Magazine Psycho

Le suicide d’Ophélie (5) : cadavres, dépouilles, charognes et asticots

Publié le 25 octobre 2007 par Psychanalyse Suicide

Dans la note précédente, nous avons vu que le texte de Shakespeare comporte toute une série d’expressions autour de l’idée que le père d’Ophélie traite sa fille comme un poisson à vendre au premier séducteur venu. Ce qui est censé signifier que les femmes prostitueraient leurs avantages et que leur père s’en feraient le proxénète.

Mais, la circulation des lettres d’Hamlet adressées à Ophélie, oblige à penser qu’il s’agit d’une bouffonnerie. Hamlet apparaît dans le réel aux yeux d’Ophélie et c’est une chose bien plus sérieuse que ces histoires de maquereau. Ce faisant, elle lui rend ses lettres.

Je pense qu’il est nécessaire de continuer à examiner les séries signifiantes, les branches principales des séries d’associations d’idées à propos d’Ophélie évoquées par le texte avant d’aborder les thématiques de son délire.

Quand son père est assassiné par Hamlet, Ophélie devient folle et tient un discours assez dense qu’il est vraiment difficile de suivre. Ce qu’elle dit n’est pourtant pas si fou. Ophélie l’a dit, elle est celle qui « ne pense rien[1] ». Ce qui est peut-être à entendre comme celle qui pense le rien. Du coup, ce qu’elle dit dans son délire mérite la peine d’un examen soutenu. Pour préparer ce déchiffrage, il est utile de développer encore les thématiques associées à Ophélie et exposées avant son délire.

Parmi celles-ci, se trouve donc une deuxième série d’association différentes de celles autour des poissons à vendre aux hommes. Il y a en effet tout un vocabulaire autour des cadavres, des charognes et de cette multitude d’animaux qui viennent les habiter comme les asticots.

Ces évocations sont bien présentes dans la pièce. Bon, ce n’est pas très ragoutant ...

Par exemple, quand Hamlet rencontre le père d’Ophélie au début de la pièce : « Car si le soleil engendre des asticots dans un chien mort, charogne digne d’être embrassée…[2] »

Les traducteurs renvoient à une autre pièce de Shakespeare : « César et Cléopâtre [3]». Dans cette série d’associations, apparait le soleil, la fécondation, les serpents, les crocodiles du Nil, l’idée d’empoisonner. Tout cela s’enchaine sur le chien mort et les asticots qui viennent dévorer les cadavres. L’idée serait que le soleil donne la vie aux asticots. Il « embrasse » les charognes pour les féconder !

Nous avions déjà rencontré une allusion aux sirènes dont le chant promet à Ulysse de lui apprendre la vie. Ce qui suggère que le mystère en question serait celui de la conception des êtres humain, de la fécondation et de la naissance à la vie.

Et Hamlet, ironique, recommande à Polonius de ne pas laisser sa fille se promener au soleil, elle pourrait enfanter toute seule... lui « faire le petit ». Comme une « charogne digne d’être embrassé ». Donc, le corps d’Ophélie est littéralement un cadavre, un chien mort, une charogne. Elle est déjà morte avant même de se suicider. Lacan aurait pu dire qu'elle était déjà dans une "seconde mort".

Lacan, dans le séminaire L’angoisse associe Ophélie à l’objet petit a. Dans ce contexte, il s’agit de l’objet déchet, le rebut, l’ordure que les hommes cherchent à effacer de leur vue et à détruire. « Un pur réel à subjectiver [4]».

La question du statut du corps d’Ophélie prépare celle qui viendra par la suite de la dépouille de son père mort assassiné par Hamlet. Il s’agit de savoir quoi faire d’une dépouille[5].

Je me demande maintenant si cette question de la dépouille ne serait pas l’inverse de celle de la seconde de mort. Dans Shakespeare, la question posée par Antigone semble inversée. Pour quelqu’un dont la vie ne représentait que charogne et pourriture morale aux yeux d’Hamlet (il le traite de maquereau et l’assassine), pourquoi prendre des égards avec la dépouille du père d’Ophélie ? Ophélie se demande si ce ne serait pas le « sens [6]» de la pièce.

Toutes les deux, Ophélie et Antigone perdent leur père. Toutes les deux refusent de laisser une dépouille sans égards. Pour Antigone, il s’agit justement de donner à la dépouille de son frère une destinée digne de ce que son propriétaire représentait dans la vie pour les autres. Il est manifeste qu’Ophélie devient folle quand son père meurt et que l’on ne trouve plus son cadavre.

Mais, à la différence d’Antigone, la reine et le roi s’inquiète de la destinée de la dépouille. Où est-elle passée ? On la cherche activement. Il ne s’agit pas tout à fait d’un Autre qui ne se soucie pas des dépouilles comme dans Antigone.

Seul Hamlet n’a cure du père d'Ophélie. Ni de son existence, ni de sa dépouille. Le père d’Ophélie est inique, c’est un maquereau. Il l’a vendue d’après Hamlet. C’est un chien au banc de la cour que l’on renvoie à coup de pied et d’insultes. Cadavre de chien, il est le père d’Ophélie, une « charogne digne d’être embrassée » par le soleil (la reine et le roi le cherchent). Hamlet le met dehors, hors de la cour du roi et de l’Autre. Il ne vaut pas la peine d’une sépulture.

Hamlet le répudie, mais pas le roi qui comptait sur lui. Il y a l’Autre d’un côté, le roi, la reine et la cour. D’un autre côté, Hamlet et son spectre qui errent dans le doute. Hamlet est déjà comme Ophélie, son existence est déjà spectrale. Peu importe pour lui le devenir de la dépouille, ce qui compte, c’est le spectre, l’esprit. Avec Hamlet, nous sommes dans un champ distinct de celui d’Antigone. Pas un Autre de l’Autre. Plutôt hors scène, hors de l’Autre. Dans le réel pur. Là où les corps ne comptent pas. Ni le sien, ni celui d’Ophélie.

La suite au prochain numéro !



[1] - p. 825

[2] - p. 771

[3] - note II, VII, 25-26 de César et Cléopâtre et note 44 de l’acte II de Hamlet

[4] - séance du 03 07 1963

[5] - En nos temps modernes, nous avons donné une réponse précise à la question des déchets. Nous les « recyclons » de façon écologique, nous les transformons pour leur donner un nouvel usage

[6] - p. 829. « Mean », sa signification.


Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

  • Antiseptiques

    Antiseptiques

    On a tous un ou des antiseptiques dans son armoire à pharmacie, mais voilà, on se pose toujours un tas de questions avant de les utiliser: Est-ce que mon produi... Lire la suite

    Par  Anne-Sophie Delepoulle
    MALADIES, PSYCHO, SANTÉ, SOINS
  • Pourquoi punissons-nous les criminels ? Charles S. Peirce, 4 Mai 1892

    (Destiné à la publication par The Independant, mais refusé par le rédacteur en chef, cet article est signé : Outsider.) Pourquoi punissons-nous les criminels ? Lire la suite

    Par  Balatmichel
    PSYCHO, SANTÉ
  • Réflexion sur la relation d’aide

    Mon métier d’accompagnante en relation d’aide me conduit à m’interroger souvent sur la relation que j’entretiens avec les personnes que j’accompagne. Lire la suite

    Par  Blogespere
    COACHING, PSYCHO
  • Dépression : stop aux amalgames et raccourcis

    Dépression stop amalgames raccourcis

    Partager la publication "Dépression : stop aux amalgames et raccourcis"FacebookTwitterGoogle+ViadeoLinkedInE-mailUn billet en forme de mise au point cette... Lire la suite

    Par  Le_brh
    PSYCHO
  • Hépatite C

    Hépatite

    L’hépatite C est une infection virale, s’attaquant au foie, qui se transmet essentiellement par le sang. L’hépatite C n’est malheureusement pas une... Lire la suite

    Par  Anne-Sophie Delepoulle
    MALADIES, PSYCHO, SANTÉ, SOINS
  • Verrues

    Verrues

    Les verrues touchent 7 à 10% de la population générale1/3 des enfants entre 4 et 12 ans sont porteurs de verrues Même si les verrues sont très fréquentes,... Lire la suite

    Par  Anne-Sophie Delepoulle
    MALADIES, PSYCHO, SANTÉ, SOINS
  • Troubles bipolaires

    Troubles bipolaires

    Les troubles bipolaires (anciennement appelés: psychose maniaco-dépressive) sont caractérisées par des variations de l’humeur, alternant entre périodes de... Lire la suite

    Par  Anne-Sophie Delepoulle
    MALADIES, PSYCHO, SANTÉ, SOINS

A propos de l’auteur


Psychanalyse Suicide 5 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Magazine