Magazine Humeur

A l’intention de mes invités au vernissage du 19 septembre 2009

Publié le 12 octobre 2009 par 49leon49
exposition personnelle de la Grange Dîmière, à Angers-Beaucouzé : «par correspondance(s) peinture en compagnie de Ponge »
"Bonjour à tous,
Tout d’abord, je tiens à vous remercier de m’avoir fait l’amitié de venir ce soir, de suivre mon parcours, d’exposition en exposition, et pour certains d’entre vous, depuis fort longtemps !
Je vis toujours le vernissage comme un exercice difficile, un moment contradictoire, où je me sens tiraillé entre la crainte de dévoiler mes toiles à de nouveaux regards et celle de ne pouvoir recevoir correctement chacun de vous, par manque de disponibilité. La crainte aussi de proposer un vernissage superficiel, qui dériverait loin de l’exposition présentée, comme c’est souvent le cas. Et c’est le moment où l’on est envahi par le doute, on se dit que tous ces gens (vous tous) se sont dérangés pour soi, et que ce qui est là n’est peut-être pas à la hauteur… Je demande donc toute votre indulgence envers mon état émotionnel de ce soir !...
J’aimerais profiter de votre présence, et de votre écoute, pour vous parler de choses et d’autres à propos de cet ensemble, de Francis Ponge, et de la peinture en général. Ensuite je vous inviterai à prendre un apéritif, et nous pourrons bien sûr continuer à bavarder.
Ce soir, donc, et ce pendant une vingtaine de jours, j’expose avec un ami.
Il ne m’a jamais connu, il n’a jamais su qui j’étais, mais il peut toujours compter sur moi. J’ai découvert les textes de Francis Ponge il y a 4 ou 5 ans, tout à fait par hasard, parce que j’ai aperçu un jour chez un libraire un livre intitulé « l’atelier contemporain». Le titre m’a frappé : le mot atelier a toujours été très important pour moi, c’est un des lieux dans lesquels je me sens le plus faire partie du monde, du temps. Le mot contemporain est lui aussi très sensible, parce qu’il est pour moi un sujet de grande méfiance, et de réflexion également. On peine à le définir clairement, c’est un fourre-tout, une étiquette qui ne désigne finalement rien de précis quand il est attaché à l’art. Alors que tout le monde l’emploie, à tort et à travers, il peut s’appliquer très bien s’appliquer à d’immenses artistes, à des artistes inspirés, créatifs, libres, tout autant qu’à des moutons, des suiveurs, des copieurs, des fumistes, des créateurs de vide ou d’esbroufe. Donc, finalement, rien de bien différent de l’art tout court…
Bref, les deux mots réunis dans le même titre m’ont fait acheter ce livre sans savoir ni qui l’avait écrit, ni quand. Et là, dès les premières lignes, je me suis attaché à lui. J’ai eu aussitôt cette impression de coïncidence, d’«atomes crochus», sur d’innombrables points. J’ai d’abord aimé sa façon de parler de la peinture et des peintres, Francis Ponge se reconnaissait dans le travail de certains artistes, ses contemporains. Braque, Fautrier, Picasso, Giacometti, Dubuffet, pour les plus connus. Nous avions donc des amis en communs. (Presque tous, sauf Hélion, trop prétentieux pour être mon ami).
J’ai par exemple immédiatement aimé sa façon de modeler comme un sculpteur la matière des mots, et de retoucher comme un peintre. Pour écrire, il allait à l’atelier.
Alors, après ce livre, que je relis toujours, et souvent, j’en ai cherché d’autres. Et j’ai continué de me reconnaître dans ses textes, dans lesquels il n’hésite pas à retoucher ses lignes encore et encore, jusqu’à faire de la recherche, des tentatives, sa matière même. En lisant par exemple les notes après coup sur un ciel de Provence dans «la rage de l’expression», le voyant sans cesse changer les mots de place, essayer des arrangements, utiliser l’insatisfaction permanente, les recommencements, et laisser tout cela dans le texte, parce c’est cela qui fait le texte, je me suis reconnu en train de déposer mes touches de couleurs en émulsion, les changer de place, en essayer d’autres mais en laissant visibles celles d’avant, en train de coller des pages de carnets dans les toiles, ce qui les faisait passer de l’état de brouillon à celui d’élément plus noble et montrable, pour en faire la matière même de ma peinture. Et il y avait coïncidence, parce que travaillais déjà ainsi depuis longtemps. Je voudrais vous dire une phrase de Ponge qui exprime parfaitement ceci :
« (...) il y a une espèce de consensus (...) qui fait qu’il se trouve que chaque homme, exprimant son plus particulier, ce qu’il peut considérer comme sa différence, comme quelque chose qui est absolument unique, particulier, subjectif, s’il l’exprime à la fois sans vergogne et rigoureusement, il y a à l’intérieur de lecteurs, de spectateurs, enfin des autres hommes, et souvent à des siècles de distance, quelque chose qui fait qu’ils s’y reconnaissent."

Cette phrase est placée à l’entrée de l’exposition, peut-être justifie-t-elle à elle seule mon parti pris pour Ponge.
Mais certains parmi vous ne connaissent peut-être pas Francis Ponge. Vous aurez déjà remarqué, si vous avez visité l’exposition, que cela n’a aucune importance vis-à-vis de la perception des toiles. Autrement dit, je n’aurais pas cité Ponge, ni développé ouvertement mes idées et la présentation de cette exposition autour de Ponge, les toiles auraient tout de même eu leur vie propre, autonome. Enfin, je l’espère. Elles ne tiennent pas sur Ponge, ni grâce à lui, elle ne l’illustrent pas (il n’aurait pas du tout apprécié !). Les textes calligraphiés ne sont pas ceux de Ponge. Je n’ai pas voulu qu’elles existent prioritairement par le discours que l’on pourrait faire sur l’écrivain. J’ai travaillé pour que ces toiles existent par elles-mêmes ; que leur présence, leur matière, l’image qu’elles donnent suffisent. J’ai seulement pensé que le poète pouvait être un des facteurs d’unité de l’ensemble de ce travail, qu’il était en tout cas une solution thématique possible que j’ai souhaité mettre en avant. Peut-être pour montrer de quoi peut se nourrir et s’enrichir la peinture.
Cela dit, si vous n’avez jamais lu Ponge, et si cette exposition vous en donne l’envie (j’en serais très heureux), je vous recommande «l’atelier contemporain», et «la rage de l’expression». Je recommande tout, mais ces deux ouvrages, ainsi que « le parti–pris des choses », plus connu, sont des excellentes entrées en matière.
Si en revanche, vous avez lu des textes de Ponge, vous découvrirez sans doute de-ci de-là un certain nombre de références.
J’ai aimé aussi la simplicité de Ponge, ses thèmes «objectifs», prétextes à mettre la main et l’esprit ensemble dans la matière des mots. Qu’il insiste sur le côté ouvrier, artisan de l’artiste.
J’ai aimé l’indépendance de Ponge. Encore aujourd’hui, on ne peut pas le classer vraiment. Il se refusait lui même à le faire. Ne se disait pas poète. S’interrogeait sur ce qui fait l’artiste, sur sa pratique, sa méthode.
J’ai aimé son entêtement au travail, son exigence envers lui-même et la construction de son œuvre
Sa faculté de revenir sur des textes plus anciens, et de ne pas hésiter à les remanier, mettant en évidence l’inachèvement perpétuel de l’œuvre. Il dit : «une rectification continuelle de mon expression»
J’ai vraiment beaucoup aimé l’idée qu’il n’écrivait pas pour, mais bien qu’il écrivait contre. J’ai trouvé dans ses propos, et c’est peut-être ce qui m’a attiré dans ses écrits, une formulation claire de ce que je ressentais confusément dans mon travail.
« Il faut d’abord se décider en faveur de son propre esprit, et de son propre goût ».
C’est sa définition de la véritable originalité. Et ceci me semble valable autant pour le spectateur que pour l’artiste.
« L’écrivain doit écrire contre tout ce qui a été écrit jusqu’à lui, contre toutes les règles existantes notamment. Je parle des gens à tempérament »
Je ne sais pas pourquoi, je n’ai pas pu m’empêcher en lisant cela de remplacer écrivain par peintre, et écrire par peindre…
J’espère que ces quelques mots vous aideront à comprendre notre amitié, et ces fameuses correspondances entre nous.
J’ai maintenant quelques remerciements à formuler:
C’est heureux qu’il y ait encore, pour les artistes (j’allais ajouter : à «tempérament» !), des lieux comme celui-ci qui permettent, dans de très bonnes conditions, de montrer des initiatives indépendantes. Car (l’avez-vous remarqué ?) dès que l’on affiche un peu trop cette indépendance (qui est peut-être aussi comme une forme de résistance à une pensée artistique unique), beaucoup de portes de lieux d’expositions se ferment.
Je dois ouvrir une parenthèse, à ce propos : je vous conseille de lire le texte de présentation de la programmation de la galerie de la bibliothèque universitaire d’Angers : passons sur le copinage, même s’il est parfaitement éhonté, entre les responsables et quelques artistes, c’est devenu tellement commun. Non, c’est une petite phrase qui a retenu mon attention à propos du travail d’un artiste, dont seront exposées des peintures. Je cite : «ce thème (je précise qu’il s’agit du paysage urbain) si contemporain, est paradoxalement traité par un médium qui tombe en désuétude : la peinture à l’huile» (Fin de citation…).
Ce serait donc ce paradoxe le plus intéressant dans l’exposition annoncée, beaucoup plus que la peinture elle-même, qui elle est désuète, dépassée, historique, enterrée…
Donc, amis peintres, peu importe comment vous peignez, si vous voulez exposer dans des lieux consacrés à l’art contemporain (les lieux « autoproclamés » d’art contemporain), pensez bien surtout à proposer un thème contemporain. Vous devriez trouver une liste quelque part sur internet. Je peux vous proposer quelques mots clés : enjeux contemporains, questionnements contemporains, problématique, dispositifs contemporains, etc.
Pour tout dire, cela m’interroge sur la légitimité des responsables dans ce domaine de l’art officiel. Que ces idées et ces formes d’art existent ne me gêne pas, elles sont sans doute une part de la richesse et de la diversité de la création d’aujourd’hui. Mais que des (ir)responsables décident (au nom de quoi ?) de ce qui est tombé en désuétude, ce qui est d’avant-garde, ou innovant, ou émergent, et qu’à partir de leurs choix sectaires, refusent de montrer la multiplicité des pratiques artistiques, en faisant barrage aux initiatives personnelles des artistes qui n’entrent pas dans ces formats, c’est cela qui me gêne réellement. Si on prend le mot contemporain dans son sens premier, i.e. de son temps, cela signifie que ces gens seraient donc les gardiens du temps, les garants du temps que l’on se doit de suivre, pour être avec eux et faire un art vivant. Et tout ce qui n’entre pas dans ce temps-là ne serait donc pas contemporain. Mais avons-nous tous la même notion du temps, et donc la même notion de ce qui est contemporain ?
Être innovant ou émergent n’est pas mon but. Mon but est de progresser, d’apprendre en creusant dans mon domaine, et de préserver mon indépendance, ma nature. Vous m’excuserez, j’espère, pour cela d’utiliser quelquefois de la peinture… à l’huile !
Le véritable rôle des institutions ne serait-il pas d’aider l’artiste à préserver son originalité, son tempérament, comme dit Ponge, plutôt que de le pousser, le forcer à rentrer dans le rang de l’académisme, sous peine d’exclusion ? Il y a peut-être là une définition de l’art contemporain : c’est l’académisme d’aujourd’hui.
C’est une des forces du titre de Ponge. L’atelier contemporain. L’atelier de son temps. Je vous disais que dans mon atelier, je me sentais faire vraiment partie du monde, du temps. Je m’y sens effectivement totalement contemporain.
Une autre réflexion de Ponge, à ce propos et qui fait suite à la citation du début :
« il n’y a d’une part aucun progrès, il n’y a d’autre part aucune différence, aucune supériorité d’une époque sur une autre. Tout cela d’ailleurs est sûrement un lieu commun.»

Pour vraiment tout dire, mais vous l’avez sans doute compris, cette exposition n’a pas été acceptée par la Bibliothèque Universitaire. Je pense que maintenant, aucun de mes projets ne le sera jamais !
Donc, après cette digression, et pour revenir aux remerciements, je tiens à en adresser un particulier à la commune de Beaucouzé pour avoir ouvert un lieu comme celui-ci. Ce genre d’initiative est salutaire.
Je dois aussi remercier Madame Armande Ponge, qui m’a très aimablement autorisé à utiliser des textes de son père, dans l’exposition et dans les documents d’information. Je la remercie aussi pour les encouragements qu’elle m’a adressés.
Je remercie également une galerie rennaise qui croit en mon travail depuis plusieurs années, qui respecte absolument mon indépendance, et qui a exposé récemment, en mars dernier, une partie de ce que vous voyez aujourd’hui, comme une sorte d’avant-première. Il s’agit de la galerie Un autre regard. Je vous recommande une visite si vous passez par Rennes.
J’aimerais revenir par un mot sur l’angoisse de l’artiste au moment du vernissage : j’ai toujours pensé que l’exposition était un moment très important dans le travail artistique, pour trois raisons majeures : La première, la plus essentielle, c’est qu’on le confronte, ce travail, à des yeux nouveaux, à des points de vues inconnus, et que tout cela donne à l’artiste un recul incroyablement dérangeant et stimulant. Dont il doit en partie tenir compte par la suite. La deuxième, c’est que c’est aussi un moment (quand on n’est pas un artiste officiel subventionné, évidemment) où l’on doit souvent se séparer de quelques œuvres. Une vente d’œuvre met en évidence une rencontre entre deux sensibilités, une coïncidence. C’est aussi un acte professionnel qui permet à l’artiste indépendant de préserver sa liberté de travailler, son statut, sa place dans la société.
Cela démontre également la souplesse de l’artiste, qui peut avoir à la fois les pieds sur terre, en même temps que les mains dans la peinture, et encore en même temps la tête ailleurs… Ouvrier, penseur, marchand, quel métier !
La dernière raison, c’est l’obligation, sous peine d’une dépression post partum, d’être déjà sur un autre projet, et donc d’avancer…
Les derniers remerciements seront à nouveau pour vous, je vous les renouvelle, c’est votre présence fidèle et attentive qui me semble être le meilleur encouragement.
Vous êtes, après ma famille, les premiers yeux portés sur mes nouvelles toiles. Je suis curieux de les voir regarder. Et avant d’aller vers l’apéritif, je vous propose de répondre à des éventuelles questions, pourquoi pas avec le micro, si certains échanges peuvent intéresser tous les gens présent ici. Sinon, j’essaierai d’être le mieux possible à votre disposition. Merci de m’avoir écouté."

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