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La leçon de Fontenay

Par Chroniqueur
La leçon de Fontenay
Pour Michael
Quelques impressions d'une rencontre récente avec une vieille Dame austère et une Vierge au tendre sourire.
Fontenay, c'est un lieu qui s'écoute. "Tu veux voir? Ecoute d'abord. L'ouïe est un degré pour parvenir à la vision" écrivait Saint Bernard. La première musique de Fontenay, c'est celle de l'eau qui s'écoule, tonifiante, fraîche, abondante. Manière de baptême. On commence par s'immerger aux chants des sources. Venir à Fontenay, c'est s'imprégner. Ici, tout se tient ensemble - le végétal, la pierre et l'eau - pour faire naître les dispositions intérieures les plus favorables.
Fontenay, c'est un fait de nature inspiré. Les moines ont su choisir l'emplacement le plus adéquat pour y bâtir l'abbaye, le lieu où elle croîtrait le plus mélodieusement, à l'image du grand platane qui trône au milieu des bâtisses. L'extérieur de l'abbatiale - l'église principale de l'abbaye - est totalement dépouillée: les contours ne laissent place à aucune fantaisie, les lignes sont franches: c'est l'extérieur de la coquille. En y pénétrant, je découvre l'intérieur d'un bâtiment que les arches étirent vers le haut, avec de clairs vitraux qui laissent abondamment pénétrer la lumière. Le sol est recouvert d'une fine terre gravillonneuse, comme celle d'un sablier, qui fait crisser mes pas. En approchant de la nef, sur la gauche, légèrement en retrait, une belle surprise m'attend: une vierge de pierre tendre et souriante, haute de deux mètres qui tient un enfant rieur dans ses bras. Cette note de tendresse infléchit la sévérité de ce haut lieu de spiritualité masculine. Et si c'était autour de cette sibylle chrétienne, terre d'accueil d'une parole féconde, que tout Fontenay venait à s'éclairer? A partir de ce sourire qui se reflète dans la pierre d'une douce couleur jaune soleil. J'aime croire que Fontenay est féconde, parce qu'elle est la rencontre de l'eau et de la nature, de la pierre - si douce au toucher - et de la prière, de la rigueur et de la tendresse.
Les moines bâtisseurs ont voulu que leur abbaye puisse accueillir le plus de ciel possible. Ils ne souhaitaient pas donner des enseignements à lire sur les frontispices, faire des gargouilles monstrueuses ou du cathédralesque. Ils ont sculpté à l'envers, c'est-à-dire qu'ils ont médité sur l'art de façonner la matière de l'intérieur, de la creuser intimement pour que les prières et les chants qui s'élèvent du coeur des hommes soient les plus limpides et les plus purs. Fontenay n'est pas un lieu à voir, mais à sentir. C'est le mariage de la plus grande rigueur, de la plus grande sobriété avec l'eau, le silence, la fraîcheur d'un mois de décembre. C'est la juste complicité d'une abbaye-père entourée de toute part par l'eau-mère - cette eau qui permettra à l'abbaye d'être une industrie prospère.
Fontenay me convie à faire sienne la confiance qu'elle a dans ses sources: me sera donné ce qui doit l'être, selon ma capacité à faire la place adéquate dans ma vie pour l'accueillir. "Dis-moi le vide que tu fais en toi, et je te dirai ce que tu recevras". Le chant se déploie à la mesure de l'espace qui lui est fait. Etre disponible pour être comblé. Se dépouiller pour s'enrichir. "Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des Cieux est à eux" (Matthieu, 5-3). Si mon escarcelle - mon esprit - est pleine de babioles inutiles, je ne verrai pas le plus petit coin de ciel bleu. Si mes fontaines ne s'emplissent pas, c'est que je m'y prends mal, que je ne sais pas faire fructifier mes ressources.
Je pressentais que ce que j'éprouverais à Fontenay me permettrait d'exercer ma qualité de présence aux êtres et aux choses. "S'il y avait pour moi une sagesse, ce serait l'art d'être pleinement là, avec une attention soutenue et contenue" (Christian Bobin). Fontenay est une oeuvre de présence. C'est un poème de la justesse, une leçon d'orthopédie spirituelle, une géométrie de la sensibilité que je peux m'approprier et faire mienne. J'ai pu approfondir la définition d'un mot qui m'est cher: la verticalité. La verticalité, c'est le propre de l'homme. C'est une posture et un équilibre. "La posture empêche l'imposture" écrivait le moine bouddhiste Taisen Deshimaru. Toute la rigueur de Fontenay me somme de me tenir droit. Se tenir droit, c'est vertébral et mental. Dans l'abbaye ou le cloître, je me suis senti dans une très ancienne école, avec un vieux maître qui me disait de me redresser. Il s'agit de faire effort pour s'équilibrer intérieurement, pour gagner en acuité, en finesse, en sensibilité. Et me viennent ces mots de Léon-Paul Fargue "Si j'avais quelque jeune disciple à former, je me contenterais probablement de lui murmurer ces seuls mots: sensible... s'acharner à être sensible, infiniment sensible, infiniment réceptif. Toujours en état d'osmose. Arriver à n'avoir plus besoin de regarder pour voir." Mes maîtres d'aplomb se retrouvent à Fontenay. Ils m'enseignent le bon équilibre du coeur qui s'acquiert par une juste tenue de soi entre la terre et le ciel. Trop vers le haut, on s'ennuage. Trop vers la terre, on s'enlise. Centré, on éprouve la réunion de soi avec tout ce qui fait notre vie. Fontenay me resitue et me restitue à moi-même, m'accorde comme le ferait un luthier. Il suffit d'écouter et de regarder.
Je suis reparti comblé d'une joie légère. Aujourd'hui, elle a pris une forme qui se nomme Fontenay. Demain, ce sera Fargue, Bobin, Bachelard ou encore Bach, Hildegarde de Bigen, une conversation avec un ami, un parent cher, la contemplation d'un visage aimé, un beau livre, une scène de vie saisie à la dérobée: tout se tient. Les correspondances sont claires. Je ne vois aucune clôture entre Fontenay et la vie quotidienne. C'est un lieu où la méditation se fait simplement plus grave et plus intense, pour que tinte une note d'or dans le tissu du jour.
- Un pas de plus -
Le pas du moine.
Christian Bobin, La lumière du monde, Gallimard, 2001.
Léon-Paul Fargue, Le piéton de Paris, Imaginaire Gallimard 1932
Et surtout le sublime ouvrage de Georges Duby sur l'art cistercien.

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