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La puissance et la gloire

Publié le 08 décembre 2009 par Malesherbes

Selon Christine Lagarde, notre ministre de l'Economie, le futur patron d'EDF, Henri Proglio, ne cumulera pas plusieurs rémunérations et percevra uniquement celle de président d'EDF dont le montant n'est pas encore fixé. Bonne nouvelle, quoique je ne parvienne pas à comprendre que l’on ait pu un instant imaginer qu’il en aille autrement. Etant donné que les journées n’ont que vingt-quatre heures, il me semble impossible que, à la tête des 160 000 agents d’EDF, on puisse assumer une présidence non exécutive de Véolia, un groupe comptant 300 000 salariés. Si vous êtes salarié, allez donc annoncer à votre patron que vous avez décidé de travailler et pour lui, et pour une autre entreprise que la sienne !

Ce genre d’éminents personnages présente aussi d’autres singularités. M. Proglio souhaite conserver chez EDF le niveau de revenus dont il disposait chez Veolia, soit 1,6 million d’euros. Or son prédécesseur chez EDF, Pierre Gadonneix, ne percevait que 1,1 million d’euros. Problème angoissant. Si vous-même avez déjà cherché à changer d’entreprise, vous aurez remarqué qu’à chaque poste proposé est attaché une certaine fourchette de rémunération et, tout excellent que vous soyez, je gage que vous n’êtes jamais parvenu à obtenir une majoration de 50% de celle proposée. On aura très vraisemblablement répondu à vos demandes que vous n’avez pas le profil demandé. Mais il en serait peut-être allé tout autrement si, convoitant la direction d’une entreprise publique, vous aviez pu faire état de bonnes connexions avec notre Père, non pas éternel, mais tout simplement lustral.

Les salaires doivent naturellement varier avec les responsabilités assumées. Si l’on pouvait gagner autant comme facteur que comme chirurgien, beaucoup choisiraient la simplicité du premier métier. Mais on rencontrerait des insensés pour préférer malgré tout la chirurgie. Lorsque j’ai eu la chance quelques fois d’exercer des activités qui me permettaient de me réaliser, il m’arrivait de confier à un collègue : « ne le répète pas mais, j’aime tellement cela, que je serais prêt à payer pour pouvoir le faire. ». Il convient naturellement d’assurer à des dirigeants du niveau considéré dans ce billet des conditions matérielles très confortables mais la satisfaction de piloter de tels ensembles est en soi le couronnement d’une existence. Et leur comportement de mercenaire n’est pas très digne.

Je ferai une deuxième remarque. Ayant préféré dans ma carrière la voie professionnelle à la voie hiérarchique, j’ai dû, l’âge venu, traverser une dizaine d’années sans la moindre augmentation de salaire, qu’elle soit personnelle ou générale. Rémunéré plus confortablement que l’immense majorité de nos concitoyens, il m’a cependant fallu renoncer parfois à quelques dépenses. Je ne pense pas que ces sacrifices aient compromis le bien-être de ma famille. A contrario, j’ai des difficultés à imaginer comment une rémunération frôlant le million d’euros pourrait affecter le train de vie de ces dirigeants. A quoi donc est-il possible d’utiliser des sommes aussi considérables : la thésaurisation, la spéculation, le prestige, l’esbroufe, le jeu, les femmes ?

Un argument avancé pour défendre de tels sommets est que la rémunération est à la hauteur des responsabilités supportées. Il convient là de s’interroger sur leur réalité. Lorsque dans l’été 1985, des catastrophes ferroviaires ont endeuillé la SNCF, son PDG, André Chaudeau, a démissionné. A l’inverse de ce qu’avait pu déclarer en son temps Georgina Dufoix, il n’était pas coupable mais bien responsable. Mais, désormais, il n’en est plus de même. Sauf erreur de ma part, Serge Tchuruk a pu conserver onze ans la Présidence d’Alcatel et sa rémunération n’a pas décliné comme l’action de son entreprise. Et Didier Lombard, après une vague de suicides chez France Télécom, en est toujours le PDG, sauvé par un bouc émissaire n’appartenant pas au sérail, qui avait pour seul tort d’avoir accompli ce pourquoi on l’avait engagé.

On nous dit aussi que de tels seigneurs doivent pouvoir comparer favorablement leur rémunération avec leurs homologues étrangers. On dirait des gamins comparant la taille de leur sexe. Et pourquoi donc ? Ah, bien sûr, on risquerait de les perdre, attirés qu’ils sont par l’appât du gain, et de les voir faire profiter l’étranger de leurs compétences sans égales. Certes, cette possibilité n’est offerte qu’à ceux qui maîtrisent une langue étrangère, en premier lieu l’anglais. Cela limite d’entrée le nombre des postulants possibles. Mais surtout, qui donc, ces derniers temps, nous parlait tant d’aimer la France ? Qu’est-ce donc qu’aimer la France ? Ce n’est pas seulement chanter, faux si possible, la Marseillaise, c’est, lorsque l’on peut assumer le poids et la gloire de tels postes, avec des revenus plus que convenables, se dépenser sans relâche pour fortifier nos entreprises nationales et développer la puissance de notre pays. Servir, non pas se servir.


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