Marie Ndiaye, René Maran: les scandales du prix Goncourt

Par Encres Noires


La polémique autour de Marie Ndiaye, lauréate du prix Goncourt avec Trois femmes puissantes (Gallimard, 2009), est heureusement vite retombée. Elle n’avait pas lieu d’être, et n’aurait même pas dû naître. Il s’est hélas trouvé un député UMP assez réac’ et ridicule, Eric Raoult, pour avoir estimé scandaleux qu’une auteure ayant jugé « monstrueuse » la France de Nicolas Sarkozy, quelques mois plus tôt dans une interview au magazine Les Inrockuptibles, obtienne le plus prestigieux prix littéraire français. Doublement ridicule : un écrivain n’est tenu à aucun devoir de réserve ni de « modération » ; et si quand bien même il souhaiterait s’autocensurer, on ne voit guère comment il exercerait cette « modération » sur des propos tenus avant l’obtention du prix…


En fait, il semblerait qu'Eric Raoult se fasse une idée de la liberté d’expression plus rétrograde qu’« au temps béni des colonies ». Car en 1921, le lauréat du prix Goncourt, René Maran, premier écrivain noir à l’obtenir, n’était pas très amène vis-à-vis de la politique française : précisément, c’était l’administration coloniale qu’il épinglait dans le roman primé, Batouala, « véritable roman nègre ». Et, tout fonctionnaire en Afrique équatoriale française (AEF) qu’il était, personne ne pensa à lui refuser le Goncourt au nom d’un manquement à un éventuel « droit de réserve », même si René Maran fut contraint de démissionner de son poste. L’affaire fit cependant couler beaucoup d’encre…


Le 14 décembre 1921, les Dix de l’Académie Goncourt attribuèrent donc le 19ème prix Goncourt à Batouala, de l’écrivain d’origine guyanaise René Maran, alors âgé de 34 ans et quasi inconnu dans les milieux littéraires et artistiques métropolitains. Batouala obtint cinq voix contre cinq autres pour Epithalame, de Jacques Chardonne, et n’obtint donc le prix que de justesse, grâce à la voix prépondérante du président Gustave Geffroy. Il faut dire que les opposants à René Maran ne manquaient pas, qui voyaient dans son roman « un livre abominable ». L’auteur le jugeait lui-même « trop noir et non-européen » pour les Français…


Batouala porte le nom d’un vieux chef africain dont le roman raconte l’histoire, avec en trame de fond l’arrivée des Blancs (probablement en Oubangui-Chari, René Maran étant alors fonctionnaire du ministère des colonies à Bangui). Mais plus que l’intrigue, c’est la préface du livre qui déclencha un vent de scandale dans les milieux coloniaux. René Maran s’y livrait à une attaque en règle de la façon dont la France administrait ses colonies, multipliant les abus et les signes de mépris envers les « indigènes ».


Morceau choisi : « La large vie coloniale, si l’on pouvait savoir de quelle quotidienne bassesse elle est faite, on en parlerait moins, on n’en parlerait plus. Elle avilit peu à peu. Rares sont, même parmi les fonctionnaires, les coloniaux qui cultivent leur esprit. Ils n’ont pas la force de résister à l’ambiance. On s’habitue à l’alcool. » Ou encore : « C’est à redresser tout ce que l’administration désigne sous l’euphémisme d’« errements » que je vous convie. La lutte sera serrée. Vous allez affronter des négriers. »



Des mots forts, écrits sans hésitation sur les premières pages du livre ; des mots durs, bien plus que ceux prononcés par Marie Ndiaye dans Les Inrocks. Malgré le Goncourt et la reconnaissance des cercles littéraires, anticolonialistes ou noirs – Léopold Sédar Senghor fera de René Maran un « précurseur de la Négritude » –, la réaction ne se fit pas attendre : l’administration coloniale interdit la diffusion de Batouala en Afrique.


René Maran, Marie Ndiaye… Deux auteurs, deux époques. En 1921, la préface d’un roman faisait scandale. Aujourd’hui, à l’ère de l’Internet, une petite phrase crée une indignation somme toute assez artificielle chez ceux qui veulent créer le « buzz ». Mais le pilon a ses beaux jours loin derrière lui. N’en déplaise à Eric Raoult.
A lire :
Batouala
de René Maran
Albin Michel, 1921
250 p., 13,90 euros