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Le mur de la fuite

Publié le 10 novembre 2009 par Vogelsong @Vogelsong

La médiacratie cherche dans les décombres de ses archives une très bonne nouvelle à resservir à une population groggy par la crise du capitalisme. En 1989, le mur de Berlin tombait. La clameur est consensuelle dans les rédactions mobilisées autour de cet évènement. Même les politiciens sont de la partie. Tous y étaient, il parait. La liberté n’a pas de prix, la fin de l’Histoire non plus. Et c’est au marteau-pilon qu’un message binaire est incrusté, plus ou moins grossièrement, dans l’esprit des citoyens. Si les populations de l’Est aspiraient à autre chose qu’un glacis administratif et dictatorial, on se garde bien d’évoquer les espoirs déçus et poudres de perlimpinpin de la société de marché.

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Les benêts médiatiques français, tel B. Guetta se complaisent à refaire les procès du bon et mauvais citoyen. La situation est confortable pour celui qui bénéficie des mannes de sa position dominante. Lors de la matinale de France inter il demandera encore une fois à C. Fiterman d’expier au nom du PCF l’intervention de Prague de 1968, soit 21 ans avant la chute du mur. Sur France Inter on atteint le summum quand le service publique passe des publicités d’assurance de santé racontant comment des allemands de l’Est aujourd’hui paraplégiques sautèrent le mur. Un exécrable cynisme mercantile.

Le vieux réflexe thatchérien, du communisme comme modèle unique en opposition à la sacro-sainte loi du marché est le pavé habituel lancé dans le jardin déjà bien garni des progressistes. Toute intervention de l’état, à quelques degrés que cela soit, hors des préceptes de F. v. Hayek ou M. Friedman s’apparente à du communisme rampant dans le meilleur des cas, sinon à du stalinisme sanguinaire.

Devant un système qui se délite, rien de mieux qu’un système déjà délité. Pour s’extraire du mauvais coup des subprimes, un flash-back sur les années brejnéviennes est du meilleur effet. Du pain béni pour les médias et politiciens déjà à court d’arguments pour faire passer la refondation ou la moralisation du capitalisme. Une première embardée a failli précipiter le monde d’après le communisme dans le ravin en 2008. La seconde qui se profile pourrait bien être la dernière. Les comptables morbides du soviétisme pourraient alors en avoir plein leurs calculettes. Mais pour l’instant, à Berlin on savoure, on fête.

Chacun célèbre ce qu’il veut autour de cet effondrement. Chacun y voit sa propre victoire. Le triomphe définitif de l’individualisme en abime. Pour les uns, c’est une réunification nationale et culturelle, pour d’autre l’opportunité de voyager ou d’acheter des savons de couleurs différentes, quand beaucoup y voient à juste titre la fin de la censure d’état.

Les médias y festoient comme des people, virevoltants autour de l’évènement sans aucun recul. Une séquence ininterrompue de “reportages” émotionnels. La question récurrente de la semaine : “que faisiez-vous au moment de la chute ?”. Et tout le petit monde du landerneau médiatique a sa petite histoire. Une bonne partie prétend même avoir vécu in situ ce moment unique. En être. C’est tout ce qui compte 20 années plus tard.

Un parallèle saisissant avec les commémorations de mai 1968. D. Cohn-Bendit mettait fin quarante ans après à l’espoir de changement de société. Lui l’avait fait sa petite révolution. Une bonne tranche. Il pouvait avec tout le recul nécessaire dire aux générations d’après, “ne le faites pas cela mène à rien”. Une petite pédagogie de la soumission à usage du néolibéralisme. Une uni-latéralité néo-conservatrice que l’on retrouve pour les évènements de novembre 1989. Le seul rêve permis n’ira jamais au-delà du marché partout, pour tous et tout le temps. La preuve : le mur.

La commémoration de la chute du mur est une fuite du réél. Le bon moyen d’éviter un constat lapidaire sur ce qu’il est advenu du monde d’après. Mis à part annoncer la victoire par K.O. d’un système sur un autre, et clamer la fin de l’Histoire, rien de concret n’a été avancé pour le monde restant. Quelle influence la chute du mur a-t-elle eue sur la démocratie de la planète ? Les pays du Moyen-Orient par exemple, parfait paradis capitalistes, mais pas de démocraties. La question cruciale de l’extrême pauvreté n’a pas été résolue après 1989. Qu’en est-il des famines et épidémies d’Afrique que ce vent de liberté devait balayer ? Bien peu de monde n’ose y répondre, bien peu de monde ose s’y pencher. Et il est bien plus confortable d’évoquer la Traban, les nuits d’ivresse berlinoises et le champagne de la liberté.

La chute des régimes hypersociaux ne peut être une fin en soi, même si c’est un progrès. L’occasion de sortir de l’horizon étriqué du tout marché est gâchée par paresse ou intérêts. Il est plus facile de commérer béatement. Il est aussi plus aisé d’amalgamer les mouvements syndicaux, les aspirations au progrès social avec le socialisme. On fait alors l’économie d’un débat, mais surtout d’un système.

Vogelsong – 9 novembre 2009 – Paris


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