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Sophie prend confiance

Par Jean-Louis Richard

Sophieblog2 "Assez discuté Patrick, je n'ai plus confiance en toi. Tu pars ce soir. Pascal s'occupera des détails, tu seras bien traité." Jean-Benoît s'était levé. Patrick évita son regard et se dirigea vers la porte. L'assistante de Jean-Benoît savait ce qu'elle avait à faire : le confier aux RH, faire vider son bureau, fermer ses droits d'accès, prévenir la responsable de la communication et quelques collaborateurs.

"Eh ben, qu'est-ce que vous lui avez mis, au Patrick !" Sophie sortit de sa cachette, mi-impressionnée, mi- boudeuse. "Vous auriez vu sa tête quand il est sorti, transformé en zombi le Président de Swen Amérique!"

"Du Sud, n'exagérons rien, d'Amérique du Sud. Tu voulais me voir travailler, tu es servie Sophie. C'est pas le meilleur côté de mon job, un collaborateur à qui je faisais confiance depuis douze ans !"

"Ca j'avoue que ça m'épate. C'est qui, vos collaborateurs de confiance?"

"J'ai dix collaborateurs, enfin peut-être sept ou huit, à qui je fais confiance. Ils tiennent les postes clés : la RH, les finances, ma R&D, ça c'est très important pour Swen Games, l'Europe du Nord, la Méditerranée, l'Asie-Moyen-Orient, l'Amérique du Nord, et, jusqu'à tout à l'heure j'avais Patrick pour le Sud."

"Donc les autres, vous leur faites pas confiance?"

"C'est plus compliqué que ça. Prends le patron des achats, Michel, je viens de le nommer, je ne suis pas encore sûr qu'il va faire ce que j'attends de lui, il doit faire ses preuves."

"Qu'est-ce qu'ils ont de différent alors, ceux à qui vous faites confiance, et qu'un jour vous allez virer comme Patrick?"

"Ah ne dramatise pas, veux-tu. Patrick je n'ai pas eu le choix. Pour mériter ma confiance, il faut obtenir les résultats que je veux."

"Je vois. Et le jour où les résultats ne sont plus là, la confiance s'en va. Là où vous me bluffez, c'est comment vous faites pour obtenir des résultats sans liens de confiance?"

Jean-Benoît commençait à trouver les questions de Sophie agaçantes. Il décida pourtant d'explorer ce qu'elle semblait vouloir dire.

"Attends Sophie, tu ne m'auras pas comme ça. Un peu de résultats, un peu de confiance, et hop, après ça, davantage de résultats, davantage de confiance, tu vois?"

"Je vois surtout que votre confiance, c'est comme ma tirelire. Si je travaille bien, mes parents me donnent un peu d'argent, ça se remplit, si je travaille mal ça se vide, parce que, moi, j'ai des frais: c'est fou ce que tout est cher de nos jours."

"Ca oui, tu l'as dit Sophie, tiens par exemple l'autre jour je voulais racheter un petit concurrent, Tough Plug, j'ai mis 100 millions sur la table, et bien, pour 100 millions, de nos jours, tu n'as plus rien, Sophie, plus rien!"

"Ceci dit, si vous avez un million en trop, vous gênez pas, moi j'ai deux ou trois idées."

"Pour ça, fais-moi confiance, je m'en occupe, moi, des millions en trop. Après ce que je laisse aux Impôts, il n'y a jamais rien de trop. Mais revenons à nos moutons, quelque chose te chiffonne?"

"Oui, quelque chose me fait peur dans ce que vous m'expliquez, mais c'est sans doute que, moi, je ne suis pas un grand patron."

"Tu en as trop dit ou pas assez Sophie, accouche..."

"Je veux bien essayer, mais prenez d'abord un chocolat, ça fera passer."

C'était un ordre. Jean-Benoît sortit la boîte de mignonnettes de son tiroir. Des Côte d'Or au lait, son vice de toujours. Ils servit Sophie avant d'en déplier deux qu'il avala sans la quitter des yeux.

"Moi, vous me faites confiance?"

Jean-Benoît resta silencieux quelques instants. Cette question venait de très loin...

"Toi, c'est différent. Je t'aime bien, enfin j'aime la façon dont tu me prends par surprise avec tes remarques de gamine. C'est vrai que je commence à te faire confiance."

"Et si, demain, je vous déçois en vous faisant perdre votre temps, vous me retirerez votre confiance?"

"Ah, mais non, ce serait pas humain, ça. Je t'aime bien, mais c'est toi que j'apprécie. Si demain tu me fais perdre, comme tu dis, mon temps, je te le dirai, on trouvera bien une solution pour continuer tous les deux."

"Vous dites que vous m'aimez bien, mais qu'est-ce que vous savez de moi, en vrai de vrai?"

"Bon, d'accord Sophie. Un point pour toi. Je t'aime bien, je te fais confiance, mais ça se base sur ce que j'imagine de toi, et qui me plait bien. C'est peut-être une histoire que je me raconte. D'ailleurs je ne cherche pas à trop en savoir, je préfère ce que j'ai imaginé, tant pis si ta réalité est différente."

"Des réalités, vous savez, il y en a autant que de regards. Votre regard sur moi est positif, c'est réciproque, ça nous permet de travailler ensemble mieux que chacun de son côté, voilà tout."

"Ce que tu me dis, Sophie, c'est que c'est mon regard bienveillant sur toi, fondé sur pas grand chose et surtout sur mon histoire à moi, qui crée cette confiance entre nous qui nous permet d'obtenir des résultats?"

"Oui, face à moi, vous avez suffisamment confiance en vous pour me faire confiance et cela nous apporte des résultats que ni vous ni moi n'avions prévu d'obtenir ensemble."

"Mais Sophie, quel rapport avec Patrick?"

"Regardez les choses en face. Patrick, vous ne lui avez jamais fait VRAIMENT confiance, pas plus qu'à vos autres soi-disant collaborateurs clés de chez Swen quelque chose. Jusqu'à présent, ça ne vous a jamais manqué, vous obtenez vos fameux résultats sans prendre un tel risque."

"Tu y vas fort Sophie. Swen Games, s'il te plait. Mais si tu veux dire que je n'ai jamais eu, avec Patrick ou ses semblables, un lien très fort, oui, tu sais, moi, je préfère ne pas mélanger les sentiments et les affaires."

"Et avec quoi vous travaillez, avec votre INTELLIGENCE?"

Sophie avait haussé le ton sur ce dernier mot. Jean-Benoît n'insista pas.

"Tu veux dire que mon intelligence, ça ne suffit pas à créer un lien très fort entre moi et l'autre, c'est ça?"

"Ca peut suffire tant que tout est facile, mais si ça se gâte, je crois que c'est ce que vous et l'autre ressentez tout au fond de vous qui va vous permettre d'avancer ensemble. Et que faites-vous de votre face cachée?"

"Qu'est-ce que je fais de quoi?"

"Faites pas le naïf. Je veux dire que, comme tout le monde, vous avez des côtés de vous que vous n'aimez pas voir en face, et que vous aimez donc encore moins voir chez l'autre. C'est ça qui vous fait peur dans la possibilité de travailler plus en confiance avec vos collaborateurs?"

"Tu peux prendre un exemple, Sophie?"

"Facile, on va prendre votre cupidité."

Jean-Benoît sursauta. "Ma cupidité, comment oses-tu?"

"Elémentaire, vous êtes de chair et d'os, vous êtes, pour une part, cupide, comme tout le monde. Plus vous prétendez le contraire, plus ça se voit, j'ai appris ça pendant les récréations. Si vous ne regardez pas en face votre propre cupidité et votre façon de composer avec, comment voulez-vous gérer celles, plus ou moins grandes, de chacun de vos collaborateurs?"

Jean-Benoît resta songeur quelques instants. Elle avait raison. Il n'aimait pas se voir ainsi, et il supportait encore moins que ses collaborateurs se laissent piéger. Patrick l'avait appris à ses dépens. Il avait eu le tort de se servir sur la filiale argentine, et pourtant il n'avait rien fait de plus que ce que, lui-même, Jean-Benoît, avait fait autrefois sur la France, en toute légalité... Mais comment imaginer un collaborateur de haut vol qui ne serait pas, aussi, quelque peu cupide?

Sophie restait silencieuse. Jean-Benoît se décida à rompre le silence. "Si je comprends bien, d'après toi, c'est avec des relations plus fortes et plus intimes que je pourrais obtenir plus de résultats à la tête de Swen Games? Alors qu'aujourd'hui je fais l'inverse, je reste à bonne distance de chacun, et si ça va mal, je coupe et je remplace..."

"Vous êtes en train de saisir que, faire confiance à l'autre qu'on connait si peu, c'est d'abord se faire confiance à soi-même."

"Le gros inconvénient, dans ton histoire, c'est que, si je n'obtiens pas les résultats en établissant de tels liens avec mes hommes, ça va me faire souffrir un maximum..."

"Oui, vous êtes payé pour prendre ce risque, ce sera bien le seul que vous prendrez, parce que, pour le reste, vous êtes assez bien protégé, vous ne croyez pas?"

Jean-Benoît appela son assistante, l'autre Sophie, qui entra précipitamment.

"Trouvez-moi Patrick, je vous prie, j'ai quelque chose d'important à lui dire."


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