seras au collège, tu la ramèneras moins, puis tu pues de la gueule, vas te laver les dents, si tu réveilles maman, je t'éclate la face."

 Sur ce, le trio vide les chambrées et investit le salon. Copilote émerge lentement, choisit stratégiquement la salle de bain comme pallier de décompression avant de pénétrer la fosse aux garçons, déjà en rang d'oignon dans le salon, où mangas, console et petites disputes battent déjà leur plein. Il choisit l'indifférence autoritaire et impose le silence tant que la caféine n'a pas pris le relais.

Alors que l'arôme de l'arabica chatouille mes narines, accompagné du chant de la cuillère dans la tasse, je sors lentement de ma pause maternelle nocturne, mon réveil humain me fait un état des lieux. "Je te préviens, tu vas en chier aujourd'hui, ils se mailladent déjà sur le canapé, Arnaud a encore mis 40 fois trop de chocolat dans son lait, ses frères ont mis sa tête à prix, si j'étais toi, je me lèverais, tu sais gérer ce genre de conflit, à ce soir ma chérie."

Un courant d'air, un claquement de porte et un crissement de pneus sur le gravier plus tard, je fais mon entrée dans le salon, tel Darth Vador dans l'Entreprise. Immédiatement, les deux aînés me sautent à la gorge. "Alors on te prévient, Arnaud est insupportable, de nouveau, il a vidé la boite de chocolat dans son bol, a mis un peu de lait et l'a jetté... -Parce que ça m'écoeure, j'ai faillli vomir. -Oui mais c'est du gaspillage et après, maman elle a plus d'argent pour nous en racheter du chocolat et on part le ventre vide à l'école et on travaille moins bien et on se prend des 2 en physiques et on se fait engueuler et ensuite on est des poids pour elle si on reste jusqu'à 33 ans à la maison au chômage comme maman... -Oui, mais si je vomis sur le canapé, maman, elle a plus d'argent pour changer le canapé et après elle voudra plus que je déjeune et je vais mourir. -Oui, bonne idée... -Carton rouge, Jérémy, si tu l'ouvres, même pour respirer, tu fais des maths jusqu'à demain soir.

On se disperse immédiatement. Arnaud, tu finis ton bol devant l'évier, comme ça si tu vomis, tu seras sur place, Nicolas, tu ranges les pains au lait que Maurice est en train de se taper dans le sachet, sinon, je te fais bouffer ses croquettes et moi, je vais me faire un café. Ne jamais vous mettre entre la machine à café et moi, JAMAIS, je m'arête là ou je développe avec mes mains? Allez hop, dispersion."

En moins de temps qu'il ne m'a fallu pour les inciter au calme, le silence et l'ordre régnaient dans la maisonnée et n'en rendaient la saveur de mon café que plus appréciable. Me félicitant de mon autorité, je me plongeais avec délice dans mes activités électroniques favorites, mailant à qui veut le lire que je suis une mère plus que parfaite.

C'est là je pense ma principale erreur de la journée. Je me suis relâchée. Un quart de seconde, peut-être, absence fugace de vigilance, le temps d'écraser une clope dans le cendrier? Peu importe.

Un hurlement primaire, poussé du fin fond de la chambre de Jérémy, par ce que j'ai pu reconnaître du timbre en mue de son propriétaire, me parviens dans les oreilles, franchissant le mur du son. Qui n'était autre que le choc d'Arnaud contre le pot en terre de mon caoutchouc, lequel survivant péniblement contre le tonneau, lequel, le le reconnais maintenant, tronque légèrement la porte double du salon. Arnaud a gagné le combat, et justifie sa chute et celle de la plante, à mesure que je fonds sur lui. "C'est qu'il m'a fait peur, du coup, tu comprends, j'ai couru dans le couloir, mais ça glisse trop, heureusement que j'ai pas pris la porte, sinon, je serais mort, fendu en deux. -Et là plante, t'as vu la plante? -Elle est pas cassée maman, elle est juste couchée par terre. -Tu sais, quoi, on va la lui laisser, aujourd'hui, je sens que la théorie de la gravité va être mise en pratique souvent. -Tu m'engueules pas? -Non, pourquoi voudrais-tu que je t'engueule? Ton frère vient de le faire."

Sur quoi, Jérémy se confond en insultes fleuries à l'adresse de son cadet. "Oh toi, me fais pas chier, ça va déjà avec Arnaud, non mais pourquoi je suis l'aîné dans cette famille, tout le monde m'emmerde alors que j'ai rien fait, rien dit. -Oh ça va, je venais juste savoir ce qu'il s'était passé. -Pour faire quoi, aller le baver à maman? C'est ça hein? C'est ça? Mais vas-y, je m'en tape, c'est toujours pour ma gueule alors. -On peut jamais rien te dire, tu gueules toujours, c'est ton métier. -J'ai pas de métier, t'as craqué toi, si j'en veux un, je dois travailler." C'est le moment que je choisis pour intervenir. -TOUT JUSTE AUGUSTE. ET D'AILLEURS, JE VOIS QUE TU TRAVAILLES TON COUP DE PIED SUR ORDINATEUR, MAIS SACHE QUE POUR DEVENIR FOOTBALLEUR PRO, FAUT D'ABORD BOUGER LE CUL DE TON LIT ET SE METTRE EN TENUE. -Là, elle a raison. -TOI TA GUEULE. - Et aussi éviter d'insulter ses partenaires de jeu, sinon, tu vas droit au coup de boule, sur ce, j'aimerais bien savoir pourquoi tu as fissuré les murs de la maison. -Attends maman, il me colle depuis ce matin et là, il se pointe sur MON lit, avec ses pelures de crayons et de craies, son taille-crayons bourré, ses boites de Kinder et il trouve rien de mieux que de tout vider sur MON lit, et tu viens de changer les draps, on fait comment maintenant? -T'as pas imaginé une seconde qu'il l'a pas fait exprès? Tu l'as pas fait exprès hein Arnaud? -Non, je vois pas pourquoi je l'aurais fait exprès, c'est de la poudre de fête que je fais pour mon anniversaire. -Ton anniversaire est en janvier, tu crois pas qu'on a le temps? Donc, on va dire que personne n'y est pour rien, surtout pas moi et qu'afin du passé faire table rase, je propose l'intervention de l'aspirateur. -Et voilà, super, maintenant, tout mon travail va partir à la poubelle. -Non, dans le sac aspirateur. Il te suffira de le vider. -Alors là, sans moi, je suis allergique à la poussière et j'ai perdu mon inhalateur, j'aimerais bien aller jouer dehors vu qu'il fait beau et si je me tape une crise, c'est foutu. -Tiens, jouer dehors, mais quelle idée brillante tu as là Nicolas, je te dispense de vidage de sac et comme tes frères ne semblent visiblement pas disposés aux loisirs de plein air, je sais qu'ils seront ravis de m'aider. -Et voilà, encore une fois, j'ai rien fait et ça me retombe dessus. -Je pourrai mettre la petite brosse? -Tu fais ce que tu veux, mais avec ton frère, unis dans l'adversité." Comme je ne suis pas une mâratre, je leur mets le matériel à disposition , sous le nez, je le branche et pousse mon instinct maternel jusqu'à son paroxysme en allumant l'appareil. Et je me casse jouer à Jewel Quest, c'est que je n'ai pas que ça à foutre non plus. L'électroménager, c'est l'allié précieux de toutes les mères au foyer. En plus de sa fonction première, c'est un excellent moyen de tromper l'ennui de l'adolescent qui se cherche, doublé d'un pouvoir sonore couvrant les disputes les plus amères. Mon aspirateur, là, il a assuré comme une bête. Un quart d'heure plus tard, alors que j'achevais difficilement un niveau de jeu avancé, Arnaud revient et s'approprie le reste du coin de mon bureau laissé libre. "Maman, je peux faire ma poudre de fête ici? Jérémy m'a viré de sa chambre. -Oui, bien-sûr, regarde, t'as la place." Cet enfant a un pouvoir d'optimiser l'espace que je lui envie. Sur à peu près la surface d'un billet violet, il réussit à installer son atelier de confection de poudre de fête, soit 4 boites de Kinder Surprise, 5 crayons de couleur, autant de craies de rue, un taille-crayons et ses deux petites mains, le tout debout et en silence.

J'ai fini par interrompre mon jeu pour observer le sien. Il taillait finement et patiemment ses crayons de façon à ne réserver que les poussières des mines. Les craies, quant à elles trop grosses pour être aiguisées, étaient raclées contre le bord des petites boites. Il mixait le tout selon des proportions lui appartenant et mélangeait les couleurs à son goût. Ainsi fait, à l'aide d'un crayon vierge de mine, il pratiquait un pilonage consciencieux qui rendait une poudre extra fine et multicolore. L'appareil obtenu était alors séparé par nuances chromatiques dans les 4 contenants, dont 2 sont allés immédiatement dans le réfrigérateur. "Pourquoi t'en mets 2 dans le frigo? -Mon anniversaire, c'est cet hiver, je garde la poudre de fête au frais pour la conserver d'ici là. -Et les 2 autres? -Les 2 autres, c'est pour tester, mais en fait, là, je sais plus quoi en faire et ni quoi faire du tout et on est même pas midi et j'ai déjà faim et on mange jamais à midi et mon frère me déteste et mon autre frère est dehors et je veux pas aller dehors il fait froid et je suis en pyjama et demain c'est dimanche et le dimanche c'est nul et après c'est lundi et lundi c'est l'école et à l'école tout le monde m'embête sauf le maître et je m'ennuie à l'école et je fais des fautes mais c'est normal je suis là pour apprendre mais c'est nul, je peux prendre une brioche en attendant que tu fasses des nouilles? -Ecoute, tu me fais un café et je guéris ta dépression fulgurante. -Chic, je peux mettre du Nutella dans la brioche? -Oh faut pas pousser hein, t'auras pas faim pour manger. -Oui, mais comme je te fais un café maintenant, t'auras pas faim avant 2 heures. -C'est pas faux, 1/2 sucre." C'est que je n'avais en fait aucune solution valable à apporter à son questionnement. Je ne disposais que du court délais de préparation exrpesse de café, et à cet instant, malgré mon aversion pour les cafetières traditionnelles, j'aurais aimé en posséder une, ne serait-ce que pour disposer d'une rallonge de temps pour préparer ma consultation pédopsychiatrique. Je m'apprêtais à faire appel à Google et taper " Mon enfant est anormal" lorsque mon garçon de café dépose ma tasse dans le creux de ma main. "C'est chaud maman, dépêche sinon tu vas encore casser ton ordi. -Merci. -Alors, je fais quoi? -Bon, la poudre, c'est fait. Emmerder tes frères, c'est fait. Mon café, c'est fait. Alors on va attaquer les classiques. Regarder la télé? -Non, y a rien. -Tant mieux. Bon, ranger ta chambre? -Ah non, c'est pas drôle, c'est pas un jeu, moi je veux jouer. -Bon, je te propose autre chose. Si je te trouve quelque chose qui te plait, tu ranges ta chambre. -Ok, bon alors? -Et si tu faisais des dessins? J'ai acheté une rame de papier, tu vas pouvoir t'éclater. -Pfff mais je peux pas. -T'as plus tes bras? -Non, j'ai plus mes crayons, je les ai tous taillés pour faire la poudre de fête. -Bon on va dire que je te crois. Mais cette poudre de fête, tu comptes en faire quoi au juste le jour de la fête? -C'est ça que je sais pas." Dans ma tête alors, l'impensable se produit. Les mots papier et poudre de fête se sont rencontrés, ont eu le coup de foudre et se sont vautrés l'un sur l'autre pour faire l'amour comme des bêtes, et c'est ainsi que nâquit: "Et si tu encollais une feuille de papier et que tu la saupoudrais de ta poudre de fête? Une fois sec, on l'encadrerait et on l'afficherait au mur, t'en penses quoi?" Et son visage s'est éclairé. Probablement les effets anti-dépresseur du chocolat de la pâte à tartiner. "Maman, tu veux dire que je vais faire du loisir créatif? -Oui, voilà. -Comme à la Grande Récré à gauche de Cultura, là où tu trouveras des figurines Pokemon? -... Sans aucun doute. -Trop bien! Je vais chercher une feuille chez Jérémy. -Tu devrais pas...."

Le retour ne se fait pas attendre, mais cette fois, l'aîné vient remonter sa pendule en direct dans le salon. "Mais c'est quoi cette histoire de loisirs créatifs? Il me cherche là ou quoi? -Non, il voulait juste te prendre une feuille de papier, je suppose que tu l'as tellement bien accueilli qu'il s'est senti obligé de t'expliquer pourquoi. -Tu parles, il sait très bien que je sais rien faire, je suis pas un manuel moi et bien-sûr, il vient me narguer avec ce que je sais pas faire, histoire de bien me rabaisser. -Oui, c'est vrai, tu n'es pas un manuel, tu es un footballeur, et le jeu de main est interdit. -Et toi, évidemment, tu le défends. Puis sont truc avec sa poussière de crayons là, c'est pas du loisir créatif. -Et c'est quoi? -C'est L EBORDEL MAMAN, il en fout partout, il me pourrit mon lit, il en fout dans le frigo, j'ai plus un seul crayon potable et là, il va me ruiner ma rame de papier, et après, c'est encore moi que tu vas engueuler parce que t'as plus d'argent pour en racheter à cause du gaspillage de papier qu'on fait que c'est même pas moi en plus. -Ah ça, je t'accorde que c'est pas l'utilisation du papier qui t'étouffe. -Et voilà! Putain de loisir créatif à la con oui.

A 6 ans près, ils étaient d'accord. C'est balot, mais c'est pas le moment de remettre en cause ni l'ordre de leur mise au monde, ni la place de tête et de queue qu'ils avaient acquises de fait.

Quoi qu'il en soit, la chambre d'Arnaud a été rangée par ses soins, Jérémy a fait voler ses pulsions fratricides au vent frais d'automne et Nicolas n'est réaparu qu'en fin de journée, frais comme un gardon, gai comme un pinson et gavé comme un cochon, il avait préféré se retrancher chez sa grand-mère, en attendant que le conflit dont il n'était finalement pas acteur se gère tout seul. L'exil est devenu sa panacée, ma mère itou.

Cette poudre de fête avait suffit à ramener le calme et la sérénité dans la maisonnée. Il était clair que si elle avait illuminé la journée d'Arnaud et chassé ses idées noires, elle avait également permis à Jérémy se sortir de la maison. Quant à moi, j'étais à nouveau la mère parfaite dont je me vantais d'être le matin passé et rassérénée comme une dinde sauvée à la veille de Thanksgiving, j'ai entrepris un ménage drastique, suivi d'un repassage à toute vapeur, soldé par une sieste même pas longue, assortie d'une super humeur.

Chacun de nous a trouvé sa poudre de fête dans ses qualités propres. Comme quoi, les loisirs créatifs sont relatifs.


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