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Un roman sur Twitter ? La vie rêvée (1)

Publié le 28 décembre 2009 par Perce-Neige
Un roman sur Twitter ? La vie rêvée (1)Je ne savais plus très bien ce que j'étais censé lui dire. Le type commençait à pas mal s'impatienter. J'ai senti qu'il fallait en finir ! / On devrait pouvoir s'entendre, ai-je dis. Mais je n'aime pas beaucoup vos manières. Derrière lui, la fille aux épaules dénudées semblait... / étrangère à tout ça. C'était comme si le soleil s'était brusquement invité entre nous. Plus tard, je me souviendrai qu'à ce moment-là / j'ai pensé à Violaine, puis à Jade, puis aux autres, à toutes ces années perdues. J'en aurais chialé, en un sens... / Faut dire que je passais une sale période. /
D'abord Morel n'était pas loin de m'avoir signifié mon congé et je n'étais plus très fier de moi. / Et puis Maud m'avait laissé tomber sans prévenir. J'avais beau la bombarder de mails, lui laisser des insultes numériques à la tonne dans / tous les coins, cette fille à moitié folle ne me répondait plus. J'avais presque envie de rentrer à Paris sans attendre... / Quand je suis rentré à l'hôtel, la nuit était déjà tombée. C'est à peine si les collines étaient encore visibles. / Seul un feu, de loin en loin, attestait de la présence d'un village. Une vague rumeur animale, et humaine, tout à la fois, s'en échappait. / Dans le hall, Morel m'attendait, sa clope au bec. Les chinois nous ont grillés, m'a-t-il dit. Cette fois nous sommes cuits. / Je n'ai rien répondu. Je me suis contenté de sourire. A peine. J'aurais voulu revenir trois mois en arrière. Au moins. Vous n'imaginez pas. / A l'époque mon travail avançait bien. Chaque soir ou presque j'avais le sentiment du devoir accompli, ou quelque chose d'approchant... / Je commençais même à penser que l'on pouvait s'en sortir. Que rien n'était joué. Qu'il fallait juste trouver le moyen. Et rester calme. / Paul, mon cousin, le romancier, s'intéressait pas mal à tout ça. Nous nous retrouvions parfois, le midi, pour en parler. / Invariablement nos pas nous conduisaient jusqu'à Ménilmontant. Nous avions nos habitudes dans un bar sans nom, à l'angle du boulevard. / Nous en aimions l'atmosphère tranquille, indolente, qui nous permettait de rester silencieux, parfois, de longues minutes sans dire un mot. / Mais le plus souvent Paul était intarissable. Et je ne l'étais pas moins. Plus rien ne comptait, pour moi, que de l'écouter sans fin... / Il rentrait à peine d'Italie. Trois semaines à Rome chez une de ses amies qu'il avait connue, autrefois, je ne sais plus où, ni quand... / Une architecte assez extravagante qui fréquentait pas mal d'artistes et avait un peu trainée dans les milieux vaguement d'extrême gauche. / C'est elle qui lui avait donnée l'idée du roman, elle qui l'avait alimenté de détails savoureux, d'informations inédites, on connaît ça. /Naturellement, presque tout ce qu'elle lui avait raconté était, tout simplement, inventé de bout en bout. Du moins en était-il persuadé. / Mais il semblait s'en amuser. Et n'avait jamais voulu le lui montrer. C'était sans doute devenu un jeu, entre eux, de faire comme si... / Pourtant, son texte, "La vie rêvée", devait impérativement ressembler à un roman. Ce qui supposait certaines interprétations, parfois. / L'une d'entre elles portait sur mon rôle exact dans l'affaire des ventes d'armes aux rebelles soudanais, l'entourloupe du siècle peut-être. / L'architecte avait avancé mon nom comme celui d'un intermédiaire sans scrupule, toujours en contact avec les mecs du ministère, le cabinet. / Elle me décrivait comme un vrai salopard, le genre à s'en mettre plein les poches, au mépris de toute morale, et même de sens politique. / L'architecte, S., ne m'avait pourtant jamais rencontré. Sauf une fois, peut-être à Khartoum. Mais elle ignorait qui j'étais... / Nous nous étions croisés à l'hôtel Intercontinental, elle en peignoir, et moi passablement alcoolisé. Elle sortait de sa chambre, tout juste. / Poursuivie par un grand type qui semblait assez agacé. Et braillait comme un malade. A demi nu. La traitant de tous les noms. Et plus encore / Je venais, dans mon brouillard éthylique, de reconnaitre le consul de France. Légèrement dérangeant si vous voyez ce que je veux dire ! / Car nous avions pas mal négocié les jours précédents et je n'étais pas loin de toucher le gros lot, pas mal de pognon, en fait... / Sauf que ma chambre se trouvait voisine de la sienne. Et que S. s'est accrochée à la clenche, comme si sa vie, soudain, en dépendait. / Et que je n'étais pas loin de faire de même. Je ne sais plus ce que nous nous sommes dit, mais je me souviens bien de ce que j'ai pensé. / Je n'ai jamais compris comme cette nuit là, en l'écoutant parler, ce que signifie pour un être de raison l'envie d'en finir, pour de bon. / L'envie de tourner la page, l'envie de partir si loin que même les traces derrière soi pourraient disparaître, l'envie de n'être personne. / L'aube pointait, à peine, quand nous nous sommes endormis. J'entendais sans les écouter les oiseaux multicolores se répondre le printemps. / Jamais le consul n'avait plus évoqué devant moi ce que nous nous étions dit cette nuit-là, lui et moi, à travers la cloison, des horreurs. / Comme si ce qui nous avait brusquement rapproché, dans le ronronnement pesant des ventilateurs, nous dévoilait l'un, l'autre, profondément. / Nous exposant à des abimes dont nous avions choisi de taire l'existence. Paul, dans son roman, s'amuse à en imaginer les contours. / Reprenant mot pour mot les discours hallucinés de S. décrivant le consul comme un malade mental, un pervers de première. / Quelqu'un d'éminemment dangereux sachant se dissimuler sous plusieurs identités pour mieux vous berner, vous détruire et même vous anéantir. / Un jour séduisant, vous couvrant de cadeaux, de bijoux, de bagues, de perles mirifiques, vous assurant que vous étiez de loin la plus belle. / La plus intelligente, la plus tendre, la plus drôle, la plus délicieusement sexy de toutes celles dont il avait, un jour, croisé la route. / Et le lendemain vous rabaissant comme si vous n'étiez soudain plus rien. Exigeant de vous les pires saloperies, vous rabrouant sans cesse... / Vous entrainant dans les bouges les plus sordides. Vous déclarant, sans rire, que votre tête était mise à prix. Qu'il fallait vous méfier. / Que vous ne deviez plus accorder le moindre crédit à quiconque. Le tout, entouré de prostituées lascives, indifférentes à ses propos. / Et de jeunes types, à la mine ténébreuse, qui s'enfilaient des bières en lorgnant de votre côté, sans jamais desserrer les dents. / Sauf que Paul n'y avait jamais vraiment cru. Et que cette histoire de tueurs à gages lui semblait improbable. Complètement surréaliste. / Jusqu'à ce que je lui donne quelques détails. Des preuves irréfutables. Ou presque. Quelques indications que j'avais notées sur mon carnet. / Car le fait est que S. avait pris quelques risques. En fricotant avec la mafia pakistanaise nul doute qu'elle s'était mise les autres à dos. / Car, à cette époque-là, le Kremlin ne rigolait pas. Et n'avait de cesse de vouloir démanteler la guérilla maoïste. Ce n'était pas simple. / Car les rebelles étaient armés jusqu'aux dents. Et largement soutenus par toute une clique d'intellectuels venus d'Europe, d'Italie surtout. / Et S. y jouait un rôle de premier plan. Toujours sur le pont. Maniant la rhétorique révolutionnaire et usant sans vergogne de son charme. / Naturellement, je savais son manège quand j'ai simulé l'embarras, feignant d'accepter à contrecœur qu'elle se réfugie dans ma chambre. / Grommelant je ne sais quoi à l'adresse du consul qui ne m'entendait pas, lorgnant vers le peignoir qui s'effondrait sur le lit, sanglotait. / Le visage ravagé de larmes. Me prenant à témoin. Ramenant contre elle la cuisse nue qu'elle échouait à dissimuler à ma vue. Se redressant. / S'arcboutant. S'excusant de ne pas s'être présentée plus que ça. S'enquérant mollement de mon identité. Des vagues raisons que j'invoquais. / Un projet humanitaire en Afrique de l'ouest. L'envie de terminer un roman. Un reportage photographique. Je glissais. Je brodais. Je dansais. / Et le peignoir, brusquement, m'interrompait d'un regard. D'une grimace. Se tournait sur le côté. Me laissant entrevoir la courbe d'un sein. / Trop drôle tout ça. Je ne sais pas ce qui m'a pris. Je me suis dirigé vers la fenêtre et l'ai ouverte en grand. Sur la nuit. Un peu de vent. / Quelques étoiles. Un monde! Et puis j'ai senti qu'elle se blottissait contre moi. Son souffle sur mon dos. Sa poitrine. La fièvre d'en finir. / J'ai compris que je n'étais plus rien. Et que Morel pouvait toujours courir. Que j'aurais du mal à remplir ma mission. C'était nul bordel... / De retour à Paris je m'en suis mordu les doigts. D'autant que j'avais deviné entre temps que ce jeu n'était pas innocent. Loin de là ! / La première fois je suis tombé des nues. Au téléphone la voix était posée. Un léger accent germanique. Masculine sans aucun doute. / Ils avaient des photos. Des enregistrements compromettants. Des témoignages. Je ne pourrais pas m'en tirer. Ils voulaient me faire payer. / Pas en espèces. Ni même en contrats. Rien qui puisse se négocier. En revanche ils voulaient que je leur fournisse certaines garanties. / Ces illuminés s'imaginaient me faire plier. Croyaient simplement que j'allais m'exécuter. Tremblant de la tête aux pieds. Fébrile. On rêve! / Plusieurs fois je leur ai raccroché au nez. Ce n'était jamais la même voix. Souvent lointaine, il me semble (quelque part en Afrique). / Et puis sont arrivées les premières photos. Une grande enveloppe postée de Zurich. Et mon nom, griffonné à la hâte. Presque comme à regret. / En gros plan c'était ma tronche, facilement reconnaissable. Pris je ne sais d'où, dans les jardins de l'Intercontinental sans doute. / Avec S., pendue à mon cou, et un large sourire sur mon visage. Bref, aucun doute ne semblait vraiment permis. J'étais piégé. Un débutant... / D'autant que d'autres clichés étaient encore plus compromettants. Plus déshabillés si vous voyez ce que je veux dire. Et donc plus ennuyeux. / Il fallait supposer de leur part beaucoup plus d'inventivité et de perversité que je ne l'avais cru. Je me souvenais très bien de la scène. / Des circonstances exactes durant lesquelles cette dernière série de photos avait été prise. C'était la veille de mon retour en Europe. / S. et moi nous nous étions croisés au bord de la piscine. Le soleil commençait à décliner et j'avais un verre de scotch à la main. / La journée avait été particulièrement chaude. J'étais en sueur. Et S., délicieusement sexy, s'apprêtait, manifestement, à piquer une tête. / Je crois pouvoir dire, sans risque de me tromper, que tous les regards masculins à la ronde, sans exception, lorgnaient de son côté. / Je l'ai encouragée à plonger, levant mon verre en sa direction. Lui souriant. Trois longueurs de bassin plus tard, elle était devant moi. / Et me tendait sa serviette comme le font les vieux couples. Et c'est à ce moment-là que d'autres photos ont été prises depuis la terrasse. / A ce moment là aussi que nous nous sommes un peu éloignés, nous abritant naïvement derrière un buisson, comme par hasard juste en contrebas. / Un vrai bonheur pour le photographe qui nous mitraillait. Et ne perdait rien de nos ébats. Tout avait été minutieusement consigné. Préparé. / Je n'imaginais pas que ces cochonneries se mettent à circuler. Morel ne me l'aurait pas pardonné. Quant à Maud je préférais ne pas y penser. / J'ai bien essayé de temporiser, prétextant je ne sais plus quoi, mais j'ai fini par déclarer forfait. C'est bon, ai-je fais au téléphone... / Vous avez gagné, les mecs, je me rends. Il faut juste qu'on s'arrange et qu'on discute franc jeu. Mais l'autre, au téléphone a ricané. / Je l'entendais qui s'étouffait, s'étranglait, pouffait. Franc jeu, ouais c'est une idée, a-t-il répondu. Je n'ai pas relevé. Pas ce jour-là. / Il faut que vous sachiez que, malgré les apparences, je déteste mentir. Ce que je raconte ici n'est que pure vérité. A peine arrangée. / Certes, je ne vous dis pas tout, mais je ne vous cache rien d'important. La plupart du temps il me semble inutile d'entrer dans les détails. / Je répugne à révéler ce qui n'apporte rien et tergiverse longtemps avant de me résigner à poursuivre. Car je me dois de rectifier. / De corriger. De rétablir certaines vérités. De tordre le cou aux rumeurs les plus folles. Je ne suis pas celui que l'on croit. / Il ne faudrait pas me voir pire que je suis. En particulier, je n'ai pas trempé dans l'affaire des Mirages 2000. Je n'y suis pour rien. / Quant à la fourniture de médicaments frelatés à la République populaire de Chine... On chercherait en vain mon nom parmi les responsables.

Pour qui en aurait manqué le début - on ne sait jamais ! -, voici donc, et dans le bon ordre, s’il vous plait, les 182 premiers fragments de ce qui n’est pas encore un roman (n’exagérons rien…) mais nous entraine, tout de même, sur des chemins inattendus. Car c’est un "work in progress", auquel – et c’est un exercice cruel - je me fais un devoir, à ce stade, de ne pas toucher (à l’exception de quelques fautes d’orthographes, tout de même, qu’il m’est difficile de ne pas corriger).

(Illustration : photo de Natalie Portman)


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