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Chamonix à l'orange

Publié le 17 octobre 2009 par Doespirito @Doespirito

Résumé des chapitres précédent

Le matin, dans le froid, les écoliers se groupent sur les branches des arbres morts. Et leurs petits chefs décident de bonnes et de mauvaises actions.
Je faisais partie du clan surtout pour éviter de me faire remarquer. Rester à l’écart aurait signé mon arrêt de mort. On jouait au chat, aux billes, aux quatre coins, à une sorte de gagne terrain joué avec une balle faite de rondelles découpées dans des chambres  à air reliées par une ficelle. Le chat avait une variante, le délo, où un gars coursait les autres et les emprisonnait en les touchant. Au cours d’un de ces jeux acharnés, Lelièvre, un des costauds du village, m’arracha mes gants, que je récupérai plus tard, troués et en piteux état, encore moins efficaces par ces temps de glaciation climatique. La perspective de me peler n’était rien à côté de celle de prendre une avoinée par ma mère, pour cause de négligence envers le matériel dument tricoté avec la laine des moutons des Trois Suisses.

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Quelques jours après l’incident
, la leçon de morale du jour galvanisa certains élèves et accoucha dans mon dos d’une bonne action collective. Je quittais à peine mon manteau, en arrivant le matin en classe, quand Chauveau (on s’appelait tous par nos noms) vint vers moi, avec des gestes cérémonieux. C’était une sorte de chef de classe, dont l’autorité n’avait pas d’équivalent dans ses résultats scolaires. Simplement, ce fils de dentiste en imposait. Je ne faisais pas partie de sa garde rapprochée. Je fus d’autant plus surpris qu’il m’adresse la parole. «Tu n’as plus de gants depuis que Lelièvre t’a abimé les tiens. Alors, on s’est cotisé pour t’en racheter une paire». Il me remit mon paquet cadeau et retourna s’asseoir. Je l’ouvris : une paire de moufles fourrés à l’intérieur avec une matière chaude, colorée comme un Chamonix à l’orange. Quand je les mettais, j’avais l’impression d’enfoncer la main dans des charentaises. Le froid était vaincu, il battait en retraite devant de telles défenses redoublées. J’étais fin prêt pour hiverner dans l’Everest et l’attaquer par la face Nord.
J’étais soufflé. Pas tant par le cadeau que par le fait qu’on ait repéré mon dénuement, mes hardes, les trous dans les pulls, et qu’on ait tenté d’y remédier, au terme d’une réunion secrète tenu un matin dans mon dos par les grands chefs et leurs sous-fifres des ténèbres. J‘avais été au menu de ces conversations nocturnes avant mon arrivée. Le clan de la nuit avait décidé de mon sort et j’en étais vaguement contrarié. On avait réparti les rôles sans que j’en sache un traître mot : l’un pour collecter les pièces, l’autre pour acheter les moufles, le troisième pour trouver un emballage, le quatrième pour me le remettre le jour même de mon anniversaire ! Moi qui ne l’avait jamais fêté auparavant…
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Le tribunal des ombres
, qui rendait la justice des écoliers, assis dans la nuit sur les branches de chêne sec, avait, pour une obscure raison, rendu son verdict et décidé de faire une bonne action à l’égard du pauvre diable que j’étais, au lieu de m’enfoncer la tête dans la boue, comme je l’aurais mérité pareillement. J’étais maintenant sensé faire bonne figure et remercier éternellement mes bienfaiteurs par l’offrande de ma soumission réaffirmée. Je fis de mon mieux.
A peine une semaine plus tard, je partais à l’école en pleurant de rage tout le long du chemin. Je m’esquintais les poings nus sur la pierre des murs. Je shootais dans les silex, de désespoir et de dépit. Je maudissais la vie, le monde, ma bêtise crasse, ma désinvolture, ma cervelle de linotte. J’hurlais contre les forces aveugles qui menaient l’Univers. J’étais près de mourir, pendant que je ralliais l’assemblée silencieuse, dans la pénombre glacée, attendant sur les branches la sonnerie de l’école. Bientôt, je devrais la bredouiller, cette fable, ce mensonge auquel je ne croyais pas moi-même, pour essayer d’expliquer pourquoi je venais sans gant, alors qu’on venait de se saigner aux quatre veines pour m’en payer, en épargnant sur les goûters, si ça se trouve. Je les avais perdus, corps et biens. Le gauche et le droit, en même temps. Il ne m’en restait même pas un pour tromper l’ennemi. Le triangle des Bermudes poussait jusqu’à chez moi.

Je n’avais pas la moindre idée de l’endroit où je les avais laissés, ces putains de gants. Même en cherchant bien. Même en essayant de me rappeler. Même en faisant un effort. Même en repensant à ce que j’avais fait. Même en me disant que ce n’était pas possible, qu’ils étaient là encore hier. Rien, nib, nada, que dalle, zéro. Le vide dans ma tête, le néant sur mes mains. Volatilisés. C’était de la magie, mais de la magie noire. Pas la peine de soulever les pierres, de regarder dans les sacoches en cuir de la moto de mon père, de chercher dans le caniveau, de revenir en arrière, de changer de trottoir... C’était ma faute. Ah, c’était bien le moment de chialer ! Ah ça valait bien le coup ! C’était comme ça, la vie ? On m’offrait des gants et je le balançais n’importe où ? La malédiction était sur moi. J’avais la distraction délinquante. J’étais bon pour l’échafaud. Je perdais et je perdrais désormais jusqu’à la fin des temps, revoyant à chaque fois les ombres qui s’agitaient, le paquet cadeau qui craquait dans mes mains, les gants fourrés à l’orange, sentant les larmes chaudes couler sur mes joues et le sang suinter sur mes doigts, poursuivi à jamais par le reproche sévère et silencieux des copains de la nuit. 

Episodes précédents

1 - La relique
2 - Le distrait magnifique
3 - Les marrons du feu
4 - Les caïds des arbres morts

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Illustrations : Les disparus de Saint-Agil, de Christian-Jaque (1938), DR


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