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Plaidoyer pour le coaching

Par Marc Traverson

D??sabus??, un coll??gue de travail avait un jour l??ch?? cette phrase : ?? Avoir des relations authentiques avec les gens, dans une entreprise, il ne faut pas y compter ??. Il voulait dire, je crois, que dans le monde professionnel on a moins de relations avec des individus qu'avec des coll??gues, des subordonn??s ou des patrons. Autant de gens ?? casquette et ?? ??tiquette.

Etre ou ne pas ??tre soi-m??me au travail, voil?? la question. Comment faire que le temps consacr?? chaque jour au travail soit aussi celui d'un ??panouissement, l'exercice d'une libert?? personnelle ? Comment, malgr?? la pression, les objectifs, la hi??rarchie, conforter son d??sir ??? au sens d'??nergie vitale, de cr??ativit?? ? Comment s'inscrire tranquillement dans les relations de travail, sans complexe ni infantilisme, sans la tentation de tyranniser coll??gues et subordonn??s, sans culpabilit?? ? Comment trouver encore ?? s'amuser en d??pit ??? voire aux d??pends ??? de l'??conomisme ambiant ? Comment faire de notre originalit?? une force dynamique pour l'ensemble du groupe, de l'??quipe ou de l'entreprise, auquel nous appartenons ?

Pour certains, qui sont dot??s d'une self esteem in??puisable et d'une heureuse nature, cela semble aller de soi. Toujours ils rebondissent. Ils ont l'art de se placer et le sens des affaires. Leur temps est bien utilis??, avec une efficacit?? qui semble couler de source. Comme s'ils suivaient ?? la lettre un plan d'??tat-major invisible mais parfaitement au point. Ils sont de ceux que leur vie professionnelle passionne, qui adorent "performer" et prendre l'ascendant sur leurs comp??titeurs. Leur temp??rament s'??panouit dans les soci??t??s vou??es ?? la production.

D'autres, en revanche, n'en finissent pas de vivre le deuil de leurs r??ves d'enfant et d'enterrer les lambeaux de leurs ambitions. La vie leur porte des coups qu'ils ont bien du mal ?? parer. L'inattendu n'est jamais leur alli??. Les sommets auxquels ils aspirent s'??loignent sans cesse, jusqu'?? finir par se confondre avec un inaccessible horizon. Ils constatent avec consternation que des individus dont la m??diocrit?? le dispute ?? l'incomp??tence ont pris le meilleur sur eux, et s'autorisent ?? leur donner des ordres ??? qu'ils ex??cutent tout au long d'interminables journ??es. Ils ont beau se faire une raison, ce qui vaut mieux qu'un ulc??re, il n'y a pas de quoi rire.

Bonheur au travail

Alors quoi ? Peut-on parler du bonheur au travail ? Et, si le mot choque, qu'on en choisisse un autre : satisfaction, confort, r??alisation. Entendons-y simplement le plaisir de faire quelque chose qui ait un sens. Qui r??ponde ?? une n??cessit?? intime en m??me temps que sociale. S'il est entendu qu'il s'agit l?? pour l'individu d'un id??al, et pour le collectif d'une utopie, ce besoin d'occuper sa juste place dans la vie professionnelle, dans la reconnaissance de ce que l'on apporte aux autres, dans une saine relation ?? l'autorit??, ce besoin-l?? n'est pas futile ??? mais il n'est pas donn??, et demande ?? chacun r??flexion. C'est une des raisons d'??tre de la pratique du coaching professionnel.

Le coaching plaide pour un r??enchantement des relations au travail, pour une approche souple de la relation hi??rarchique, centr??e sur la culture des coop??rations, sur un enrichissement du bagage relationnel, sur une explicitation sans timidit?? de la dimension conflictuelle inh??rente ?? l'ordre comp??titif qui s'??tend sur la plan??te. On a suffisamment suspect?? les coachs de se plier aux ordres des d??cideurs, de se mettre ?? leur service, bref, de se contenter de mettre de l'huile dans les rouages du capitalisme financier, pour souligner qu'ils ne sont pas l?? pour raconter des histoires, mais pour aider ?? s'exprimer un d??sir de travail qui puisse s'inscrire concr??tement dans le cadre d'une culture manag??riale donn??e.

Car, m??me quand ils ne l'ont pas choisie, beaucoup de gens reconnaissent leur activit?? professionnelle comme une colonne vert??brale sans laquelle ils craindraient d'??tre frapp??s par un sentiment d'ennui et d'inutilit??. Ils puisent dans le travail des motifs de satisfaction et d'enrichissement, au premier rang desquels les relations que l'on peut nouer autour de soi, l'observation des situations, l'effort d'ing??niosit?? ?? mettre en ??uvre pour r??aliser telle ou telle tache. Le propre de l'??tre humain, et sans doute l'une de ses grandes forces, est sa capacit?? ?? trouver une satisfaction dans l'accomplissement du geste correct. Toute activit??, ou presque, peut se r??v??ler terrain d'exploration et de jeu, rec??ler une possibilit?? d'apprendre quelque chose, sur soi et les autres.

Et pourtant, de plus en plus nombreux sont les collaborateurs de l'entreprise saisis du sentiment insidieux que ce qu'ils font du matin au soir ne r??pond plus ?? ce contrat minimal. Ils ont beau l'??carter d'un revers de main, cette id??e revient, et s'incruste. Ceux qui ont la chance d'avoir un emploi sont press??s d'en faire toujours plus. Croissance, chiffre d'affaire, mesures de la productivit??, de la rentabilit??, par groupe, par entreprise, par service, par salari??, par semaine, par heure, par minute. En justification d'un syst??me emball??, des chiffres en guise de sens. A se camoufler derri??re l'abstraction qui gomme l'affect, on perd de vue l'essentiel, le lien, la relation dans toutes ses dimensions. L'imaginaire.

La vaine comp??tition des ??gos

Il devient aussi plus difficile de percevoir la justification de nos activit??s, ?? mesure que le travail ??volue vers une d??mat??rialisation dont on finit par se demander ce qu'elle cache. Ajoutons, comme source suppl??mentaire d'interrogation, le rappel insistant que la plupart de nos activit??s contribuent ?? la destruction de l'environnement naturel et alimentent une course au profit et ?? la surconsommation impossible ?? justifier sur une plan??te en surchauffe. Si la modernit?? bureaucratique rivalise d'imagination pour inventer de nouvelles marottes et persuader chacun de son utilit?? comme rouage du syst??me ??conomique, ce savoir-faire a des limites : dans leur for int??rieur, bien des employ??s et des cadres consid??rent aujourd'hui leur activit?? comme r??pondant ?? une pure n??cessit?? proc??durale. Elle leur permet de s'ins??rer dans une communaut?? d'int??r??t et d'ajuster leur place d'acteur ??conomique. Mais la finalit?? ultime de leur investissement personnel, en particulier dans les grandes organisations, tend ?? se perdre dans un brouillard propice ?? toutes les sp??culations. Peut-??tre cette finalit?? se r??duit-elle au minimum vital : la n??cessit?? de gagner sa vie ? Ce n'est pas rien, mais est-ce assez ? A moins que cette finalit?? ne se r??sume ?? la vaine comp??tition des ??gos, mesur??s par la hauteur de la feuille de paie ?

Quelques-uns d??veloppent ?? l'??gard de l'employeur une indiff??rence teint??e parfois de cynisme. Prise de distance et refus de l'adh??sion qui ne sont pas sans poser de r??elles difficult??s aux gestionnaires des ressources humaines et aux managers directs, somm??s de trouver de nouveaux leviers pour s'assurer de la motivation des troupes.

Ainsi l'individu au travail se trouve-t-il prisonnier d'une contradiction entre, d'un c??t??, le besoin profond de se consacrer ?? quelque chose d'utile aux autres et ?? lui-m??me, qui justifie le temps consacr?? ?? son travail, et, de l'autre, une n??cessaire adh??sion au discours dominant ??? discours politique sur la "valeur travail", discours publicitaire sur la "promesse produit", discours corporate sur les "valeurs" de la marque, etc. ??? qui dressent autour de lui, sous forme d'images caricaturales, le panorama d'une religion de la production d??sincarn??e et anxiog??ne.

Ces raisons, et d'autres encore, expliquent le besoin de se ressourcer, de s'??vader. Ce blues qui saisit de plus en plus de cadres ?? partir de trente-cinq ans, et les pousse vers "l'essentiel" ?? leurs yeux, une activit?? ??ventuellement moins r??mun??ratrice, mais plus enrichissante sur un plan personnel, plus proche de d??sirs imm??diats, de la nature, ou de leur nature. Ce qu'ils disent ? "J'ai besoin de me sentir utile !" Une demande qui ne se contente pas longtemps de faux semblants.

Evaluer la comp??tence relationnelle

Si la recherche du profit est un imp??ratif m??canique dans une soci??t?? de march??, elle ne peut tenir lieu de seul viatique : le temps de travail n'a pas pour les hommes et les femmes qu'une incidence ??conomique. Les relations interpersonnelles qui se nouent dans le cours de la vie professionnelle font la solidit?? et la capacit?? d'adaptation d'un groupe au cours de son existence. On peut faire le pari que cette ??vidence sera un jour prochain ?? la base d'une prise en compte de la performance relationnelle. Au-del?? de la comp??tence technique de ses membres, la force d'une ??quipe tient ?? la qualit?? de la relation entre eux, ?? la capacit?? d'??change et de d??cision collective. Tout ce qui contribue ?? "mettre sur le tapis" les probl??mes au moment o?? ils surgissent, ?? faire de l'entreprise un lieu de la r??solution en commun des situations difficiles, par la cr??ativit?? et l'apport de chacun, renforce cette comp??tence. Les dispositifs comme le coaching, qui autorisent l'expression v??ritable des collaborateurs de l'entreprise, sont autant de haubans et de filets de protection utiles pour renforcer la coh??sion du groupe lorsque survient la temp??te.

Je ne suis pas s??r que la critique faite aux coachs de ne jamais remettre en cause l'ordre existant, voire de s'en faire de z??l??s servants, soit toujours infond??e ??? et cependant le coaching touche moins ?? la question de la performance (b??n??fice bien r??el mais secondaire) qu'au d??veloppement de la libert?? individuelle, dans son sens le plus large. Responsabilit?? de l'individu quand ?? sa place dans l'organisation, donc ?? son r??le dans la soci??t??. On peut aussi parler d'autonomie, de d??veloppement personnel ou professionnel : on tourne autour de l'id??e qu'il y a de la place pour chacun, et qu'il est possible d'accompagner une personne dans sa n??cessaire r??flexion. De lui permettre d'acter qu'en toute occasion il lui appartient de prendre ses responsabilit??s, et que le temps est fini o?? l'on pouvait attendre de l'organisation qu'elle se charge de le faire ?? sa place, en son nom.

Le coaching proc??de-t-il d'une utopie ? Oui, d??s lors qu'il s'inscrit dans la recherche d'une id??ale autant qu'inaccessible harmonie au travail. Mais dans l'entreprise moderne, il interroge la question de l'interd??pendance, du lien humain et social. Utopie concr??te, donc, ax??e sur une intelligence de l'action individuelle et collective.

Je crois, en somme, que les coachs sont ?? la fois plus ambitieux, et plus modestes qu'on le pense g??n??ralement. Plus ambitieux, en ce sens qu'ils portent haut la confiance dans l'humain, dans la capacit?? (le d??sir !) de tout un chacun de s'engager dans une r??flexion qui ne soit pas simple r??p??tition, une r??flexion qui concerne sa responsabilit?? dans l'entreprise, son rapport aux autres et au pouvoir, pour trouver et construire sa juste place dans l'ordre professionnel. Plus modeste, parce qu'ils ne peuvent pr??tendre changer la vie leurs clients. Leur action n'a de sens que dans la mesure o?? se fait jour une demande de changement, de la personne, ou de l'organisation. Ils ne sont jamais que des facilitateurs, des accompagnateurs, des sparring partners : position ext??rieure, ponctuelle, frustrante parfois, qui fait pourtant leur op??rationnalit??.

Si l'on excepte certaines d??rives, je crois que les coachs ont cette volont?? de contribuer, ?? leur place, ?? l'enrichissement des capacit??s de r??gulation au sein des groupes, ?? un ??clairage prospectif des options disponibles dans une situation donn??e, ?? une autonomisation des personnes dans le respect du cadre collectif. On retrouve l??, cette recherche de l'expression authentique. Faire ??merger le sujet humain dans le groupe ??? et faire b??n??ficier le groupe de tous les talents individuels. On admettra que le coach, pour cela, doit d??passer une simple capacit?? technique ?? commenter utilement les actions de son client ! Th??odor Reik ??crivait que "la formation des analystes devrait s'orienter moins vers l'acquisition des connaissances pratiques ou th??oriques que vers l'extension de leur ind??pendance intellectuelle. Il s'agit moins d'acqu??rir une habilet?? technique qu'une "v??racit??" int??rieure." On pourrait certainement tenir un propos similaire ?? propos de la formation des coachs.


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